Krafft-Ebing, ouvr. cité,- p. 434. Obs. n
2, Kovalevsky, ouvr. cité, p. 34.
pagne d’idées de négation, ainsi que dans le cas suivant.
Obs. VIII. — Mélancolie avec idées hypocondriaques et de négation.
M me Na... Augustine, trente-quatre ans. (Service de de M. Joffroy, à Ste-Anne.)
Père mort d’une attaque de paralysie à soixante-six ans. Mère morte d’une maladie de cœur (?) à soixantesept ans. Paraît une débile intellectuelle.
La malade nie tout excès d’alcool. Sa mère du reste est d’accord sur ce point. Comme antécédents pathologiques, on trouve, au dire de la malade, une fluxion de poitrine (?) survenue tout à fait dans la première enfance. Elle se plaint aussi d’avoir souffert toute sa vie de son estomac. Au mois d’août dernier (1895), elle dit avoir éprouvé beaucoup de chagrin à la mort de son filleul à qui elle s’était fort attachée ; mais on ne sait la part exacte qui doit être attribuée à ce fait dans la, pathogénie de ses troubles mentaux.
Les symptômes psychiques apparurent dès le mois de septembre 1895. Elle commença par s’imaginer qu’on lui avait « remonté les nerfs de l’estomac ». Comme elle était allée peu auparavant consulter à Montmartre, un homme guérissant toutes les maladies « pour une enflure des jambes qui lui avait remonté dans les oreilles », elle accusa ce dernier de lui avoir déplacé les nerfs. Elle cite même le nom de l’opérateur, qui aurait produit cet effet au moyen du spiritisme. Il lui a appliqué la main partout; alors les nerfs de sa tête ont craqué et se sont cassés. Depuis ce temps, elle est persuadée qu’elle ne peut plus mourir, idée que va corroborer encore sa non-réussite dans les tentatives dé suicide dont nous parlerons plus loin.
Elle a aussi quelques idées de persécution : on la suivait dans la rue, on lui disait des choses désagréables, des injures même. Tout le monde se moquait d’elle quand elle passait. Actuellement elle est encore
très méfiante; aussi, en voyant qu’on prend des notes pendant qu’elle parle, elle demande dans quel but on le fait. Quand on la questionne sur son acuité.auditive, elle répond : « J’entends bien et il ne faudrait pas me rendre sourde. » Elle se décide difficilement à parler. Elle n’a pas reconnu les gens qui la suivent et ne peut répéter ce qu’ils lui ont dit ; elle ne sait dans quel but ils se trouvaient derrière elle. Un jour elle nous apprend que, pour se mettre à sa poursuite, les gens connus d’elle changent de toilette et même de figure.
Pour échapper à cette persécution, elle a voulu se tuer. Elle a choisi le moment où personne n’était avec elle, a enjambé l’appui de la fenêtre, s’est tenue par les mains aux barreaux et s’est laissée aller. Elle n’a rien ressenti en tombant à terre : les douleurs sont venues seulement quelques heures après sa chute. Après cette tentative de suicide elle fut internée.
Ce que l’on constate tout d’abord, à son arrivée à l’asile (novembre), ce sont les idées hypocondriaques.
« Le sang bout dans sa tête, elle ressent des douleurs qui se déplacent, des tremblements dans les mains. De l’œil gauche elle voit comme un rond de cheveux. Elle respire trop bien et cela lui fait du mal. Souvent elle souffre dans l’oreille. Elle ne se porte jamais bien, les nerfs de son corps sont remontés ; au contraire ceux de sa tête sont descendus, de sorte qu’elle n’a plus ses nerfs. C’est même là la cause qui l’empêche de mourir; car elle ne pourra mourir que si on lui coupe le cou, la taille et si on lui ouvre le ventre. » Ce sont bien là des idées de négation se rattachant* à l’état hypocondriaque de la maladie. Elles ne sont pas les seules; car elle dit encore que « même si elle mange, elle sent toujours son estomac vide ». Parfois elle croit s’apercevoir que son cœur s’arrête.
Ses idées de persécution persistent encore : « toujours on lui veut du mal, on l’empêche de reprendre son travail. » Si on lui demande de préciser quels sont ceux qui lui sont hostiles, elle répond : « un peu tout le monde ». Jamais elle n’a pu les reconnaître. Quand
on la suivait dans la rue, elle regardait : elle avait affaire à des inconnus.. Elle ne peut donner le moindre signalement pour la figure ni pour les vêtements. Jamais ces hommes ne lui ont parlé.
Mais l’idée dominant chez elle" et se rapportant au délire des négations, c’est qu’elle ne peut pas mourir parce qu’on lui 'a déplacé ses nerfs, et cependant elle veut mourir. Cette idée de suicide n’est pas du reste motivée, car les autres idées hypocondriaques de la malade ont si peu de consistance, ses idées de persécution si peu de netteté, ses hallucinations si vagues qu’on doit reconnaître leur peu d’importance dans les déterminations de la malade.
