‹ La mêlée socialeChapitre 106 sur 131 · LE DROIT DE GEEVE · texte numérisé non relu

LE DROIT DE GEEVE

d'êtres humains, est provisoirement accordée à ce qui en survit, jusqu'à ce que le moindre fait économique désigne pour la grande faux — toujours fauchante — un nouveau lot de misérables inutiles.

Voilà l'économie politique et son principe fondamental. Des Messieurs très bien se font des rentes en écrivant là-dessus des choses compliquées, qui pourraient être simples puisqu'elles reviennent toujours à ce même point de départ. ï)'autres enseignent la chose au Collège de France, ou ailleurs, à des jeunes* gens de bonne famille qui l'enseigneront à leurs enfants.

Maintenant la pratique. L'État donne à des bourgeois cossus d'immenses champs de charbon qui sont sous terre. Ces braves gens s'adressent à des hommes moins bien habillés qu'eux, mais qui sont des hommes aussi, avec les mêmes besoins, les mêmes sentiments, la même capacité de souffrance et de joie. « Nous vous donnerons de quoi vivre, leur disent-ils, faites-nous des trous dans la terre, descendez-y et apportez-nous du charbon que nous vendrons à bon prix. »

Convenu. Les trous sont faits, et le charbon sort de terre.

Mais voilà que les bourgeois cossus, pour une mise de cinq cents francs qu'ils ont faite, ont maintenant un papier qui vaut quarante mille francs.

Les mineurs, gens d'observation, pensent que c'est beaucoup, et, comme pour tout bénéfice ils n'ont rien, ils réclament.

— Mon ami, c'est impossible. Cette année le prix du charbon a diminué, le prix de l'homme doit baisser en proportion. Je t'enverrai là-dessus une certaine brochure d'Yves Guyot dont tu te lécheras les doigts. Fout ce que je pourrais faire pour toi, serait de

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réduire ton salaire. Tu ne veux pas? Eh bien, rentre dans ton trou, et n'en parlons plus.

Mais l'homme ne veut pas rentrer.

— Vous ne gagnez pas d'argent cette année, soit. Mais quand vous avez fait des gains énormes, m'avezvous donné même les miettes du festin?

— Ce n'est pas moi qui étais actionnaire dans ce temps-là, c'était mon père.

— Mon père aussi était mineur. Il est mort poitrinaire, la gorge pleine de charbon. C'est à moi maintenant de tousser et de cracher noir. Et ma femme, regardant les petiots, se demande si je vivrai assez longtemps pour qu'ils soient d'âge, avant ma mort, à descendre dans la mine qui les tuera à leur tour. Si je crève trop tôt, la misère, l'hôpital, la mendicité, la grande déroute pour la femme et les enfants.

On ne s'entend pas, c'est la grève.

La grève, la lutte à armes égales du capital et du travail. Quand on propose aux économistes d'intervenir dans les rapports du mineur avec le patron de la mine, ils répondent que l'État n'a aucun droit d'intervention. Le propriétaire de la mine est chez lui : l'État peut exiger de lui les garanties nécessaires pour assurer la sécurité du travailleur, rien de plus. Le patron ne peut pas tuer le mineur par éboulement, ou, s'il le fait, il attrapera seize francs d'amende. Par voie de réduction de salaire, c'est une autre aîîaire.

Que les mineurs se débrouillent, ils ont la liberté. Le travail de leurs bras est une marchandise comm»:une autre, quïls se concertent pour en tirer le raeil leur prix 1 J'ai entendu lù-dessus cent discours à la

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Chambre qui faisaient pâmer d'aise nos décrépitudes les plus distinguées.

Le mot grève est à peine prononcé que l'État, qui — il y a cinq minutes — n'avait pas le droit d'intervenir, intervient de la façon la plus violente. Les gendarmes arrivent, suivis d'infanterie, de cavalerie, dartillerie même, et tout ce monde d'entrer en conversation avec le gréviste.

— Gomment, sous prétexte que tu as le droit de te concerter avec tes camarades, tu prétends aller dans les corons pour prêcher à ceux qui veulent reprendre le travail qu'ils ont tort. Eh bien, et la route qui -\st barrée? Tu veux passer, qu'on t'arrête! Et toi, hier, tu as causé avec la femme d'un camarade qui est resté dans la mine. Ta voix, ton geste, ton œil étaient menaçants. Attentat à la liberté du travail. Voilà de belles menottes, mon ami. Viens-t'en voir le bon juge d'à côté, qui sera décoré l'an prochain pour l'avoir mis à la raison. Surtout, pas d'observations. Ce serait la rébellion aux agents de l'autorité. Et c'est l'agent de l'autorité qui est cru par messieurs les juges, en pareil cas.

rs'ous voici à Béthune, le 21 octobre 1893, devant le tribunal correctionnel. Trois beaux juges en bonnet carré. Un procureur de la République pour dire leur fait aux prévenus,

— Faites entrer les témoins.

