‹ La mêlée socialeChapitre 126 sur 131 · EMILE HENRY · texte numérisé non relu

EMILE HENRY

LA BOmBE

La destinée s'acharne conLre nous. Vaillant jette sa bombe, et monte allègrement à l'échafaud, exhalant, avec la vie, son dernier cri de haine et de vengeance. Le cadavre du supplicié est à piine refroidi, que l'attentat de l'hôLcl Terminus succède à l'attentat du Palais-Bourbon.

Cette fois, ce n'est pas même des députés qu'on vise, c'est-à-dire des hommes revêtus d'un pouvoir qui permet de leur attribuer, plus ou moins justement, une part de responsabilité dans les événements qui se déroulent. Non 1 Comme à Barcelone, c'est à la foule irresponsable, inoffensive, qu'on s'en prend. Des hommes, des femmes, sont là, après une triste journée peut-être, venus pour s'engourdir de musique, rêvant, oubliant la vie. Parmi eux, un fanatique, abîmé dans je ne sais quelle vision de mysticité sanglante, , médite l'effroyable massacre, et, le tenant en puissance dans le creux de sa main, lance la mort au

hasard de son geste, prêt à se targuer de son crime, comme d'un acte sublime pour l'humanité.

Quand j'ai vu ces pèlerinages à la tombe de Vaillant, ce défilé de solitaires muets succédant à des attroupements d'où sort un cri de violence, cet amas de petits bouquets d'un sou, et ces pierres tumulaires aux inscriptions latines, et cette sciure de bois déterrée pour y prendre, comme autant de reliques, les grumaux de sang qu'elle a gardés, j'ai compris qu'une contagion redoutable faisait son œuvre.

Aujourd'hui, voilà devant nous un attentat, un procès nouveau dont le dénouement est connu d'avance Aussi longtemps qu'on lancera des bombes, nous couperons des têtes, dit-on. C'est un défi qui répond à un défi. Une sinistre partie s'engage entre le fanatisme et le bourreau. Qui se lassera le premier?

Il n'est pas aisé de définir l'état d'esprit d'un homme qui a perdu la notion du bien et du mal, au point de méditer, de préparer et d'exécuter un tel crime, d'une volonté tendue vers un acte glorieux. Cela confond l'imagination, mais cela est. Raisonnez donc sur ce cas psychologique.

On tue pour tuer. On frappe au hasard, sans qu'il en puisse résulter un bien quelconque pour personne. Voulant jeter la terreur, on déchaîne la férocité de la foule qui trouve sa justification dans l'énormité du crime. Pour délivrer l'humanité de sa misère, on l'y enfonce plus profondément encore. On coalise toutes les forces de réaction sociale contre les revendications les plus légitimes, confondues dans la bagarre avec les prétendues tentatives d'émancipation qui se forjiuilent par un attentat. L'acte est donc stupide autant' que criminel.

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Moins il y entre de raison, plus l'exaltation maladive de la sentimentalité y a de part, plus rapidement peut se propager le mal, si les circonstances s'y prêtent. Le premier devoir des gouvernants, c'est donc le sangfroid.

Un homme capable d'un pareil acte doit être mis hors d'état de recommencer : cela ne souffre pas de discussion. Mais, ce point réglé, y a-t-il rien de changé dans l'état de choses qui fait sourdre d'en bas ces fureurs criminelles ? On se plaint des déclamations qui affolent de faibles esprits, qui détraquent des volontés instables. Cela est fâcheux, sans doute, mais les déclamations n'entament le pauvre esprit humain qu'aiguisées d'une pointe de vérité. Si vous voulez qu'elles soient inoffensives, enlevez-leur ce pénétrant aiguillon.

C'est de quoi l'on ne s'occupe guère. On a plus tôt fait, sans doute, de répondre à la violence par la violence, et les mauvais conseils ne manqueront pas. L'affolement dans la répression, après l'affolement dans le crime : voilà le train ordinaire des choses.

C'est l'occasion de profiter de l'horreur qu'inspirent d'abominables attentats, pour essayer de reprendre à la République les libertés péniblement conquises sur l'esprit de réaction. Nous ne pouvons, hélas! compter ni sur le bon sens du gouvernement ni sur l'esprit poUtique des Chambres, pour nous garder de ces entraînements.

D'instinct, chacun suit déjà sa pente. C'est la faute des écoles laïques, dit le Figaro, oublieux des frères de la doctrine chrétienne qui furent les maîtres et les éducateurs de Vaillant.

Le coupable c'est le socialisme, crie furieusement M. Yves Guyot, économiste : « Plus que jamais nous

considérons comme une trahison toute complaisance et toute faiblesse à l'égard des socialistes, complices d'intention des anarchistes ». Ahl la complicité dCintenùon, la voilà revenue : je l'attendais. Il n'y a qu'un fougueux partisan de la liberté pour cette inquisition des consciences.

Socialiste, tout homme qui ne confesse pas le dieu d'Yves Guyot, lequel créa les hommes pour s'entredévorer suivant des lois naturelles^ comme l'expliquait récemment un Gouthe-Soulard de l'économie politique. Et comme tout socialiste est, par définition, complice d'intention des jeteurs de bombes, c'est trahison que de ne pas frapper ces hommes d'estoc et de taille. Cela peut mener loin, sans doute, et la liste est longue de M. Jules Guesde à M. Cavaignac, avec son impôt progressif. Cognons toujours : le diable reconnaîtra les siens.

Pour de telles insanités, les monarchistes ont une excuse. Les républicains, non. Que ne regardent-ils en arrière, les malheureux affolés? Que ne rappellent-ils le souvenir de ce qu'ils ont rêvé, voulu, promis? Je les vois, à la Chambre et dans le ministère, oublieux du passé, inconscients du présent, artisans d'un redoutable avenir.

On les accuse de ne rien faire pour les misérables. Calomnie! Ils n'oublient pas les pauvres. Demain, i)s voteront le pain cher.

EjIILE HEXEY 3S^

ÉmiLE HENRY

Si Emile Henry, admissible à l'École polytechnique^ avait gagné un ou deux points de plus à la seconde épreuve, il était pipo. 11 ferait aujourd'hui des cigares dans quelque manufacture de l'État, où régnerait, grâce à lui, la plus sévère discipline. A moins que, sorti dans l'artillerie, il ne fût présentement occupé à bourrer de mélinite des engins qu'une réquisition soudaine, en cas d'émeute, l'eût mis dans le cas de lancer sur des révoltés. C'est de tels éléments que se compose notre libre arbitre.

