‹ La mêlée socialeChapitre 124 sur 131 · TOHU-BOHU · texte numérisé non relu

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J'avoue que cela m'achève. En sommes-nous là, vraiment, que M. Zola soit en quête d'un idéal nouveau?

Quoi ! la foi religieuse eût empêché de telles théories de se propager? Que ne Fa-t-elle fait, en ce cas ? Qu'est-ce donc qui lui a fait obstacle? Q'est-ce qui peut jamais prévaloir contre la conscience humaine ? Les lois inappliquées contre lesquelles sïnsurgent si bruyamment les pèlerins de Lourdes, n'ont fait que sanctionner l'incroyance universelle.

En dépit de l'apparente résurrection des formes, la foi est à bout de souffle. Pendant des siècles sans fin, elle a étendu sa domination sur le monde. Elle a maîtrisé, gouverné, possédé les peuples et les rois. A-t-elle fait la vie meilleure, les hommes plus justes, plus enclins à la mansuétude, plus ardents à la bonté? Non, l'histoire de la foi catholique, dans les deux mondes, est une effroyable histoire de sang, de tortures et de bûchers, auprès desquels la bombe de Vaillant est une plaisanterie d'enfant.

Aujourd'hui, l'œuvre de violence a trouvé son exécrable refuge dans quelques misérables cerveaux perdus. Mais n'était-ce pas hier, qu'après la bataille, deS hommes galonnés d'or, qui se promènent aujourd'hui flambants dans Paris, massacraient de sang-froid, pendant une éternelle semaine, des vieillards, des femmes, des enfants : trente mille, dit-on? Et M. de Mun, le néo-socialiste, qui a vu ces choses, qui en a vécu sa part, se plaignait que les misérables usassent mourir avec insolence !

Ah ! vous cherchez la leçon de violence et d'anarchie ! N'allez pas plus loin : elle est là, vivante dans la mémoire des hommes, et d'une puissance de pro

pagande autrement redoutable que toutes les ignominies du Père Peinard. Et, comme si la leçon n'était pas suffisante, on veut recommencer encore. Est-ce que les classes supérieures n'ont rien à apprendre aux inférieures que la violence, et faut-il que notre malheureux pays soit éternellement ballotté de répressions sanglantes en violences meurtrières?

Et pendant ce temps, où sont, dites-moi, les réprésentants de la foi, les hommes qui ont le dépôt de Dieu sur la terre? Quelle parole de paix ont-ils fait entendre aux forts ? Quand sont-ils intervenus pour les vaincus? Hommes, ils l'auraient fait peut-être, prêtres, aux gages de l'État et des hautes classes, ils ont servi qui les paye. Le dogme? relégué dans l'ombre, impuissant. La foi ? morte. Le culte ? un simulacre.

Ce Vaillant, dont le crime fait déraisonner tout le monde, à Mézières, à Paris, fut élevé par les frères de la doctrine chrétienne. Est-ce l'école sans Dieu qui l'a perverti, celui-là ? Les frères le font communier, restent en relations avec lui quand il a quitté l'école. Résultat: la bombe. Est-ce que j'accuse les frères? Je laisse à leurs amis les inepties de ce genre. Ce n'est pas leur faute si la parole qui fut de vie est aujourd'hui sans force et sans vertu, épuisée sans retour.

Ce que la mort a pris, elle ne le rendra pas. La foi en l'action divine a fait l'homme ce qu'il est. Aujourd'hui elle n'est plus : l'homme subsiste. Longtemps encore elle hantera les rêves de l'humanité, mais parmi les mobiles de ses actions, l'homme ne la comptera plus. Un ornement magnifique : soit. Un instrument d'action : non. Qu'on me montre un chré lien pratiquant -la doctrine du Christ! Il y a long

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temps que Tolstoï a porté ce défi, sans que personne l'ait relevé. Et de fait, si Ton veut appliquer la doctrine du Christ, c'est toute la société qui croule.

Ce résultat trouble aujourd'hui M. Zola, retour de Lourdes, et voilà qu'il lui vient des douteS, après la plus vaste enquête sur la société moderne, labeur de trente années. Qu'il ne se lamente pas sur lui-même : il a constaté plus qu'il n'a formulé. A-t-il toujours été aussi scientifique qu'il le croit? ce n'est pas sûr. Mais la haute leçon qui se dégage de son œuvre est la meil leure réponse à ses soupirs inquiets d'aujourd'hui.

Quoi! vous avez pris l'homme sociable à tous les degrés de l'échelle ; ouvrier, bourgeois, prêtre, soldat, paysan ; vous l'avez tourné, retourné, analysé, comparé ; vous avez déchiré tous les voiles, montré toutes les nudités, mis au grand jour toutes les plaies, toutes les hontes, toutes les misères, et vous avez dit : « C'est la vie. »

Oui, c'est la vie, qu'après dix-huit cents ans de pouvoir absolu sur les âmes, le christianisme nous a faite. Cette foi religieuse, dont vous pleurez la disparition, que vous appelez à votre aide, c'est elle précisément qui, ayant longuement pétri l'homme, nous l'a rendu tel que vous le décrivez. Comment lui demander de guérir le mal qui, malgré elle, vient d'ellemême"?

Un idéal nouveau pour remplacer l'idéal ancien, mort ? Mais vous le portez en vous, hcmme. Comment peut-on, à ce point, s'ignorer soi-même? Si l'homme que nous avons reçu des siècles est tel que vous l'avez dit, à l'oeuvre tous, romanciers, littérateurs, peintres, sculpteurs, charpentiers, tailleurs de pierres ou forgerons, tout ce qui travaille et tout ce qui pense, tout ce

qui, ennobli de la pensée française, rêve d'accroître le fier domaine et veut résolument prendre toute sa part de l'effort commun ! A l'œuvre pour refaire tout ce qui s'écroule, pour panser les misères, les plaies les douleurs, pour assainir l'homme, et par lui l'état social.

L'idéal n'est plus divin, il est de l'hamme. Améliorer l'homme, le perfectionner, développer plus librement son action dans un milieu plus favorable, régler, atténuer l'horrible lutte pour la vie par des lois de jus tice et de paix, voilà le but de l'effort humain.

Prendre Ihomrae incomplet de Dieu, et l'accroître l'achever, n'est-ce donc rien ? Une pareille œuvre est^ elle à dédaigner? Que faut-il de plus? Une récompense qui ne coûte rien à promettre, puisque les déçus seraient hors d'état de se plaindre ? Les cœurs hauts n'ont pas besoin de cette amorce. Et tous les hommes, où qu'ils soient nés, d'où qu'ils viennent, peuvent s'élever à ce désintéressement suprême, si, sous les yeux de leurs concitoyens, prenant bravement leur part du commun labeur, ils obtiennent la juste récompense d'ici-bas : la reconnaissance et l'estime de tous, ou, mieux encore, l'intime conscience du devoir accompli.

Cet idéal, plus haut que celui qu'il remplace, ne sera oas remplacé.

LA RÉACTION 37t

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