Ed. Toulouse, Le délire des négations, ouv. cité
damnation et de possession sont assez fréquemment associées au délire mélancolique et par elles-mêmes n’ont pas de signification précise. La propension au suicide est une des impulsions les plus fréquentes de la mélancolie; de môme l’analgésie est un symptôme commun des états lypémaniaques. Restent — comme fait plus ou moins spécial — les idées de négation proprement dites, qui tantôt portent sur la personne psychique ou physique du malade (ils n’ont plus de pensée, d’énergie, de cerveau, de cœur, d’estomac, de jamhes) ou sur le monde extérieur (rien n’existe, il n’y a pas de maisons, d’arbres autour d’eux). Chose curieuse, ces négateurs de leur propre existence déclarent souvent qu’ils sont immortels. Les deux idées ne sont pas inconciliables. « Cette idée de négation de la mort est généralement le corollaire de l’idée de négation de la vie. Les malades disent qu’ils ne vivent plus, comme ils affirment ne plus avoir d’os, de chair, de sang; et cependant, ils savent qu’ils ne sont pas morts, au sens matérialiste du mot. Ils continuent à souffrir, mais la conscience de cette nouvelle existence est tellement différente de celles qu’ils avaient auparavant, que cette survie est pour eux une sorte de mort. Et leurs tendances pessimistes leur font croire qu’elle ne se terminera pas. Ils sont donc immortels pour endurer éternellement leurs maux 1 . »
1. Ed. Toulouse, Le délire des négations, Gaz. des hôp., 1893, p. 306.
Pour nous le délire des négations est un syndrome qui demande, pour être produit, certaines conditions, dont les principales sont des altérations de la cœnes-j thésie. La mélancolie réalise souvent ces conditions; } aussi est-ce fréquemment dans cette maladie qu’on l’observe. Ce délire a-t-il une signification de gravité particulière, d’incurabilité, comme le croyait Cotard? Il paraît hasardeux de l’affirmer. Ce qui est vrai c’est qu’il ne se développe que dans certaines mélancolies anxieuses dont les altérations de la sensibilité seraient probablement importantes. Mais on peut rencontrer le délire des négations ailleurs que dans la mélancolie, et généralement dans toutes les maladies où il y a des dysesthésies, notamment dans l’alcoolisme, la paralysie générale, etc. Toutefois il est, dans ces affections, moins systématisé que dans les états mélancoliques.
Voici, résumée, l’observation d’un cas de délire de négation systématisé, publiée ailleurs par l’un de nous *.
Obs. IX. — Délire des négations systématisé.
M me Ne..., trente-six ans, entrée à l’asile Saint-Yon en août 1892.
Son grand-père maternel était alcoolique. Il fut enfermé à l’asile de Caen, où il mçurut. Sa grand’mère manifesta à un moment de son existence des idées mélancoliques qui ne nécessitèrent pourtant pas son
1. Ed. Toulouse, Délire de négation à début précoce chez une mélancolique, Bulletin de la Soc. de méd. ment, de Bel-
internement. Bien que le père de la malade fût un enfant naturel et ne connût jamais ses parents proches ou éloignés, les ascendants et collatéraux maternels de Mme représentaient un arbre généalogique des,
plus touffus. Son grand-père maternel était le frère de neuf enfants, et cette faculté prolifique ne se tarit point dans la descendance de toutes ces personnes, car à une réunion de famille tenue dans ces derniers temps, les membres présents furent au nombre de 64 (?). Cette fécondité anormale, dont on a voulu faire un caractère des familles névropathiques, est donc digne d’être notée.
Trois grossesses, dont une seule arriva à terme et encore pour donner lieu à la naissance d’un enfant mort. Pas de traces de syphilis. Réglée à l’âge ordinaire, vers treize ans ; menstruation toujours capricieuse, retardant ou avançant. Sans être très robuste, elle a toujours joui d’une bonne santé. Son caractère était plutôt gai, et elle ne paraît pas avoir eu auparavant des idées bizarres, des impulsions irrésistibles, bref aucune des manifestations d’une organisation mentale vésanique. Mariée à vingt ans avec un homme qu’elle aimait. Elle aidait son mari dans son commerce, était travailleuse et satisfaite de sa position.