Le hasard d'une question mal posée ou mal comprise a brusquement arraché l'homme au labeur quotidien conduisant, par des étapes déterminées, à la tranquillité d'une retraite bourgeoise, pour le jeter sur le chemin du crime et de l'échafaud. Et M. Car not, qui lui aurait donné du cher carharade, signera, quelqu'un de ces jours, Vexeat du polytechnicien manqué.

Que s'est-il passé dans ce cerveau hanté de problèmes trop nombreux, trop confus? Par quelle série d'états a-t-il passé, pour en arriver à la frénésie terminale? Là-dessus toutes les hypothèses peuvent se donner cours. Il semble, à première vue, qu'on soit en face d'un intellectuel plutôt que d'un sentimental : Henry n'est point un de ces affolés d'altruisme, jetés dans un dévergondage de violences, par la révolte d'une impuissance désespérée contre nos misères.

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L'impulsion de sentiment nécessaire à l'acte, parait surtout dériver chez lui d'nn processus de logicien.

Les mathématiciens, vivant dans l'absolu, sont des êtres simples et redoutables. La contingence humaine n'est point de leur fait. Où la rigueur d'un raisonne^ ment bien construit les mène, ils vont, sans effroi ni remords, la conscience appuyée sur une donnée pre mière qui a pour eux la valeur de l'axiome indémon trahie de la mathématique. Parlant de l'absolu, ils tracent une ligne droite. Comment s'étonner si quel que désastre est au bout? Le théologien, né bon . allume ses bûchers, le politique fait tomber des têtei* et l'anarchiste moderne, raffinant sur eux, préfère luer au hasard.

Car Vaillant est dépassé. Après tout, c'était une sorte de Ravaillac. Il visait le souverain, et si la bombe remplaçait le poignard, c'est que le souverain avait cinq cents tètes. Au bout d'un mois, c'est déjà vieux jeu.

Le dernier mot de l'anarchie — quant à présent — c'est le crime sans cause et sans but. L'absolu du raisonnement conduit à la destruction de toute raison. L'acte est en l'air, ne reposant sur aucune construction de raison, bonne ou mauvaise. Écoutez plutôt les confidences d'un anarchiste à un reporter de la Libre Parole : « Mystérieux et seul, avec un sens attendri de l'éternelle douleur humaine, je crois pouvoir dire qu'Henry a frappé la foule du café Terminus parce qu'il ne lui plaisait pas de donner à son acte une signification utilitaire... Il a frappé ceux qui lui répugnaient le plus, non pas le bas peuple irresponsable, non pas les adroits coquins, non pas les dirigeants, mais la masse comvlice, le troupeau des muets. » Ainsi

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Henry n'a pas même eu la prétention de faire un acte ayant un but déterminé, une signification utilitaire.

Non. Il y a une puissance de destruction en lui, il la déchaîne, et fait jaillir le sang autour de lui avec un sens attendri de L'élernelle douleur humaine. Il s'en prend à la masse complice, c'est-à-dire aux gens qui ne sentent pas comme lui. Et s'il a symbolisé le troupeau des muets dans la foule du café Terminus, c'est que le hasard de la promenade l'a conduit là, au lieu de le faire passer ailleurs. Tel est l'effondrement d'une pensée humaine, abîmée dans un rêve d'absolu.

Le cas est vieux comme le monde, mais la forme est nouvelle. Pour ce phénomène, il a fallu des temps comme les nôtres, où le passé détruit, le présent vide et noir torturent les rêveurs d'avenir. Toutes les croyances, toutes les idées, tous les actes de l'humanité soumis à la dissection d'une impitoyable analyse, tandis que, devançant le pénible labeur d'une synthèse toujours incertaine, l'imagination déchaînée s'élève et se perd — en horreur d'un temps d'impuissance— jusque dans le mysticisme des rêveries paradisiaques, où l'élu glisse dans le sang.

Le pis, c'est que la maladie gagne et se propage. Une tête n'est pas coupée qu'une autre se présente au bourreau. Il faut garder les cimetières pour empêcher un culte de se fonder. Que faire?

Le gouvernant a sa guillotine dont il fait le plus grand cas. S'il était capable d'enchaîner deux idées, il saurait que le fanatisme se nourrit de supplices, et qu'on ne terrorise pas Ihomme qui, dans l'aberration de tous les sentiments humains, se fait un jeu de la mort.

La France s'ennuie, disait-on autrefois. La France

s'inquiète et se cherche, pourrait-on dire aujourd'hui. Les grands enthousiasmes sont éphémères. Ils passent sur un peuple, le soulèvent de terre, et parfois le laissent cruellement retomber. On ne peut que constater ces crises sans jamais les prévoir ni les provoquer. Il y faut d'ailleurs plus de foi naïve que nous n'en pouvons offrir au destin. Il serait donc hasardeux de nous abandonner à l'espérance de quelque grande passion commune s'emparant de tous les esprits, fixant les volontés, nous poussant, d'une irrésistible impulsion, vers le renouveau fébrilement attendu.

La sagesse serait peut-être de ne nous attendre qu'à nous-mêmes, au lieu de bayer à l'imprévu. Aux deux pôles opposés de l'opinion, monarchistes et révolutionnaires sont dans l'attente de ne sais quoi qui ne viendra pas. L'effort continu, le labeur lent et sûr, voilà ce qui nous fut promis, et jamais donné. Tandis que les uns s'hébêtent ou s'affolent dans le rêve, les autres s'empêtrent aux ornières : tous par incapacité vouloir.

Epris d'action, faibles de volonté : voilà notre mal.

Quand la résolution nous viendra de vouloir, les ima-

inations dévoyées seront du coup remises dans la

droite route, et les esprits sains trouveront sans peine

où s'employer.

Il suflirait d'un bon exemple pour encourager tout le mondi'.

Avis aux maîtres du Pouvoir.

M. Octave Mirbeau, qui passe pour un philosophe de l'anarchie, maudit les bombes, dans le Journal, et constate qu'elles ne peuvent aboutir qu'à déchaîner la réaction. Pour la même raison, M. de Cassagnac les bénit, dans un accès d'effusion lyrique, ne trouvant pas, semble-t-il, le recul de l'opinion trop chèrement payé du sang répandu.

En même temps que l'esprit de réaction, déchaîné par de tels crimes, la sottise humaine se donne libre carrière. « Le plus grand danger de la bombe, dit M. Octave Mirbeau, est dans l'explosion de bêtise qu'elle provoque ; et la bêtise humaine fait des blessures qui ne guérissent jamais. » M. Mirbeau aurait pu ajouter que la bêtise individuelle la plus caracté risée n'est que jeu d'enfant, en comparaison des prodiges de la bêtise collective.

