‹ La mêlée socialeChapitre 125 sur 131 · LA RÉACTION · texte numérisé non relu

LA RÉACTION

La réaction déchaînée, sévit. Ecoutez les conversations, lisez les journaux, il n'est question que de réprimer, de poursuivre, de condamner. « On ne peut plus tolérer que..., etc. » Chacun finit la phrase au gré de ses antipathies.

En ce qui me concerne, les lois qu'on a votées ne sont pas pour me gêner dans l'expression de ma pensée. Mais je ne puis partager l'opinion d'un journaliste radical, qui se plaint des privilèges dont jouis sent les journalistes. A mon sens, la liberté de la presse esc moins la liberté de tout écrire que la liberté de tout lire. En ce sens, c'est la liberté de tous les Français. Que cette liberté n'aille pas sans inconvénients, on le sait de reste, et nul n'ignore que la loi tolère une infinité d'actes que la morale réprouve. Mais les républicains avaient professé jusqu'ici que les inconvénients de la liberté sont amplement compensés par ses avantages.

Aujourd'hui, on s'en prend à la presse, du crime de quelques-uns. En réalité, il faut que les républicains sachent bien que c'est à la République elle-même qu'on fait un procès de tendance.

Je lis dans les journaux modérés que les anarchistes sont les élèves des socialistes, et je lis dans les journaux monarchistes que les socialistes sont les élèves des républicains.

Cette dernière accusation ne peut être réfutée. On

dit aux républicains : « Vous avez révélé aux malheureux l'horreur de leur misère. Vous avez suscité en eux des espérances que vous avez été impuissants à réaliser. »

Ce crime, il faut le dire hautement, est celui du parti républicain tout entier. C'est lui qui a soulevé les déshérités de ce monde, pour les conduire à l'assaut de l'ancien régime, où Dieu et le Roi tenaient les âmes et les corps paisiblement asservis. C'est lui qui a promis aux misérables le redressement de leurs torts, le règne de la justice. Si les républicains ont été impuissants à réaliser leurs promesses, qu'ils s'en prennent à eux-mêmes, et s'ils sont restés dignes de leur nom, qu'ils avancent dans la République, au lieu de reculer vers la Monarchie.

Depuis qu'il est au pouvoir, le parti républicain vit dans la crainte des idées qui l'y ont porté. Être républicain sous lEmpire, c'était facile : il suffisait de parler ou d'écrire. La République proclamée, il fallait agir : on ne l'a pas osé.

Appliquer les idées qu'ils avaient professées dans l'opposition, cela parut aux républicains une tentative au-dessus de leurs forces. Ils commencèrent donc par ajourner les réformes, pour en arriver vite à les répudier. Lisez ce livre de M. Jules Simon : La politique radicale, et vous y verrez développées, comme les principes fondamentaux de la République, des idées qui font aujourd'hui frémir d'horreur de vieux républicains comme MM. Spuller. Dubost et autres Danton.

Quand on a ruiné les croyances d'un peuple, quand on lui a prêché la révolte contre ses maîtres venus de Dieu, quand on lui a soufflé l'esprit d'indépendance

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et de liberté, quand on lui a promis le droit, la justice, et quand, séduit par cette promesse, enivré de cette espérance, il a fait table rase du passé pour tenter la grande aventure, il n'est plus possible de le laisser en chemin, sous prétexte qu'on a des doutes ou qu'on est fatigué.

Vous avez parlé au peuple de droit, et maintenant il veut tout son droit. Au nom de quelle autorité prétendez-vous lui faire sa part, au nom de qui direzvous : non?

Au nom de la peur, au nom de la force, votre dernier recours? Faites donc. Portez la main sur la liberté des écrits, l'orgueil de la République, la loi qu'aucune monarchie n'aurait osé faire, n'aurait pu maintenir. Faites des lois scolaires ce qu'elles sont aujourd'hui : un mensonge, puisqu'on ne les maintient qu'à la condition de ne pas les appliquer. Chargez-moi tous ces grévistes qui, sur la foi de la République, demandent un plus juste salaire. Refusez, quand ils sont vaincus, d'examiner, de discuter leurs réclamations. Et si un crime — qui est de tous les pays — vient effrayer l'opinion, profitez-en pour affoler, pour avilir les pouvoirs publics.

Et après? Après, la réaction, toujours insatiable, toujours en quête d'ordre et de silence à tout prix, se dira qu'elle n'a pas besoin des républicains pour une telle besogne, que Casimir-Perier est bien, mais que le comte d'Haussonville serait mieux. Que répondre?

Cavaignac a fait la réaction de juin, les orléanistes de l'Assemblée législative firent l'expédition de Rome à l'intérieur. Au profit de qui? Ils croyaient tenir la France. Ils étaient déjà sur le chemin de Mazas.

Je veux que l'histoire ne se répète pas toujours. Il

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n'en est pas moins "vrai que l'état d'opinion crée, par la politique opportuniste, se raidit de plus en plus dans une aveugle résistance aux revendications légitimes de l'esprit socialiste. La réaction déchaînée par les républicains les balayera déshonorés, pour se réfugier dans la force brutale, s'ils ne se hâtent de lui barrer la route quand il en est temps encore.

M. Jules Roche, qui est un plaisant homme, expri mait, l'autre jour, la crainte que la Chambre ne prît les les allures de la Convention. Ce péril sera, je crois, écarté.

La Convention eut sa gloire et ses hontes. Les lâchetés des assemblées, notre temps les a connues. Pour en revivre les grandeurs, il faudrait vouloir vouloir d'une volonté tenace, implacable, et, pour fair€ croire à la République, y croire d'abord.

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