Aucun chagrin bien vif, aucune contrariété morale puissante, aucune grave maladie apparente n’étaient venues la troubler, lorsque en juin 1892, elle se sentit abattue, incapable de s’intéresser à ses occupations' ordinaires. Elle souffrait alors de douleurs dans le basventre, pour lesquelles elle alla consulter un médecin qui lui parla d’une opération éventuelle. Au retour de cette visite elle s’alita. C’est dès ce moment que, pour son entourage, date le début de ses troubles mentaux.
La malade se comporta tout d’abord comme une mélancolique anxieuse. Elle se désolait, pleurait, déclarait qu’elle allait mourir. La nuit elle était très agitée et ne dormait pas. A différentes reprises elle refusa de manger, toujours sous le prétexte que sa fin était proche. Cependant elle avait en même temps des idées de suicide. Mais il ne paraît pas qu’elle ait tenté bien
sérieusement de mettre ses projets à exécution ; car lorsqu’elle cachait un couteau sous son matelas, elle prévenait aussitôt son mari afin qu’il l’empêchât de s’en servir. Elle frappait sa tête contre les murs ou la martelait avec ses poings, sans se faire de blessures; ou encore, elle fourrait le doigt dans son nez pour provoquer une hémorragie mortelle. Elle essaya aussi d’avaler des substances inoffensives, de la laine par exemple, dans le but de s’empoisonner. Donc si les idées de suicide existaient, la volonté de les exécuter manquait. Ce fait a été observé dans des cas analogues d’anxieuses négatrices. Il semble que dans l’état de fatigue morale où ces malades se trouvent, ils sont incapables de trouver l’énergie nécessaire pour s’ôter la vie.
Elle fut internée au mois d’août 1892. Le médecin qui la vit avant sa séquestration, constata qu’elle était une mélancolique ayant des idées de suicide, qu’elle' se plaignait d’avoir un mal dans le cerveau qu’on ne pourrait lui enlever, et qu’elle ne paraissait pas avoir d’hallucinations. Notons que dès ce moment, cette idée d’incurabilité, qui est en quelque sorte le prodrome de l’idée d’immortalité, était exprimée par la malade.
A l’asile elle fut considérée comme une mélancolique -anxieuse. Elle se plaignait de maux de tête et de ne pouvoir dormir, et déclarait souvent que sa maladie ne guérirait pas. Enfin dans ces derniers temps, elle exprima un matin des idées de négation. On l’interrogea avec soin et l’on fut étonné* de constater que ses conceptions négatives étaient très étendues, stables et parfaitement systématisées.
Les idées de négation sont (1893) chez elle plus faciles à constater, bien qu’elles ne soient pas très étendues. Elle déclare d’abord qu’on lui a ôté sa tête, que celle qu’elle a n’est plus la même que celle qu’elle avait jadis. C’est le Seigneur qui a opéré cette transformation dans un but de punition, car elle est damnée. Elle n’a donc plus sa tête d’antan. Encore si la nouvelle était bien organisée ! Mais cette tête d’emprunt, c’est une boule
d’os ou de bois où il n’y arien. Si on lui enlevait le cuir chevefu, on ne trouverait ni cerveau, ni nerfs, ni chair ni quoi que ce soit qui donne la pensée. Aussi ne peutelle plus réfléchir, ni sentir, ni vouloir. Ses yeux aussi ont changé. Auparavant ils étaient trop clairs, ce qui la faisait souffrir. Ses oreilles s’en vont, elles s’émiettent comme du plâtre. Son nez est resté, mais il a la saillie du squelette, il ne sert plus à rien. Ses dents ne sont plus en ivoire; elles sont en fer, aussi ne pourraiton les arracher. Les cheveux n’ont plus l’aspect ni la force d’autrefois, ils sont comme rentrés en euxmêmes.
Son cou n’est plus droit. Elle ne peut le relever; aussi la tête penche-t-elle toujours. Son gosier n’est pas comme celui de tout le monde. Et elle insiste pour qu’on examine sa gorge, et explique que les deux parties qui tiennent le gosier (les voiles du palais probablement) ont été déchirées et n’existent plus. Son cœur est arrêté, il ne bat plus. On pourrait piquer toutes ses veines, il n’en sortirait pas une goutte de sang. Elle n’a plus de chair; elle imprime ses ongles sur sa peau, et s’écrie : « Vous voyez, cela reste, ce n’est plus de la chair. »
Les idées de négation de cette malade portent sur sa constitution physique et psychique, principalement sur la première et, dans celle-ci, plus particulièrement sur les organes contenus dans la tête. Elles ne sont pas toujours formulées dans des phrases grammaticalement négatives. Mais quand elle dit par exemple que ses oreilles s’en vont, il est clair qu’elle constate une destruction d’organe qui n’est pas encore achevée, mais qui est en train de se faire. Ces idées de négation physique sont associées à des idées de transformation de même ordre.