L'esprit humain se meut dans une atmosphère d'opinions médiocres, de conventions fondées sur l'intérêt personnel, de préjugés reçus des siècles, que le labeur de la pensée péniblement rectifie, détruit ou transforme. C'est dans ce mélange instal)le que se peuvent soudainement produire, les circonstances aidant, les furieux déchaînements qu'à connus l'histoire. Ainsi, l'éponge de platine changeant la disposition moléculaire des gaz, provoque une détonation soudaine.

Dans notre cas, c'est la bombe, la bombe stupide, criminelle, menaçant tout le monde, sans d'autre

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résultat possible que le mal pour le mal, sans ratson qui se puisse, non pas même discuter, mais apercevoir. En face de ce phénomène anti-social, anti-humain, devant la réprobation unanime, l'indignation, la colère trop légitime, hélas! toutes les passions se donnent carrière, et la sottise humaine, que rien ne retient plus, triomphe insolemment du bon sens intimidé de tant de bruit.

Ce n'est pas qu'elle se manifeste nécessairement, comme il est arrivé dans l'histoire, par les clameurs des foules réclamant l'élargissement de Barabbas ou le supplice des premiers chrétiens. Non, la sottise moderne a fort élevé son niveau. Instruite — je ne dis pas éclairée — elle a de la littérature, et cache sa hideur sous le masque d'une fausse bonhomie, qui lui permet de gémir sur les maux de l'humanité en les aggra vant.

C'est un journaliste, libre de toute opinion personnelle, ami du pour et du contre, cherchant à dégager les banalités moyennes des conversations courantes, qui, négligeamment, après s'être apitoyé sur les misérables, et avoir recommandé aux heureux du monde la bonté, le désintéressement, l'esprit de sacrifice, conclura qu'en attendant le règne de ces vertus, la déportation en masse pour délit d'opinion, les exécutions sommaires ou le rétablissement de la torture ne seraient pas sans efficacité. Et nos gens de dresser l'oreille. Voilà qui s'appelle parler. Cela se colporte de salon en salon. Le grain semé germera.

— Avez-vous lu l'article d'hier? Tout le monde en parle. C'est la raison même. Guillotiner Vaillant, Henry, belle affaire. Les plus coupables sont ceux qui vont criant que la société est mal faite. En critiquant

l'ordre établi, ils inspirent aux misérables la haine de ce qui est. Anarchistes, socialistes, c'est tout un.

— Ajoutez-y les républicains, dit l'autre : tout cela se vaut. Ils nous ont enlevé Dieu, qui a eu bien tort de se laisser faire. C'est de là que vient tout le mal. Il est vrai qu'en Espagne, où il y a Dieu, on jette des bombes dans les théâtres. Commençons toujours par guérir notre mal.

Et tous en chœur : — il nous faut un sabre, l'état de siège, les commissions militaires. Transportons, fusillons, et que l'humanité soit heureuse.

Ne haussez pas les épaules. Je sais des salons politiques, où l'on a sérieusement discuté les avantages d'un petit fructidor. Des mouches de coche vont déjà bourdonnant : « Il faut bien espérer que nous ne serons pas obligés d'en venir là. » Naturellement, chacun prend bien soin de garer le parti dont il est, sans réfléchir que ses ennemis ne demandent qu'à le comprendre, à son tour, dans les mesures qu'il médite d'appliquer à autrui.

Les pouvoirs publics, malgré eux, subissent l'influence de ces propos, contre lesquels ils leur paraîtrait que c'est faiblesse de réagir. Qui sait à quelles criminelles folies nous pourrait entraîner un nouvel attentat!

Pour le moment, le déchaînement général est surtout contre l'instruction. Il faut, dans l'homme, cultiver les muscles qui en font une bête de somme, non le cerveau qui développe en lui la pensée, source de tout mal. Qu'il croie, et qu'il tire le licol : voilà sa destinée.

Ce fut son sort, en effet, pendant d'interminables siècles. Mais tout annonce que les choses sont en voie de changer.

On parle beaucoup des maux qu'entraîne la demi-instruction de certains artisans. Qui donc nous parlera du quart d'instruction des bourgeois dégénérés, qui pré tendent faire ce procès? Que savent-ils de l'histoire? Que connaissent-ils de leur pays? Nourris d'ignorance, abreuvés au grand réservoir de la sottise humaine, ils nont su que se gonfler de mots, pour s'en soulager au hasard.

Oui, sans doute, les rudiments d'une instruction mal conçue, mal assimilée, peuvent détraquer un cerveau mal préparé. Mais le désordre qui s'ensuivra est, après tout, purement local, et s'il nuit au corps social, il ne sera pas malaisé d'en venir à bout.

Mais où sont-ils donc, ces êtres éclairés, qui, dirigeant le monde, ont le droit de le prendre de si haut avec la demi-science. Je regarde, et je vois l'ignorance crasse des uns, les examens des autres, et sur tout cela des formules toutes faites qui les gouvernent et par lesquelles ils nous gouvernent.

Que faire? Rendre l'humanité à l'inconscience primitive? Trop tard! Le besoin de savoir s'est emparé des hommes. Un seul recours est ouvert : répandre la connaissance à flots, pour submerger de savoir l'ignO' rance et la sottise.

Sans doute, il y aura, dans la lumière des accidents, comme dans l'obscurité, car l'homme peut trébucher partout. Mais le grand bienfait qu'on doit attendre du la clarté nouvelle, c'est d'éclairer les guides patent»qui, depuis longtemps, mènent d'une si belle assu rance les nations aux fondrières.

La terreur et le mépris de la masse grouillante de? misérables, la défiance de la justice, la haine de la liberté, le goût de l'arbitraire, la confiance en la forco

comme arbitre suprême des choses, voilà les signes où se reconnaît non pas même la demi-science, mais la vaniteuse ignorance des empiriques maîtres du monde.

Plus de demi-science, nous dit-on. C'est notre mot aussi. La science plus complète, c'est la violence moindre dans l'humanité. A l'école, les hommes d'£tatl

Cette épidémie de bombes survenue brusquement à propos de rien, ces criminels détraqués qui se délectent de l'absurdité dans le crime, ces solitaires qui se promènent sur nos boulevards, se demandant où ils etteront la mort, pendant que le hasard d'un choc peut es broyer surplace comme l'anarchiste de Greenwich, ijut cela pose des problèmes qui obsèdent.