Le 11 décembre 1895, à deux heures, la malade, perdue de vue pendant quelques minutes et profitant de l’ouverture d’une fenêtre, se jeta dans le jardin, rééditant absolument sa première tentative de suicide. Aussitôt relevée, on constata qu’elle n’avait que quelques petites érosions à la partie antérieure du genou gauche. Le lendemain le gonflement de l’articulation fut manifeste, et l’impotence fonctionnelle du membre complète. Le 20 décembre on aperçoit, en faisant mouvoir la rotule, une crépitation que l’on attribue au décollement des cartilages articulaires et qui persista longtemps, même lorsque la malade put marcher.
Elle expliqua plus tard que ses idées d’immortalité lui inspirèrent pour la seconde fois l’idée du suicide, car il n’y avait pour elle aucun autre moyen d’en finir avec ia vie. Or, comme la pendaison, l’asphyxie par le charbon ne lui inspiraient aucune confiance, elle résolut de se jeter par la fenêtre.
Maintenant qu’elle voit ce mode de suicide ne réussir pas plus que les autres, elle est découragée, mais elle n’abandonne nullement ses idées de se donner la mort, et il faut la surveiller étroitement.
Mélancolie avec délire des négations. — Le délire des négations se mêle donc parfois au délire hypo-
condriaque; ce sont d’ailleurs les deux troncs issus d’une même souche somatique. C’est Cotard 1 qui a décrit le premier cette espèce morbide, que plusieurs auteurs 2 , ej notamment M. Séglas 3 , ont étudiée dans ces derniers temps. Il s’agit ordinairement d’individus tristes, inquiets, ayant une tendance mélancolique marquée. Ils redoutent avec anxiété la ruine, les condamnations, la mort des êtres qui. leur sont le plus chers. Ils s’accusent de toutes sortes de méfaits; ils sont damnés, possédés. A ce moment, ils sont poussés au suicide et tentent souvent de se mutiler. Puis apparaissent les idées de négation : ils n’ont plus de cœur, plus d’estomac, plus de sang, plus de cerveau; ils ne pensent plus, ils n’ont plus de sentiments affectueux, ils n’ont plus dé volonté. Parfois, ces tendances négatives se portent sur le monde extérieur et même sur le domaine métaphysique : les malades nient l’âme, Dieu, la justice, etc. Des hallucinations de l’ouïe et de la vue viennent souvent s’ajouter, aux conceptions délirantes. Au point de vue physique, le mélancolique négateur présente habituellement de l’analgésie.
L’évolution de cette variété de la mélancolie est
1. Cotard, Du délire hypocondriaque dans une forme grave de la mélancolie anxieuse, 1880, Étude sur les maladies du délire des négations, ouvr. cité, p. 307.
2. Ed. Toulouse, Le délire des négations, Gaz. des hôpit., 1893, p. 301.
3. Séglas, Le délire des négations, Encyclopédie des aidemémoire.
remarquable par sa tendance à la chronicité et par l’apparition des idées de grandeur à rebours. Le lypémaniaque négateur devient une personnalité très importante, mais dans le mal : il est Satan, il est immortel pour pouvoir souffrir éternellement; il n’urine pas de peur de causer un nouveau déluge; il refuse toute nourriture, car s’il mange il fera mourir de faim le monde entier. Le délire des négations devient alors un véritable délire d’énormité 1 . La guérison est possible. Parfois, on observe des rémissions, quelquefois la marche est continue. Le délire des négations peut aussi se transformer en démence : tout dépend du terrain sur lequel il se. greffe.
Lorsque les idées de négation sont devenues très étendues et fortement systématisées, la physionomie du malade est réellement caractéristique. Sa conversation est. monotone et présente toujours des tendances négatives qui coupent court aux questions qu’on lui posé. D’ailleurs il est généralement anxieux. Les mélancoliques négateurs commettent souvent des tentatives de suicide, mais qui n’aboutissent guère, faute de volonté. Parfois ils refusent de manger, parce qu’ils ne vivent plus et qu’ils n’ont pas de bouche. Quand la tendance négative se généralise, on a ce que Guislain a appelé la folie d'op-
1. Cotard, Le délire d’énormité, 1888, inÉtades...,ouvr.cité, p. 374.
position. Yeut-on coucher les malades, les faire lever, les asseoir, les promener, ils ne veulent pas et ils s’opposent à toutes les tentatives de les diriger par un refus absolu. .
La vision mentale peut être altérée chez les mélancoliques négateurs. Les travaux de Colard 1 l’ont prouvé, non seulement pour les anxieux, mais pour les mélancoliques en général. Ils ont de la difficulté à se représenter les formes visuelles, les physionomies des gens qu’ils ont connus et les rues qu’ils ont souvent traversées. Il semble que l’audition mentale soit atteinte aussi 2 .
En résumé, il y a dans cette variété de mélancolie les six caractères suivants :
1° Anxiété mélancolique ;
2° Idée de damnation ou de possession;
3° Propension au suicide et aux mutilations volontaires ;
4° Analgésie ;
5° Idées hypocondriaques de non-existence ou de destruction de divers organes, du corps tout entier, de l’âme, de Dieu, etc. ;
6° Idée de ne pouvoir jamais mourir.
Examinons ces divers caractères. L’anxiété mélancolique est le fond sur lequel se greffent d’ordinaire les autres éléments morbides. Les idées de
4 . Cotard, Perte de la vision mentale dans la mélancolie anxieuse, Arch. de neurol., 1884-, t. VII, p. 289.