Se sentant transformée et réduite à l’état de « squelette y>, M me Ne... se déclare immortelle. Cette idée est au plus haut point négative ; elle est la conclusion logique des autres portant sur ses différents organes. La malade est donc immortelle, mais d’une certaine manière. Ce n’est
point là une idée de grandeur, comme on en rencontre chez certains persécutés, qui eux aussi sont parfois immortels parce qu’ils ont trouvé le moyen de vivre éternellement ou parce qu’ils sont d’une nature quasi divine. Ceux-là s’enorgueillissent de cette faculté supra-terrestre. Tout au contraire d’eux, M me Ne."., est immortelle parce qu’elle est damnée, parce qu’elle est une indigne qui ne priait pas Dieu, et à qui Dieu a infligé un châtiment terrible. Car c’est une peine et une peine épouvantable que cette immortalité dont elle souffre. Loin d’en être fîère elle la déplore, elle en gémit toute la journée. C’est donc bien là une idée de grandeurs à rebours, telle que Cotard l’a différenciée des autres conceptions ambitieuses.
Il y a encore une remarque à faire sur cette idée d’immortalité qu’a M me Ne... Elle est immortelle et en même temps elle est morte. Elle ne pense plus, elle n’a plus de chair, elle est réduite à l’état de squelette, et c’est pour cela qu’elle ne vit plus, ou tout au moins qu’elle ne vit plus comme jadis et de la même manière que les autres. Mais en même temps elle a conscience de cet état, qui emprunte à la vie ses souffrances et à la mort la durée éternelle.
« Je suis immortelle, dit M me Ne..., parce que je suis un squelette, c’est-à-dire parce que je suis, ce qui est immortel en nous. » Elle sent bien qu’elle ne vit pas, puisque sa tête est vide, que son cœur ne bat plus, mais elle sent aussi qu’elle n’est pas morte complètement, puisqu’elle a encore les apparences de la vie, la souffrance et la faculté de se lever, de marcher, de manger.
M me Ne... est absolument persuadée qu’elle est morte physiquement. Aussi souriait-elle en racontant ses tentatives antérieures de suicide. Pourquoi essayerait-elle de se tuer? Une balle de revolver ricocherait dans sa tête comme dans une armoire, aucun poison ne pourrait la faire mourir. Cependant comme on lui énumérait tous les procédés par lesquels on peut se détruire, elle répond que si on la brûlait et la réduisait en cendres elle
ne souffrirait plus, et il ne resterait plus rien de ses formes vides, de ses apparences d’être vivant.
Les facultés intellectuelles de M me Ne... ne sont pas du tout affaiblies. Sa mémoire^ est bonne. Elle n’a pas (?) d’effacement ou de perte de la vision mentale, symptôme qui paraît avoir quelque rapport avec les idées de négation. Elle raisonne bien sur tout ce qui ne touche'pas aux matières de son délire hypocondriaque. Elle n’a pas «d’hallucinations, ni d’illusions sensorielles.
Mais elle se sent transformée. Le monde extérieur ne lui paraît pas le même que jadis. Et cependant elle distingue tout et se rend compte parfaitement des choses qui l’entourent. Elle ne peut s’expliquer sur ses sensations nouvelles, qu’aucun mot ne pourrait rendre. Elle ressent en outre une diminution profonde de son énergie physique et morale.
On a cherché du côté des fonctions sensorielles quelques lésions qui pourraient être les agents provocateurs de ces idées délirantes. La sensibilité est atteinte surtout dans la partie postérieure du corps. Rappelons à ce propos que les idées de négation de M me Ne... portent principalement sur les organes et les régions situés dans cette zone. Le membre supérieur, le cou et la tête présentent une diminution des trois formes de la sensibilité, au tact, à la température et à la douleur. Cette anesthésie serait profonde et intéresserait la peau, les muscles et même les os. Cependant il est bon de se mettre en garde contre les tendances des négateurs à formuler des réponses en rapport avec leur délire, quand on les interroge sur le fonctionnement de leurs organes; cela rend leur examen excessivement difficile. Ainsi l’on donne à M me Ne... le dynamomètre et on la prie de serrer. Elle le fait mollement et déplace à peine l’aiguille en disant : « Je n’ai pas de force » ; et cependant le lendemain elle atteignait le chiffre 28 de la main droite, mais seulement le chiffre 8 de la main gauche.