D'abord, je ne vois pas du tout de lien nécessaire

entre l'opinion anarchiste et le fait de tuer en masse

de braves gens qui se reposent des travaux du jour,

ttablés dans un café. L'anarchie et le socialisme inté-

-ral sont les deux pôles entre lesquels se meut néces-

-airement toute société humaine, qui n'est jamais

{u'un compromis de fait entre la liberté individuelle

ri l'autorité sociale. On accorde plus ou moins à lune

u à l'autre, mais en Russie, comme en Nouvelle-Zé-

:'.nde, on aboutit toujours à faire une part à chacun

„es deux éléments.

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Que dans ses investigations de science ou de rêve, Tesprit humain s'arrête à un idéal de liberté absolue, produisant spontanément la. justice par l'effort de la seule bonté individuelle, ou à l'idéal contraire d'un rationnement total de justice par la cruauté souveraine, cela s'explique aisément.

Vers l'anarchie ou vers le communisme, l'esprit affamé d'absolu bifurque, suivant les tendances de chacun. Trop souvent, les hommes capables de déve lopper lénergie nécessaire pour se débarrasser des préjugés reçus, se délestent, en même temps, du grain de bon sens qui en fut quelquefois le noyau primitif, et, délivrés de tout contre-poids, s'élancent, d'un formidable bond, jusqu'aux extrêmes délires de l'imagination affolée.

Quel lien établir entre un pareil effort intellectuel et l'acte de violence le plus stupide, le plus éloigné du raisonnement ? D'où vient cette insoaciance, sinon cet appétit, du sang versé. On s'explique les provocations à l'émeute, le recours à la violence qui est l'w/tirna ratio de la raison désespérée, la résistance à l'op pression ou à ce qu'on juge tel. Mais l'idée qu'une violence inexpliquée, inexplicable, déchaînera tout à coup les forces de justice et d'amour que recèle l'humanité, cela ne relève \Taiment pas d'une opération normale de l'esprit humain. L'explosion de bonté universelle résultant de la détonation de la bombe, n'es! qu'une vision de pur mysticisme surgie, dans des cerveaux débiles, du désir commun à tous les réfor mateurs de brusquer l'humanité.

Les imbéciles en concluent qu'il faut supprimer les réformateurs, étouffer l'esprit de réforme. Depuis des milliers d'années, ils s'acharnent stupidement

contre l'esprit humain, d'un effort éternellement impuissant.

Les imbéciles ont tort. En dépit des apparences, l'humanité ne se laisse pas brusquer. Elle résiste aussi bien à l'aveugle sottise qui prétend lui barrer la route, qu'à la généreuse hardiesse qui tente de fentraîner d'un pas rapide dans les voies plus ou moins hasardeuses de l'avenir. Elle va lentement, suivant d'inflexibles lois inconnues. Nul encore n'a déterminé son orbite. Elle dispose des siècles, et nous n'avons qu'un jour : voilà ce qui fait le heurt entre l'homme et l'humanité. Ce qui nous est cahot, secousse horrible, perturbation destructive, se perd, dans l'ensemble, en un glissement facile.

Qui veut conduire l'humanité, trop souvent est conduit, ou se brise. Les vrais chefs des peuples, ce sont les penseurs qui débrouillent l'écheveau obscur où s'emmêle inextricablement le fil conducteur des destinées de la race humaine. Ce sont eux qui fournissent l'idée dont plus tard s'éprendra la masse, quand elle les aura tués, pour les punir d'avoir pensé pour elle. C'est d'eux que vient le mot d'ordre que les conquérants promènent sans le savoir à travers les batailles, que les rhéteurs, amplifient, paraphrasent, mais qui commande l'obéissance, enflamme la foule, et, on ne sait comment, l'entraîne on ne sait où.

Bien misérables, dans cette prodigieuse aventure, les conducteurs de peuples,, depuis le Tzar de Russie, souverain des âmes et des corps, jusqu'à ces malheureux petits bourgeois qui barbottent je ne sais quoi dans le verre d'eau de la tribune, et qui, parlant, croient agir. Au moins les politiques pourraient-ils aider le penseur. Ils ont d'autres soucis. Pour tous ces pré-

tendus chefs, grands ou petits, ce qu'on appelle l'action politique, est plus souvent l'art de suivre que de diriger.

On s'étonne de certaines fortunes politiques. On a tort. La médiocrité suffit pour obéir à l'aveugle poussée des médiocrités bruyantes. Si l'homme peut mettre en phrases sonores ou en axiomes gourmés les banalités communes, il sera dieu. Pauvre misérable dieu que le fidèle fustige en l'adorant.

Miracle ! A travers tout, la vérité péniblement augmente son domaine, la science met sur le globe terrestre la main victorieuse de l'homme sorti de la terre, l'esprit s'élance au delà des mondes, la conscience s'éveille à la justice, à la solidarité de tous. Et M. Jules Roche qui se retourne, s'aperçoit émerveillé, que le Rothschild (du Ghetto) et le Larochefoucauld (des croisades) — c'est tout un — ont fait beaucoup de chemin depuis le temps où, dans les cavernes préhistoriques, leurs ancêtres tout nus déchiquetaient, d'une dent aiguë, des quartiers d'ours ou d'élan.

Que cette pensée nous encourage. Il y a encore des cavernes, des cavernes où manquent les quartiers d'ours et d'élan. Efforçons-nous d'en dégager les heureux du monde qui y sont en puissance, comme la statue qui dort dans le marbre, en attendant le ciseau du sculpteur. L'inexorable loi de l'homme veut que nous n'y puissions réussir sans faire beaucoup de mal en chemin. Tâchons d'en faire le moins possible, et pour cela, bornons-nous aux répressions nécessaires.

Il faut arrêter les criminels. Il faut aussi atténuer l'oppression qui, sous tant de formes, étreint les misérables. Pour enrayer l'épidémie, il faut agir par la bonté sur les cerveaux endoloris que guette l'esprit

de révolte et de haine. Tant de justice est toute prête pour la bonne volonté commune.

La politique nouvelle serait précisément d'abandonner l'aveugle résistance à la grande réparation attendue des misérables, pour y substituer le devoir de justice et de solidarité qui seul fondera la paix sociale.

Emile Henry est condamné à mort. M. Deibler l'attend. Rien ne peut le sauver.

Tous les journaux ayant jugé le crime de même façon, il reste à expliquer le criminel. L'appréciation de la presse est généralement sommaire. Bandit, scélérat, cynique, poseur ; voilà le jugement rendu.

