GRÉVISTES
— « Comment donc, c'est indispensable, nous allions vous le proposer. »
Et, sous la garde d'un porion^ voilà notre homme parti pour visiter les corons.
Pour réactionnaires qu'ils soient et trop souvent de tête étroite et fermée, les administrateurs ne sont pas des loups. Ce sont parfois de bons despotes. Quand leurs sujets sont dociles et soumis, ils ne leur font pas de mal inutilement. Souvent même ils leur viendront en aide. Ce sera bien le diable si porion et journaliste n'entrent pas par hasard chez le bon mineur tout justement accablé des bienfaits de la Compagnie.
Si un accident impossible à prévoir les mettait dans le cas de se tromper de porte, ils se heurteraient aux soupçons, aux craintes d'un homme qui sait qu'une parole imprudente peut lui coûter le pain de ses enfants. Après cette belle enquête comment s'étonner des dithyrambes dont flambent certains journaux? Trop heureux les mineurs si, dans sa reconnaissance pour l'aimable Compagnie, le reporter ne travestit pas les faits de propos délibéré, comme je l'ai vu honteusement faire à Carmaux, Et le bon bourgeois finit par dire : Ils m'ennuient, à la fin, ces mineurs, avec leur carrosse. Moi je prends un fiacre, qu'ils fassent de même.
Eh bien ! ce n'est pas ça du tout. La légende du politicien qui va persuader à des pères de famille, par le pouvoir de sa seule éloquence, de faire crever leurs enfants de faim pendant un mois ou deux — et cela pour rien, pour le plaisir — est une de ces sottises qu'il faut laisser aux ministres pour appâter leur majorité. Il faut qu'on le sache. Les ouvriers ne sont pas, ne peuvent pas être bêtes à ce point, et Ihomme poli-
tique qui se permettrait une telle facétie, récolterait tout autre chose qu'un bulletin de vote.
Les hommes — quels qu'ils soient — qui prennent la grave résolution du chômage, et qui, l'ayant prise, s'y entêtent, peuvent se tromper, comme tout lo monde, mais ne se déterminent pas sans raison. Est-ct que la femme, est-ce que les enfants — dont quelquesuns travaillent déjà dans la mine — n'ont pas voix au chapitre, le soir, autour de la soupe, dès que le mot terrible : la grève, a couru de porte en porte?
Oui, sans doute, la passion inter%ientdanstoutesles affaires humaines et peut masquer le véritable intérêt. Mais d'aussi graves résolutions ne se prennent pas à la légère. Il faut de longs mois, de longues années d'un îabeur ingrat, mal rétribué, des vexations sans cesse renouvelées, des répressions iniques, des amendeprononcées arbitrairement par un homme qui est juge et partie, des contestations sur les difficultés ou les dangers d'un travail, d'interminables querelles où le faible a toujours tort, la gêne qui grandit, la misère qui menace, pour amener le père de famille à chercher, dans la souffrance certaine de demain, l'espérance incertaine d'un avenir meilleur.
Non, les seuls qui soient légers dans cette affaire, a sont ceux qui parlent sans avoir vu. Quelles que soient leurs opinions politiques, ils sont hommes, et je veux croire que s'ils avaient eu l'œil et le cœur blessés du spectacle des misères qui assiègent l'homme obscur se débattant pour la vie dans les entrailles de la terre, ils auraient pitié, trouveraient une parole généreuse, chercheraient un acte bon.
A-t-on lu cette lettre de M. Lamier, délégué du syndicat des mineurs de Vendin-lès-Béthune, renvové sans
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raison valable, — uniquement parce que délégué du syndicat des mineurs, — renvoyé, après trente-trois ans de travail dans les mines, dont vingt-trois passés dans la même Compagnie?
Il y a vingt-trois ans que je vous verse sur mon salaire un tant pour cent en vue de la retraite. Vous me volez mon argent, le produit de mon travail, dit M. Lamier à M. Bureau.
M. Bureau n'a rien répondu. Qu'aurait-il pu répondre?
A-t-on lu, dans mon rapport sur Anzin, cette déposition d'un ouvrier à qui la Compagnie déclare qu'elle ne lui rendra son travail que si son fils, qui a pris part à la grève, quitte le pays?
Oui, en France, les Compagnies minières en sont arrivées à ce degré d'insolence qu'elles font ouvertement ce que la loi ne peut pas faire. Elles prononcent des sentences d'exil contre des innocents.
La grève, bon bourgeois, qui rédigez et lisez le Figaro^ c'est le résultat non seulement des souffrances matérielles, mais encore des misères morales. C'est un état d'âme. Il faut soigner l'état d'âme, aussi.