Le sens musculaire paraît aussi atteint. Les réflexes sont conservés; ceux de l’avant-bras (anesthésie) paraissent même exagérés. -
Disons ici qu’il n’y a pas, à part cette anesthésie, de symptômes hystériques. La malade n’a jamais eu de crises nerveuses ni d’autres stigmates de cette névrose. D’ailleurs la vision des deux yeux est normale, tant pour l’étendue du champ visuel et de l’acuité de la vision que pour la reconnaissance des couleurs. Il en est de même pour l’audition, l’odorat et la gustation.
Au point de vue physique la malade ne présente pas de lésions organiques importantes. La peau n’est ni sèche, ni terne, ni violacée comme chez les mélancoliques. Il existe un certain degré d’embonpoint. La langue est bonne. La digestion se fait bien, l’appétit est satisfaisant.
N. B. — M me Ne... est morte en présentant le même délire dans le courant de l’année 1893, à la suite d’accidents typhoïdes.
On petit observer des idées de négation dans d’autres états mélancoliques et par exemple dans ceux symptomatiques d’une paralysie générale, ainsi que le montre le fait suivant.
Obs. X. — Idées dé négation au cours d'un état de dépression symptomatique de la paralysie générale.
M me J... Marie, vingt-neuf ans, journalière, entrée le 6 octobre 1891 à l’asile Ste-Anne (service de M. Joffroy).
Pas de renseignements sur l’hérédité ni sur les anté-. cédents personnels de la malade.
Symptômes psychiques : Mutisme dont il est difficile de tirer la malade. On peut constater :
1° Un état de dépression presque constant à caractère stupide;
2° Des accès d’excitation survenant par intervalles ;
3° Un affaiblissement intellectuel progressif.
Un jour (le 29 mars 1893), la malade commence à manifester des idées de négation. « Je suis morte s,
dit-elle. Si on lui fait remarquer qu’elle parle, qu’elle ne peut pas être morte, puisqu’elle fait du bruit et qu’elle trouble le repos des autres malades, elle répond qu’elle ne parle pas, qu’elle ne fait pas de bruit, qu’elle n’ennuie personne. Puis elle ajoute : « Je suis crevée, tout le monde est mort ». On lui dit de regarder ses voisines, elle répond : « Je ne vois pas : elles sont toutes mortes. » On a beau lui dire que puisqu’elle parle à sa voisine, ni elle, ni sa voisine ne sont mortes, elle persiste à dire :
« Je ne parle pas, je ne vois pas, je suis morte, tout le monde est mort. » Si on lui demande son nom, elle répond qu’elle n’en a pas, puisqu’elle est morte. Ces idées de négation stéréotypées durent depuis quelques mois.
Symptômes physiques : Exagération des réflexes aux membres supérieurs et inférieurs. Tonus exagéré de tout le système musculaire ; tremblement des lèvres, de l’orbiculaire et des muscles peauciers du menton à l’occasion de la parole. Quand la malade veut parler, les traits du visage se contractent davantage, elle fait visiblement des efforts, mais arrive avec peine à articuler quelques mots. Impossibilité de tirer la langue, affaiblissement musculaire généralisé.
Pupilles inégales (la droite très dilatée) ; elles ne réagissent pas à la lumière ni à l’accommodation. Nystagmus latéral double très prononcé. Pas de traces de syphilis sur le corps. Gâtisme. Elle reste quelquefois un jour sans manger. Les jours où la malade ne mange pas, les lèvres et la mâchoire sont plus contractées qu’à l’ordinaire et ce refus de nourriture paraît dû à l’impossibilité d’ouvrir la bouche.
Nous finirons là notre description des variétés des mélancolies-psychoses. On aurait pu, en développant quelque peu les principales idées délirantes, qui ont été passées en revue dans le chapitre précédent, constituer des formes plus nombreuses encore, — mais cela sans profit.