Il est certain qu'un homme qui peut préparer de sang-froid et commettre l'acte abominable du café Terminus, s'en vanter, et le revendiquer comme la conséquence naturelle de sentiments humanitaires, ne rentre dans le cadre d'aucun ordre social.

L'acte de Vaillant appartient à une catégorie connue. C'est la forme démocratique du régicide. Quand on cherche une analogie historique à l'attentat du Terminus, l'amour du meurtre pour le meurtre, tel que le personnifia Néron, se présente tout d'abord à l'esprit. Encore la brute impériale peut-elle invoquer le vertige du pouvoir absolu. Que peut dire Henry?

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Voilà la question qui fait l'intérêt du procès, pour ceux qui ne croient pas qu'il soit aisé de régler dun mot le compte moral d'un homme.

Le cas d'Henry me paraît beaucoup trop complexe pour être apprécié aussi sommairement. Qu'est-ce que ce gamin de vingt ans qui prétend froidement disposer, sur la foule des hommes, du droit de vie et de mort? Je sais bien qu'il y a de la bête féroce en nous, que la jeunesse est impitoyable, cruelle, que c'est la joie de certains enfants de torturer les animaux, et qu'il faut les souffrances de la vie pour disposer l'homme à la bonté. Mais Henry n'est pas un sanguinaire. Rien ne décèle en lui la délectation du meurtre, la jouissance de voir souffrir. Ce n'est pas davantage un sentimental, un homme que sa vie propre ou celle d'autrui torture, aflfole, jette dans la folie homicide.

C'est un impassible, un être que n'aflFectent ni la joie ni la douleur, pas plus la sienne que celle des autres. C'est un être non sentant. Il écrit au président des assises une lettre fort correcte sur l'inconvénient qu'il y aurait à laisser entrer sa mère pleurante au procès. A l'audience, il fait les mêmes objections, et pendant que la vieille femme bat de son front douloureux les portes derrière lesquelles des hommes décident de la vie et de la mort de son fils, celui-ci déduit logiquement les considérations qui doivent l'écarter du débat.

Pas un cri, pas un geste, pas un tressaillement ne dit le cœur torturé par l'arrachement des dernières fibres qui vont de la mère à l'enfant. Pas de fanatisme, pas d'exaltation, pas d'élan. Tout au plus, un adieu mélancolique à l'un de ses maîtres. On fait pas-

ser devant lui la procession lamentable des malheureux éclopés qui lui doivent d'horribles blessures. 11 ne les connaît pas, il ne les a jamais rencontrés sur sa route, avant le crime, il ne sait rien d'eux, si ce n'est que ce sont des hommes comme lui, et que par lui ils sont horriblement mutilés. Un fanatique mis en contact avec la souffrance qu'il a causée, même en vue d'un bien rêvé, ne pourrait réprimer un sursaut de pitié, une lamentation, un cri de douleur et de bonté. Lui, non. D'un mot il écarte ses victimes. « Ce sont des bourgeois, dit-il. Un autre aurait senti : ce sont des hommes ». Henry ne sent point. Il a voulu tuer, il a tué, on le tue. C'est une sorte d'axiome mathématique. Il semble qu'il soit au tableau passant son examen, et refusant de se laisser détourner du sujet par une considération étrangère.

A l'école, ce n'est pas un révolté. Il n'y a pas d'élève plus discipliné, plus maniable. Ses maîtres sont unanimes à le coter : travailleur. Le condisciple à qui il disputait les honneurs de la classe, est entré le second à l'École polytechnique. Un de ses professeurs, qui l'aimait et causait volontiers avec lui, ne sut jamais rien de lui sur son père. Cette absence d'expansion, ce manque de confiance en un maître bienveillant, affectueux, n'est pas de la jeunesse, et témoigne de l'impassibilité qui devait si monstrueusement se développer plus tard.

Il faut reconnaître, d'ailleurs, que l'insensibilité d'Henry est aussi complète envers lui-même qu'envers les autres. A cet égard, son attitude est vraiment déconcertante. II se charge à plaisir. Vaillant, devant ses juges, eut un moment de faiblesse qu'il racheta devant l'échafaud. Il essaya de sauver sa tête en pré-

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tendant qu'il n'avait point voulu tuer. Henry n'a point de ces mouvements qui attestent la dernière révolte de la chair contre le destin que l'homme s'est fait consciemment à lui-même.

Il a remplacé les clous de Vaillant par les balles mâchées, dans l'espérance de faire plus de mal. Il s'en vante. S'il s'est sauvé, c'est pour tuer encore : du moins c'est le seul mobile qu'il veuille donner de sa fuite. Il se charge certainement outre mesure dans l'explosion de la rue des Bons-Enfants. Quand le docteur Goupil essaye d'atténuer sa responsabilité en invoquant des troubles pathologiques antérieurs, Henry le réfute v'ictorieusement, dans les termes mêmes où pourrait le faire l'accusateur public.

On croit tout expliquer en disant : c'est de la pose. Ne pose pas qui veut en face de la mort, de la mort iufamante du criminel. Ici, nulle emphase, pas de rodomontade. Si l'homme se raidit, il n"en donne pas la sensation. Il paraît simple, tranquille, en pleine possession de lui-même, avec le dédain supérieur de l'homme qui domine tout. Jetez-le dans la tourmente révolutionnaire, il sera Saint-Just et sauvera Stras- Dourg. Dans. le calme de nos jours, il s'abandonne à l'aberration criminelle qui le mène au Terminus.

N'ayant pas de nerfs, aucune sensibilité douloureuse ne l'a garanti contre les conséquences du déraillement intellectuel. Lisez son factum. C'est un morceau politico-littéraire d'oii toute émotion sincère est absente. Il ne se propose pas d'épater le public, comme Vaillant avec son a prol ongement cérébro-spinal ». Non, il fait une exposition aussi claire, aussi nette qu'il l'a pu concevoir, de ce qu'il pense être son cas psyclml. inique. Les arguments y sont présentas en bon oii^ j'quemcnl

déduits les uns des autres, aboutissant tous à cette conclusion que, les brochures libertaires étant saisies. « le droit de réunion étant prohibé », et M. Raynal ayant déclaré à la tribune que les mesures prises par lui avaient jeté la terreur dans le camp anarchiste. îlenry ne pouvait faire autrement que de tuer au hasard les gens qui prenaient un moment de repos au café Terminus.

