Lange, Les émotions , trad. G. Dumas
qui leur a donné naissance — la conscience est envahie par une émotion triste. On voit que cette théorie renverse l’ordre des faits qu’on admettait jadis. Ce qu’on appelait les effets de l’émotion en sont les causes prochaines, les conditions nécessaires.
Il nous paraît intéressant de nous étendre quelque peu sur cette question de l’antériorité des phénomènes organiques, d’autant qu’elle a été souvent agitée dans ces derniers temps. Voici, d’après M. Dumas 1 , les arguments en faveur de cette théorie.
Dans un certain nombre de cas il semble que cet état de conscience particulier appelée « émotion » soit postérieur aux troubles vasculaires. Il en est ainsi lorsqu’à la suite de l’administration du tartre stibié, médicament vaso-constricteur, il survient un état dépressif. Il en est de même dans certaines maladies mentales, dans la mélancolie circulaire où l’état émotif change brusquement, périodiquement, sans cause intellectuelle, et suit le changement parallèle et probablement antécédent (?) qui s’opère dans le système vasculaire (abaissement de la tension artérielle, ralentissement du pouls) et dans diverses fonctions.
Mais dans d’autres circonstances, comment prouver que l’état organique est antérieur? Un individu apprend tout à coup l’annonce d’un malheur qui le frappe. Il a la conscience d’une douleur morale en
1. Dumas, La joie et la tristesse, Revue philosophique, 1896, n os 6, 1 et 8.
SYMPTOMATOLOGIE
môme temps qu’il tombe dans un état de tristesse, caractérisé par les modifications circulatoires et autres qui conditionnent d’habitude cette émotion pénible. Il semble bien là que c’est l’idée qui a provoqué à la fois le syndrome organique et la conscience de la tristesse; mais il est difficile de dire que celle-ci n’est que la conséquence de celui-là.
Le problème est difficile. M. Dumas, s’appuyant sur les idées de Lange, le résout de cette façon :
« Faut-il admettre la succession suivante : 4° idée; 2° émotion; 3° phénomènes circulatoires, ou bien faüt-il intercaler les deux derniers éléments et placer d’abord l’idée, puis le phénomène circulatoire et enfin l’émotion? Pour quiconque a bien voulu suivre l’analyse précédente, la réponse n’est pas douteuse. Si dans les cas très simples où l’émotion coexiste avec un état organique particulier, sans intervention des phénomènes mentaux, elle a la conscience de cet état, nous sommes bien obligés d’admettre que dans les cas plus compliqués où l’émotion accompagne les mômes états organiques, avec intervention de phénomènes mentaux, elle a toujours la môme nature et doit se prêter à la même analyse; sinon il faudrait accorder cette absurdité qu’un état affectif donné peut être tantôt la conscience d’un état organique, et tantôt un état purement mental dépourvu de base physique; qu’il est tantôt le résultat de certaines variations circulatoires et tantôt la cause des mêmes variations... L’émotion
reste toujours le terme ultime de la série, que l’on peut simplifier de la façon suivante : 1° cause physique ou morale ; 2° variation circulatoire ; 3° émotion. » Mais comment alors agit l’idée sur l’état organique ? Il est bien évident que les représentations mentales n’ont rien par elles-mêmes d’agréable ou de désagréable. « La vue d’un lion en liberté est la même pour un homme indifférent et pour un homme effrayé », dit M. Dumas, pour qui « une idée agréable, c’est une idée qui détermine dans notre esprit un grand nombre d’associations nouvelles, à la fois conscientes et faciles, et'une idée pénible, c’est au contraire une idée qui gêne nos associations habituelles, qui fatigue et arrête notre pensée... Le désaccord d’une représentation avec nos représentations habituelles, la dissociation d’idées qui en résulte constituent pour l’esprit un travail intense et difficile, analogue à l’excitation épuisante que produit dans le cerveau la douleur physique. La conséquence c’est l’arrêt fonctionnel de la pensée, la vaso-constriction des artérioles cérébrales, l’anémie des tissus. La fonction vaso-constrictive de l’écorce se trouve ainsi exagérée et se maintient tant que persiste l’arrêt fonctionnel de l’activité mentale. Il y aurait donc un premier phénomène d’épuisement, suivi ou accompagné d’un arrêt mental, et cet épuisement primitif, comme cet arrêt, se traduirait par une vaso-constriction d’abord cérébrale, puis périphérique. En même temps, par suite de l’arrêt
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psychique, la respiration diminue dans son ampleur et se ralentit dans son rythme, après la période dyspnéique dont nous avons parlé à propos de la souffrance morale. Enfin l’hypo-aetivité cérébrale retentit sur le cœur : le cœur bat moins vite et moins fort, et la tension artérielle diminue en même temps que la vitesse du courant sanguin. »
Cette explication ingénieuse repose sur des faits discutés. Il est probable que, dans les émotions tristes prolongées, les processus intellectuels sont ralentis, bien que les émotions tristes courtes agissent plutôt comme des excitants cérébraux 1 2 . Mais la vaso-constriction des artères cérébrales n’est pas suffisamment prouvée. On l’admet parce que les artérioles périphériques paraissent contractées. Or Mosso 2 a établi qu’il n’y avait pas de rapport entre les deux circulations, cérébrale et périphérique, et que la vaso-constriction des membres n’entraînait pas forcément la vaso-constriction, pas plus que la vaso-dilatation cérébrale, de sorte qu’il faudrait supposer que le système vaso-moteur de l’encéphale est autonome. Elle semble probable toutefois si on accepte qu’il y a arrêt psychique, puisque, dans l’état opposé, dans le travail intellectuel, le cerveau augmente de volume (Mosso). Pour ce qui est de l’hypothèse de Meynert, d’après laquelle l’écorce