VARIÉTÉS CLINIQUES DE LA MÉLANCOLIE 209 C. Mélancolies divisées selon le degré de cohésion du délire. —- Délires mélancoliques systématisés 1 . — Les conceptions délirantes et les troubles sensoriels, propres à certains délires systématisés, peuvent s’observer dans le syndrome de la mélancolie absolument comme les symptômes de la mélancolie peuvent entrer à titre d’épiphénomènes dans le tableau clinique d’une paranoïa. Ce point de la question a été dernièrement traité par M. Schloss 2 . Il fait remarquer très justement qu’il y a certains cas qui sont embarrassants et dont le diagnostic sera d’après les uns : mélancolie, et d’après les autres : délire systématisé. Les uns et les autres semblent avoir raison, car l’appréciation des phénomènes observés est toute subjective dans une question de cet ordre. D’ailleurs, il faut avouer que la clinique ne réalise pas toujours nos divisions artificielles : elle met souvent la mélancolie côte à côte avec un délire systématisé ou bien elle fait dériver l’un de l’autre de la façon la plus déconcertante pour nos classifications actuelles.
La mélancolie religieuse, qui peut être citée comme un exemple de délire mélancolique systématisé, se montre généralement chez des individus
1. Nous ne décrirons pas ici les délires mélancoliques non systématisés, formes morbides banales, que nous avons étudiées sous d’autres étiquettes.
2. Schloss, Melancholia und Paranoia, Jahrb. für und Neurol., 1895, 1-2.
dont l’éducation a été très pieuse. Sous l’influence de la dépression mélancolique ils cherchent très naturellement une consolation dans les prières et dans la dévotion, mais ils s’aperçoivent bientôt que rien ne peut plus les soulager, ni les consoler. Ils ont perdu la faculté de sentir les biénfaits ordinaires qu’ils attribuent à leurs pratiques religieuses. L’anesthésie psychique, ce symptôme si fréquent de la mélancolie, en est la cause principale.
Lorsque ces malades ont bien constaté l’impossibilité de trouver du calme moral dans la prière, ils deviennent des désespérés. Bientôt ils sont des misérables pécheurs abandonnés de Dieu. Grâce à la résignation qui est au fond de tout état mélancolique, ils interprètent le malheur qui leur arrive comme une juste punition du ciel pour quelque faute imaginaire : « ils ont mérité tout cela, parce qu’ils n’ont pas assez prié- » Souvent les choses ne s’arrêtent pas là. Ils ont perdu la grâce divine. Dieu est en colère contre eux, et pour les punir dignement, les condamne aux tourments éternels de l’enfer. C’est de cette façon que les mélan- .coliques religieux versent très souvent dans , la mélancolie démonomaniaque.
Il est bon d’ajouter que cette transformation ne s’observe pas toujours. Elle est subordonnée au terrain particulier sur lequel évolue la mélancolie religieuse. C’est ainsi que chez les hystériques, offrant des désordres sensitifs et moteurs nombreux, cette
évolution se fait très fréquemment grâce aux interprétations délirantes qu’elles font de leurs troubles morbides. Par exemple, une hystérique atteinte de mélancolie religieuse aura une névralgie intercostale ; immédiatement elle déclarera que le démon essaie de lui arracher le cœur. Une attaque convulsive sera donnée comme une preuve de possession par le même démon. La boule hystérique elle-même servira d’explication à la présence incontestable de Satan dans le corps de la malade.
Souvent des hallucinations de la sensibilité générale (brûlures dans la gorge ou sur la peau), de la vue (diable), de l’ouïe (voix du ciel ou de l’enfer), de l’odorat (soufre) viennent apporter leurs éléments pathogéniques dans ce tableau clinique : sous leur influence les malades ont de véritables raptus mélancoliques avec des impulsions au suicide et aux automutilations. D’après Krafft-Ebing 1 , qui cite plusieurs observations de celte variété de la mélancolie, sa terminaison est généralement favorable. Les mélancoliques démonomaniaques guérissent graduellement ; leur délire rétrocède et revient souvent à la mélancolie religieuse qui marquait la première phase de l’affection et qui disparaît ensuite à son tour d’une façon progressive. Dans ces cas, comme dans
1. Krafft-Ebing, Handbuch für Psychiatrie, 1890, p. 429. — Meynert, Die primâren Formn der h'reseius. Oesterreicher Zeîtschrifft für practische Heilkunde, 1871, 44-47. — Id., Psychiatrie, 188a, t. I, p. 39. — Frese, Allgemeine Zeitschrifft für Psychiatrie, 28 p. 487.
tous les autres, le terrain est un élément pronostique des plus importants.