Voilà sa thèse, car ce n'est qu'une thèse. Et, si absurde qu'elle soit, pour une thèse il donne sa vie : ce qui, après tout, n'est pas vulgaire. Le terrible enjeu ne l'empêche pas, d'ailleurs, de polir soigneusement sa phrase et d'écrire par exemple : « La vie avec ses luttes et ses déboires, avec ses injustices et ses iniquités, se charge bien, Vindiscrèle., de dessiller les yeux des ignorants et de les ouvrir à la réalité ». Trop de souci du style, pas assez d'émotion. Vous cherchez l'homme, vous trouvez un théorème. Il a bien fallu, cependant, que le processus intellectuel aboutisse au développement d'énergie nécessaire pour commettre le crime, mais l'émotivité en est absente, et l'être humain que nous avons devant nous est, par là, en dehors de l'humanité.

C'est pourquoi sans doute on le tue, mais tuer n'est pas répondre. On a tué Vaillant : Henry invoque la mort de Vaillant (qui n'avait pas tué) pour justifier son crime, dont il fait une réprésaille. Un autre peutêtre un jour, fera de même, pour Henry.

Sans doute il faut le mettre hors d'état de nuire. Mais on eût enlevé à son crime la moitié de sa puissance de propagande, en lui ôtant le droit de se draper dans cet argument : « J'ai tué, vous me tuez. Nous nous combattons par les mêmes armes. C'est une bataille. »

404 LA MELEE SOCLALE

Eh bien! non, ce n'est pas une bataille. Je refuse de déshonorer la société, en lui offrant, pour se défendre, les mêmes armes que l'assassin. Je la veux tout en haut, écrasant le criminel de sa supériorité morale, au lieu de s'abaisser jusqu'à lui. Nous n'en sommes pas encore là, dans la République française. Un grand cri part de la foule irresponsable : Tue! tue! Et le gouvernement ne résiste à la foule que lorsqu'elle demande la réforme des abus. Pourtant, plus de pitié des misérables, fatalement aboutirait à moins de besogne pour le bourreau.

Guillotinera-t-on en deçà ou au delà du mur de ronde de la Roquette ? Cette question passionne une demidouzaine de philanthropes qui ont confié à M. Joseph Reinach, législateur, le soin d'enguirlander de rhétorique la généreuse réforme dont ils méditent de gra tifier le peuple français.

Emile Henry dans sa cellule, attendant que les réformateurs du dix-neuvième siècle aient décidé de l'endroit précis où on lui coupera le cou, écrit à sa mère : « Si j'ai tué, c'est pour une grande idée. » Plus le forfait est exécrable, absurde, plus il est inquiétant qu'un gamin de vingt ans se rencontre pour le concevoir, l'exécuter, le justifier au nom d'une idée. Car il est bien sûr qu'Emile Henry n'a pas été

poussé par un instinct bas et vulgairement personnel. Que cela n'excuse pas son crime aux yeux de la loi, soit. Mais le législateur chargé de surveiller toutes les manifestations, bonnes ou mauvaises, de la vie sociale, de les analyser, de les interpréter pour en dégager les conclusions de réforme qu'elles peuvent contenir, ne ferait-il pas bien de diriger toute son attention sur cet inquiétant phénomène?

Qu'est-ce donc, dans notre état social, qui déchaîne de telles fureurs, sinon le ressentiment de l'iniquité humaine?

Dans tous les temps, à toutes les époques, il y a eu des sectaires, des fanatiques, des violents. Leur action, individuelle ou concertée, s'est exercée avec plus ou moins d'éclat, au milieu de l'exécration des uns et de l'enthousiasme des autres, dans la forme que commandaient les circonstances. On les a tués, toujours, sans réussir jamais à arrêter, dans les foules, le développement de la semence de justice et d'humanité dont la poussée désordonnée a chez eux produit le vertige criminel. C'est ce grain de vérité que l'homme qui légifère doit s'attacher à dégager de la gangue, pour faire un jour d'une végétation folle une moisson féconde.

Qu'on me dise en quoi les premiers chrétiens, qui ne reculèrent devant aucun acte violent, et contre qui s'exerça la pire violence, différaient psychologiquement de nos anarchistes modernes. Les conservateurs du temps ne pensaient pas autrement de Polyeucte que les nôtres d'Emile Henry. N'est-ce pas un acte de pur fanatisme, que de porter le désordre et la violence au milieu des fidèles assemblés dans un temple? Pourquoi glorieux chez le héros de Corneille, puisque nous le

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jugeons, avec raison, criminel dans Pauwels? Le fanatisme et la violence de Polyeucte étaient pourtant une protestation de la liberté de conscience. Avec la reculée de dix-huit cents ans, nous voyons clairement la part de droit et de vérité contenue dans l'acte violent, condamnable. Les contemporains, Polyeucte luimême, ne pouvaient voir ainsi.

A travers les prodigieux événements de l'histoire, malgré les bêtes du cirque et les débauches de sang des Césars, Polyeucte, violent, a vaincu la violence sociale qu'on lui opposait. Non comme il le croyait sans doute. Car, maître du monde, cet échappé du cirque romain s'est empressé d'inventer des tortures, et d'allumer les bûchers de l'Inquisition. Mais d'autres violences un jour se sont dressées devant lui, et de tous ces chocs, et de tous ces massacres, et de tous ces supplices, et de tout ce sang, la liberté de conscience a surgi.

De même pour Henry. L'ordre social, contre lequel sa révolte s'est manifestée d'une façon si odieuse, suit sa loi en se déchaînant à son tour contre lui. Nous avons beau crier : « Ne laissez pas faiie un martyr, ne donnez pas un nouvel aliment à la redoutable propagande du sang! Joseph Reinach est sourd comme son prédécesseur Néron. » L'homme est de vue courte, et ne comprend pas que la sanglante éclaboussure de l'échafaud porte plus loin et fait plus de ravages que l'éclat de la bombe.

Ces cris de haine, cette révolte contre l'iniquité sociale, c'est le bouillonnement, du récif, On s'en prend à l'écume au lieu de s'attaquer à Técueil.

Ce qui explique, sans le justifier le crime d'Henry, c'est l'iniquité du désordre que vous dénommez ordre

social. L'anarchie est en lui parce qu'elle est en vous. Henry triomphera, comme Polyeucte, tout autrement que sa folie n'avait rêvé. Cette iniquité, que vous défendez avec tant d'acharnement, s'en ira lambeaux par lambeaux sous l'obstinée morsure de la dent populaire. Et par d'autres moyens que ceux d'Henry, un autre idéal que celui d'Henry triomphera quelque jour, qui contiendra, pour une part, quelque chose du rêve de cet obsédé d'absolu.