— Témoin, devant cette peinture où vous voyez un innocent mis en croix, pour attester combien les juges sont sujets à l'erreur, vous jurez de dire la vérité et toute la vérité?

— Je le jure.

— Confirmez-vous la déposition du gendarme?

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— Non monsieur, je n'ai pas vu le prévenu faire le geste qu'on lui reproche. Je rie l'ai pas entendu dire les paroles qu'on lui impute.

— Et vous, second témoin.

— Moi non plus, monsieur le président.

Le procureur se lève. — Messieurs les juges, ces hommes ont le front de déposer autrement que le gendarme. Ce sont de faux témoins. Je requiers contre eux la prison.

Le tribunal, attendu, etc., condamne les deux témoins pour faux témoignages à un mois de prison et cinquante francs d'amende.

Après cette affaire, dit le reporter du Journal des Débats, l'intérêt a forcément langui.

Je cherche dans un journal de la localité à quoi s'est donc occupé le tribunal, et je lis:

Les femmes de Liévin, emprisonnées mardi avec leurs enfants en bas âge, ont été condamnées à des peines variant de deux à six mois de prison, sans témoins, sans défenseurs.

L'intérêt a langui? Pas pour tout le monde apparemment.

L'intérêt ne languira pas toujours. La conscience publique finira par se révolter au spectacle de ce? monstruosités. Si elle se tait, s'il demeure entendu que la République doit perpétuer, en les aggravant, les pratiques du passé, alors, un bon mouvement: supprimez le droit de grève, puisque votre loi n'est qu'un piège odieux; plus d'état de siège; plus de menottes ; plus d'innocents en prison pour avoir commis le crime de vouloir vivre de leur travail; plus de témoins condamnés pour ne s'être pas laissé dicter leur témoignage.

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Non, plus de grèves. Que les mineurs se contentent de ce qu'on leur jette de pâture, et s'ils n'en ont pas assez pour eux et les leurs, eh bien, qu'ils aillent mendier sur les routes.

Mais j'y songe, à tous les carrefours, des poteaux bienfaisants avertissent les misérables que la mendicité est interdite. C'est une société chrétienne qui a édicté cette loi, par laquelle un homme qui n'a rien n'a pas le droit de demander à manger à un autre homme qui a trop.

Il y a dix-huit cents ans, fut publiquement exécuté, à Jérusalem, un rêveur honni par les gros dividende? de l'époque pour avoir dit: « Donnez tout ce que vous avez aux pauvres. »

S'il .le peut, de là-haut, il ferait bien de surveiller ses disciples.

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« Si l'État confisquait les mines à son profit, se figure-t-on que les mineurs iraient "en carrosse à quatre chevaux? »

{Figaro.)

Cette simple observation d'un bon bourgeois, qui

dige et lit le Figaro, me paraît accessible à tous. Elle

ij pelle seulement cette non moins simple réponse que

les mineurs n'ont point demandé de carrosse et qu'on

ne leur en a point promis. Ils sont beaucoup plus mo-

■stes. Ce sont des gens sensés, qui savent très bien

.[u'il ne. dépend pas de M. Guesde lui-même d'augmen-

ter d'un millimètre la veine de quarante-trois centimètres où ils passent la journée à recevoir sur la figure le charbon qu'ils détachent du plafond.

On se fait, semble-t-il, les idées les plus fausses sur les causes vraies d'une grève. Sans doute, il y a do> grèves, plus ou moins justifiées, plus ou moins bie;: préparées, organisées, plus ou moins sagement conduites. Mais croit-on vraiment que des travailleurs, qui n'ont pour vivre qu'un salaire insuffisant, des pères de famille, soucieux de la vie et de la santé de leurs enfants, se décident dans une question aussi grave avec la légèreté, l'insouciance, la déraison que leur prêtent des journalistes qui ont plus longtemps vécu dans l'intimité des actionnaires que des hommes du dessous.

Je ne saurais trop recommander aux journaux de se défier des journalistes. 11 arrive aux feuilles bien pensantes d'envoyer dans les grèves d'excellents jeunes gens bien intentionnés, pour qui la Compagnie n'est pas avare de ses bontés. Elle les accueille à bras ouverts, elle les entoure de prévenances, elle leur fait fête. Voulez-vous des renseignements sur la situation de la Compagnie, sur le salaire moyen des mineurs, sur les avantages qui leur sont faits, sur les sacrifices que s'imposent les actionnaires? Nous avons prépart' des notes, de bonnes petites notes avec des chiffres ; l'appui qui vous épargneront l'ennui des longues recherches et d'un laborieux contrôle. Vous y trouverez toute prête la matière de longs articles et de correspondances documentées, dont la Compagnie et le journal vous seront également reconnaissants.

Comment refuser ces offres obligeantes? On accepte. Q ^elques-uns, par conscience, hasardent : « Je serais curieux de causer avec un mineur. »

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