D. Mélancolies-psychoses divisées d’après leur marche. — a. Mélancolie continue. — Son histoire se confond avec les variétés précédemment décrites.
b. Mélancolie intermittente. — En tant que phase de la folie intermittente, cette variété est essentiellement une vésanie d’accès qui peut se présenter plusieurs fois chez le même malade. Dans les intervalles entre les accès, la maladie semble avoir complètement disparu. Les accès apparaissent à des intervalles réguliers et présentent entre eux une ressemblance à peu près complète. Le malade manifeste exactement les mômes conceptions délirantes, le même degré de résignation et d’aboulie. Le début peut être brusque comme la terminaison.
L’histoire de ces mélancolies intermittentes est intimement liée à l’histoire des folies intermittentes (périodiques, circulaires, à double forme *). Aussi ne pouvons-nous l’aborder ici. Par une de leurs périodes ces maladies réalisent un état mélancolique type. A ce point de vue elles sont très instructives.
1. Ritti, Traité clinique de la folie à double forme, 1883. — Magnan, De la folie intermitten te, Recherches sur les centres nerveux, 2 e série, 1893, p. 497.
Nous nous sommes beaucoup servi dans notre travail de l’observation d’une circulaire, qui présentait durant douze jours un état d’excitation sans perte de connaissance ni délire et qui durant quinze autres jours restait dans un état de dépression mélancolique. Nous avons donc pu étudier facilement les conditions somatiques de la gaîté et de la tristesse chez celte malade qui réalisait ainsi à merveille une excellente expérience de laboratoire.
Voici son observation.
Obs. XI" 1 . — Mélancolie à forme circulaire.
M me So..., Marie, trente-trois ans, entrée le 19 juin 1895 à l’asile Ste-Ànne (service de M. Joffroy).
Père encore vivant, âgé de soixante ans ; prend de l’eaude-vie le matin à jeun. Mère, cinquante-cinq ans, violente, emportée, usant aussi de l’eau-de-vie. Sœur de vingt-sept ans, mariée ; a eu, à trois ans, des convulsions à la suite desquelles est survenu du strabisme. Une autre sœur de seize ans, bien portante.
Rougeole à trois ans environ. Coqueluche aux environs de quatre ans. Bronchites et angines fréquentes. Réglée à treize ans. Mariée à vingt ans. A vingt et un ans naît son premier enfant, le seul qui vive encore, très chétif à sa naissance, très intelligent, mais de caractère très sensible. A vingt-six ans, elle accouche de deux jumeaux qui meurent tous deux, l’un au septième, l’autre au hui-
1. Cette observation très intéressante, que M. Joffroy nous a permis de recueillir dans son service, a servi à de nombreuses recherches. M. Dumas en a publié quelquesunes dans la Revue philosophique, 1896 et 1897. Malgré les nombreux détails que nous donnons ici sur cette malade, l’observation n’est pas complète. Elle sera un jour publiée dans son entier par M. Joffroy, qui continue d’étudier la malade.
tième jour. Quelques mois après leur mort, premier internement à l’asile de Clermont.; elle y reste cinq ans. Sortie, elle ne reste que six mois dehors et est internée à l’asile de Villejuif, où elle fait un séjour de six mois, pendant lequel elle accouche d’une petite fille, qui meurt à sept mois de méningite. Transférée ensuite à l’asile de Clermont, où elle reste dix mois. Remise en liberté en novembre 1894.
Le 19 juin 1895, son mari l’amène à l’asile Sainte- Anne et y donne les renseignements qui suivent. Elle est d’intelligence médiocre et de caractère faible; elle ne possédait nullement les qualités d’une maîtresse de maison. Mais elle n’a présenté des signes de dérangement cérébral que depuis le mois de novembre 1887. Sept mois après la mort de ses deux enfants jumeaux, elle a commencé à se désintéresser complètement des affaires du ménage et est resté dans un état apathique. Cependant autrefois elle était prise pendant quelque temps de la manie de sortir et de se promener sans que rien pût la retenir chez elle. (La suite de l’observation révélera ce que signifie ce besoin de mouvement alternant avec des périodes de prostration et d’abattement complet.)