Ces préoccupations ne sont point celles de M. Joseph Reinach. Reculer de vingt mètres la guillotine et la mettre dans la cour de la Roquette, au lieu de la planter devant la porte, voilà ce qui absorbe toute l'attention de ce législateur des hommes.

L'imbécillité gouvernante ne s'est pas encore aperçue que la peine de mort, qu'elle croit terrifiante, attire et suggère. Elle continue de tuer, dans le même sentiment que le meurtrier lui-même, pour qui tuer c'est supprimer. En vain les faits crient que ce qu'on tue subsiste. On va, tuant. Seulement la grande théorie de l'exemple a disparu. L'échafaud, qui était une parade, est devenu une chose dont on a honte et qu'on cache.

Ce qui pourrait être un frein momentané dans le châtiment corporel — la douleur — a été éliminé de la peine. Le jour où on a supprimé la torture, qu'on ne pouvait plus garder sans honte, la peine de mort a été condamnée. On a voulu — et ce fut un grand progrès — gouverner l'homme autrement que par la crainte de la douleur physique. Cet élément de terreur éliminé, que reste-t-il? La cessation de la vie? Il est au moins douteux que ce soit un mal. Montrer la mort toute nue, c'est peu de chose> en effet. Et puisqu'on ne

peut plus tenailler, déchirer, griller les chairs palpitantes, puisqu'on ne peut plus faire hurler la bête torturée, pour qui la mort n'était plus qu'un soulagement dont l'art du bourreau retardait la venue, mieux vaut, en efifet, cacher ce qu'on s'obstine à garder de l'antique barbarie.

On n'a pas attendu M. Joseph Reinach pour cela. Il n'y a plus de supplice de Damiens. Promené de la'place de Grève à la barrière Saint-Jacques, en passant par la place de la Révolution, l'échafaud, tombé au ras du sol devant la prison de la Roquette, est présentement dérobé aux regards du public par un cordon de troupes. La réforme de M. Joseph Reinach, qui veut le reculer de quelques pas, ne changera rien à l'état de choses actuel. On cachait déjà le supplice. On continuera de le cacher. Voilà le progrès que nous devrons à la République opportuniste.

11 est vrai que M. le rapporteur de la Chambre des députés s'est avisé tout à coup que la vue de l'échafaud est sans terreur. Ce qui frappe les hommes d'efïroi, paraît-il, c'est précisément de ne pas assister au supplice. « Voir mourir un homme est un spectacle, sentir passer la mort est une épouvante. » Quelle torture, à ce compte ne vont pas endurer le malheureux rapporteur et les malheureux députés? Ils feront mieux que de sentir passer la mort. Us la décréteront Plaignons-les.

Quelqu'un me dit : « Il faut que vous voyiez ça, pour en pouvoir parler à ceux qui trouvent que c'est bien. » J'hésitais, cherchant des prétextes. Et puis, brusquement, je me décide. Partons.

Nous traversons le Paris d'après minuit, avec ses groupes de filles blafardes sous le gaz, ses flâneurs attardés en quête d'aventures. Déjà nerveux, je cherche un air étrange dans les choses. Rien. Un ciel ardoisé, moutonnant, d'une transparence blême. Un vent sec et dur qui nous glace.

Nous voici place du Château-d'Eau, devant la grande République au bonnet phrygien. Elle présente sa branche d'olivier apportant, dit-elle, la paix parmi les hommes. Et le couperet? Pourquoi ne tient-elle pas le couperet de d'autre main? Au fond de moi, je lui crie : « Menteuse! » Maintenant c'est Ledru-Rollin, théâtralement campé devant la mairie du Faubourg. D'un geste emphatique, il montre l'urne du suffrage populaire, disant : « Le salut est là. » — « Sans doute, ami, mais l'attente est longue pour une courte vie. Tu en as fait toi-même, pendant vingt ans, la cruelle expérience. »

Toutes les rues aboutissant à la place de la Roquette sont barrées. La place est occupée militairement. 11 y a là mille hommes. C'est beaucoup pour en tuer un ='^iil. Des barrières maintiennent le public au déboude la rue de la Roquette. Il est impossible qu'il

voie quoi que ce soit du spectacle de tout à l'heure. M. Joseph Reinach se moque de nous. La place n'est plus qu'une grande cour de prison.

Devant la porte de la Roquette, nouvelles barrières pour les personnes munies de carte. Il y a bien là une soixantaine de journalistes dont une femme, une vieille dame grise qui fait l'objet de la curiosité générale, sans en éprouver la moindre gêne. Elle caugaiement avec ses voisins, ou même avec les officiers de paix qui la plaisantent. Des sergents de ville passent, la cigarette ou la pipe à la bouche. Tout le monde fume. On cause à mi-voix. L'attitude est plutôt recueillie.

De la foule lointaine qui se compose de quelques centaines de personnes tout au plus, aucun bruit ne vient. Les deux Roquettes, mornes, se regardent. Leurs ouvertures noires n'ont rien à se dire. Dans le fond, une haute maison qui surplombe éclaire joyeusement st'S fenêtres. On soupe, sans doute, pour tromper le temps. Il fait froid. Nous attendons. Henry dort.

Une lueur blanchâtre tombe d'en haut. Bientôt,, c'est un peu de lumière. Un roulement cahoté, le pas lourd des chevaux sur le pavé, et je vois apparaître deux fourgons, semblables à ceux où la maison Potet et Chabot expédie en ville ses cuisiniers et ses victuailles. Des sergents de ville les accompagnent. Deux vigoureux gaillards en blouse conduisent l'attelage: de l'air dont il porteraient du linge à la pratique.

Le fourgon qui porte les bois de justice se range \o long du mur de la prison; l'autre, qui va faire le voyage du cimetière d'Ivry, demeure près des quatre dalles où va se dresser la machine. Des hommes, avec des lanternes, vont et viennent, s'empressent autour

de la première voiture. Elle s'ouvre, et tout aussitôt commence un transport d'objets dont on ne saisit pas bien la forme. Ce sont des boîtes étranges, des pièces de fer ou de bois, des accessoires de toutes sortes, qui prennent place sur le trottoir, où on les dispose dans un ordre déterminé. Nous ne distinguons pas encore 1res bien ce que n'éclairent pas les lanternes. Un coup de pied renverse un seau : une boule ronde s'en échappe, qui roule sur la chaussée. On eût dit une tète, oubliée de la dernière exécution. Il paraît que c'est une éponge.