Quelques semaines après le début de ses troubles mentaux, elle attira chez elle un jeune homme, son voisin, et exigea qu’il fût continuellement auprès d’elle. Son mari constatant chaque jour l’aggravation de son état, l’envoya, sur les conseils du médecin, à la campagne, auprès de son père. Mais ce ne fut pas une faible charge pour celui-ci. C’est ainsi que, la malade étant prise un soir vers neuf heures et demie d’une de ces envies irrésistibles de sortir, le père se vit forcé, pour l’en empêcher, de l’attacher à son lit. Le mari, prévenu de ce fait, se décida à la faire interner à Clermont. Les motifs principaux spécifiés sont les suivants : « Folie érotique, excitation maniaque, hallucinations. Refus d’aliments. » On peut dire que le caractère de la maladie, nous voulons parler de ces alternatives régulières d’excitation et de dépression cependant déjà marquées, fut méconnu. Elle sortit de l’asile de Clermont en 1891.
En décembre 1892, elle était enceinte lorsque ses troubles mentaux nécessitèrent un second internement à Villejuif. Elle y accoucha d’une fille qui mourut à huit mois de diphtérie. Son certificat d’entrée signé du D r Legras porte la mention suivante : « Débilité mentale avec dépression mélancolique, hallucinations de l’ouïe et de la vue, excitation par intervalles, violences envers son enfant, mutisme volontaire, refus de nourriture. Terreurs imaginaires. Fuite précipitée pour échapper aux ennemis qu’elle croit avoir. Grossesse de cinq mois. Entend une voix d’en haut qui lui dit de faire le bien. » Dans ce second certificat on doit relever les deux observations suivantes : dépression mélancolique et excitation par accès. Il n’y a qu’à rapprocher Ces deux états et à constater leur alternance par périodes successives pour caractériser la folie intermittente de la malade.
Après être restée six mois à Villejuif, elle est transférée à Clermont, où elle est maintenue durant dix mois. Dans l’intervalle, le mari essaya de la reprendre, mais fut obligé de la ramener à l’asile trois mois après. Sortie définitivement de Clermont en décembre 1894, elle rentre chez son père. Elle était alors incapable de s’occuper de-quoi que ce soit. En janvier son mari la reprend avec lui. Elle n’a plus à ce moment les hallucinations dont elle souffrait auparavant.
A ce moment son état morbide est nettement compris et observé par le mari ou encore se précise. Pendant huit à dix jours, cette femme était dans un état d’abattement absolu : elle restait couchée comme une masse inerte, ou, si elle se levait, c’était pour s’asseoir sur une chaise et y rester sans mouvement et sans parole pendant toute la journée, refusant de manger et même d’aller à la selle. Puis, également pendant huit ou dix jours, elle sortait toute la journée et ne rentrait que le soir; dehors elle accostait les passants, se prostituait parfois et revenait de ses expéditions les poches bourrées d’objets de toutes sortes. Pendant cette période elle était même agitée la nuit au point de ne pouvoir dormir; son appétit était exagéré. Ces deux cycles en se
succédant duraient à peu près un mois, ils se renouve- 1 lèrent ainsi durant quatre à cinq mois. Ses règles coïnj cidaient généralement avec sa période d’agitation, sauf / au mois d’avril 1895, où elles sont apparues alors que la malade était couchée. A partir de ce moment les menstrues ne reparurent plus, la malade étant enceinte.
Le 3 juin 1895, pendant un de ses jours d’excitation, elle partit brusquement de chez elle et s’en alla à pied un peu au hasard dans la direction' de. son pays. Elle mendiait pour vivre, couchait la nuit-à la belle étoile. Un soir où ellé avait voulu se loger près d’une briqueterie elle fut aperçue parles ouvriers, qui la possédèrent tous successivement. Elle avoue .du reste qu’elle se prêta à ces Violences sans trop se défendre. Mais c’est la seule fois que pareillé chose lui serai t arrivée pendant son escapade. Elle arriva ainsi à T..., très fatiguée, sans chaussures aux pieds, toujours mendiant. Le maire du pays écrivit au mari, qui alla la reprendre. Son voyage avait duré quinzé jours.
De ce qui précède il est facile de conclure que c’était là une folie circulaire constituée par des périodes alternantes d’excitation et de mélancolie.
La malade, entrée à l’asile, fit, le 20 juillet 1895, une fausse couche et expulsa un fœtus de trois mois et demi. Toutes les parties de l’œuf sortirent intégralement, et l’hémorragie fut abondante. A la suite de cet accident, la malade engraissa et présenta très nettement à notre observation les alternances d’excitation et de dépression.
Rien de plus différent que la physionomie, l’attitude et les manières de M me So..., dans la période d’excitation et dans la période de dépression. Dans la première, elle est « toute en dehors », la physionomie réjouie, gaie, loquace, fatiguant son entourage de son verbiage incessant, déchirant ses vêtements, faisant dans le service la mouche du coche, mangeant beaucoup, devenant licencieuse et manifestant parfois quelques idées de persécution à l’égard de sa belle-mère dans ses propos
•et ses gestes. Dans la seconde, elle reste assise toute la journée, les traits affaissés, présentant le masque de la tristesse, incapable de ne rien faire, indifférente à tout ce qui se passe, parlant peu et à voix basse, refusant parfois les aliments, ayant la langue sale, les mains cyanosées, et se comportant entièrement comme une mélancolique.
Ce n’est pas l’aspect seul qui change, mais tous les processus physiologiques ; et l’on peut étudier dans chacune des deux périodes les conditions somatiques de la joie ou celles de la tristesse. D’une façon générale on peut dire que tout (température, nombre de pulsations et de respirations, tension artérielle, quantité des urines, poids du corps, force dynamométrique) s’élève dans la période d’excitation et s’abaisse dans la période de dépression, ainsi qu’on peut le voir dans le tableau suivant (fîg. 15).
Mais examinons avec quelques détails chaque chose.
Le poids du corps croît dans l’excitation et diminue dans la dépression. C’est là une résultante d’autres variations, et notamment des modifications parallèles de l’appétit. Les variations de poids sont de 3 kilos en moyenne d’une période à l’autre. Dans une année, elles n’ont pas dépassé le maximum de 6 kilos (de 60 à 66 kilos). Le poids baisse, d’ordinaire au commencement de la dépression, se relève quand vient l’excitation et continue ce mouvement d’ascension jusqu’à la fin de cette dernière période, de sorte que la ligne graphique du poids décrit une courbe à concavité supérieure dont les deux extrémités correspondent au comt3
mencement de la dépression et à la fin de l’exci¬
tation et le milieu à la jonction des deux périodes.
La température subit des modifications qui pourraient être représentées par la môme courbe graphique. Il n’y a guère qu’un degré de différence au : maximum entre les deux températures ; les variations moyennes ne sont même que de quelques dixièmes autour de 37°.
La composition du sang paraît subir les modifications tout aussi importantes d’après les recherches encore inédites de M. Dumas, qui a constaté les faits suivants : Au début de la période d’excitation il y a une forte diminution (apparente) de globules à cause de la vaso-dilatation. Au début de la période de dépression il y a une forte augmentation (apparente) de globules, à cause de la vaso-constriction. Dans le courant des périodes au contraire : en excitation, il y a croissance continue (et réelle sans doute) et, en dépression, décroissance continue (et réelle probablement aussi) K
La force musculaire change aussi dans chacune des deux périodes. Les différences sont de lo kilos en moyenne; elles oscillent entre 10 et 30 kilos.
Le pouls change aussi; le nombre des pulsations oscille entre 60 et 80, la tension artérielle entre 10 et 20. La forme de la pulsation est ample dans l’excitation (fig. 16) et contractée dans la dépression (fig. 17).
L epouls capillaire, pris avec le pléthysmographe de Hallion et Comte, est ample dans l’excitation (fig. 18).
1. G. Dumas, Revue philosophique, 1897, n° 6, p. 626 et suiv.
Dans la dépression il n’existe pas, ou dn moins il est tellement faible, même après avoir réchauffé les mains, qu’il ne peut être enregistré.
Fig. 16. — Pouls dans la mélancolie circulaire (excitation).
Le nombre des mouvements respiratoires oscille entre 10 et 20. La respiration est ample dans
Fig. 17. — Pouls dans la mélancolie circulaire (dépression).
l’excitation (fig. 19) et superficielle dans la dépression (fig. 20).
Les urines oscillent de 500 à 2000 c. c. Les élé-
Fig. 18. —Pouls(capillaire dans la mélancolie circulaire (excitation). 10".
ments varient aussi. Dans la période d’excitation, les éléments urinaires sont en quantité ordinaire, sauf les chlorures, qui sont, ainsi que la densité, un
IÉLANCOLIE
lespiralion dans la mélancolie circulaire (dépression). Dix-
peu diminués. Dans la période de dépression, la densité devient normale, l’urée diminue, l’acide urique augmente ainsi que l’acide phosphorique (dénutrition des éléments nerveux). Ces résultats sont consignés dans le tableau suivant 1 :
Variations des éléments de l’urine dans la mélancolie circulaire.