Trois hommes, en redingote avec chapeau haut de forme, dirigent trois ouvriers en costume de travail : bourgeron, pantalon de toile bleue. Les trois bourgeois sont le bourreau et ses deux aides. L'un d'eux est son gendre, me dit on. L'un des valets de bourreau est >fon fils. On a soupe en famille, et puis l'on est parti bravement pour le travail, Jetant un coup d'œil plein de caresses aux petits qui dorment, embrassant l'un sa mère, l'autre sa femme ou sa fille, qui font des recommandations affectueuses, en crainte du froid de la nuit.

J'ai mal vu M. Deibler, un petit vieux qui traîne la jambe. Etais-je prévenu? Il m'a paru gauche, oblique et sournois. Un de ses aides, un jeune blond, gras, frais et rose, faisait contraste avec lui. Tout ce monde travaillait sans bruit, avec la bonne humeur décente dft gens qui savent vivre.

Peu à peu, les pièces étalées sur le sol prennent une signification. Deux traverses, encastrées en croix, reposent sur les dalles. Elles sont dûment calées, et M. Deibler, avec son niveau d'eau, vient s'assurer qu'on fait à sa machine une base bien horizontale. On

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me fait remarquer qu'on n'enfonce pas un clou. Rien que des vis. Pas un coup de marteau. C'est beau le progrè 1

Les montants se dressent, surmontés d'une traverse où s'accroche une poulie. On monte le couteau, qu'on fait glisser dans sa rainure ; on installe la bascule qu'on fait jouer. M. Deibler en personne place le baquet pour la tête, et l'enveloppe d'une sorte de petit paravent de bois qui arrêtera l'éclaboussure du sang. Le panier pour le corps gît tout ouvert à côté de la bascule, près du fourgon à destination d'hTy.

Il fait jour maintenant, ou à peu près. On vient d'éteindre les becs de gaz. Je regarde la prison, et stupéfait, je lis au-dessus de la porte : « Liberté, Egalité, Fraternité. « Comment a-t-on oublié d'ajouter : « ou la mort » ?

Tout est prêt. La machine attend. Elle est misérable à voir, avec son triste Deibler. Laspect d'une de ces machines agricoles qu'on voit dans les concours. On ne sait pas bien si cela hache la paille ou les bette- , raves, mais c'est trop perfectionné pour inspirer la i terreur. Les montants sont bas, la bascule est petite, touchant le sol. Comme nous voilà loin du haut échafaud dominant la foule, et du beau bourreau rouge avec la hache et le billot. A quand la réforme?

Tandis que je songe ainsi, léquipe ne reste point inactive. Les ou\Tiers sont montés dans le fourgon, pour quitter leur costume de travail. Ils reparaissent, tout de noir vêtus coiffés de chapeaux hauts de forme. M. Deibler, faisant d'un coup d'oeil sa dernière inspection, aperçoit un balai posé en travers d'une échelle couchée le long du trottoir. Il traverse la place et remet le balai délinquant dans l'alignement. Ce/

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homme, évidemment, aime la. belle ordonnance des choses.

Le soleil est levé, le bourreau suivi de ses hommes, franchit le seuil de la prison, ou un prêtre l'a précédé tout à l'heure. Maintenant, c'est le réveil et l'horrible préparation. Il fait grand jour. La haute maison d'en face a ses balcons noirs de spectateurs. Sur le toit, des groupes d'hommes et de femmes avec des lorgnettes. Les conversations vont leur train. Les journalistes qui sont là ont vu d'autres exécutions! L'un d'eux n'en compte pas moins de dix-huit. Il fait des comparaisons, porte des jugements sur les suppliciés; On discute. Ce faux public àe professionnels est comme la guillotine, sans grandeur. Ces gens sont là pai fonction, comme le bourreau, comme le condamné. Si l'on nous rend le bourreau rouge avec son haut échafaud, il faudra retrouver aussi les belles foules naïves, passionnées d'autrefois , injuriant le condamné, lui jetant des pierres, ou chantant des cantiques comme au dernier bûcher de Valence. Autrefois, toutes ces choses avaient un sens. Elles n'en ont plus aujourd'hui.

Je songe au condamné qu'on tenaille moralement de l'autre côté du mur. L'instant fatal approche, l'anxiété croît. Un silence de mort. Des pierrots se poursuivent, piaillant, bataillant sur le pavé. Dans le silence de l'attente, c'est un événement. Un cheval hennit. Les gendarmes alignés devant la machine, ont mis sabre au clair.

Un mouvement! C'est un jeune homme en paletot clair qui sort de la prison, le cigare aux lèvres, et vient en riant, sous les regards de tous, à trois pas de la guillotine, conter une bonne histoire à un ami

qu'elle amuse bien. On m'a dil sa fonction. Je ne le désigne pas. Deux gendarmes sonl livides; des novices, sans doute. Le petit soldat qui fait sa faction s'agite terriblement ; il se dandine, a des gestes saccadés, rit nerveusement, roule des yeux vagues. J'ai cru qu'il allait se trouver mal.

La petite porte vient de se fermer avec un gémissement aigu. On entend le bruit des barres de fer, qui tombent. La grande porte s'ouvre, et derrière l'aumônier courant à la bascule, Emile Henry paraît, conduit, poussé par l'équipe du bourreau. Quelque chose comme une vision du Christ de Munkacszy, avec son air fou, sa face affreusement pâle semée de poils rouges rares et tourmentés. Malgré tout, l'expression est encore implacable. Le visage blême m'aveugle. Je suis hors d'état de voir autre chose. L'homme ligotté s'avance rapidement à petits pas saccadés, à cause des entraves. Il jette un regard circulaire, et, dans un rictus horrible, d'une voix rauque mais forte, lance convulsivement ces mots : « Courage, camarades. Vive l'anarchie ! » Et se hâtant toujours, il ajoute à mi-voix : « Ah ça! on ne peut donc pas marcher? » Puis arrivé à la bascule, m dernier cri : « Vive l'anarchie! »

Un aide a brusquement enlevé la veste noire jetée sur les épaules. .J'aperçois la chemise blanche qui laisse le cou nu, les mains derrière le dos. Le corps sans résistance est poussé sur la bascule qui glisse. Tout ceci violent, précipité comme dans une apparition. Ici un temps d'arrêt, bref sans doute, mais, pour moi, démesuré. Quelque chose n'était pas au gré de M. Deibler. Il se penche, baisse la tête jusqu'au niveau de Vautre^ il allonge le bras, semble hésiter. Cela

semble inexprimablement long, car Henry maintenu sur la planche, le cou dans la lunette, attend. Enfin, le bourreau se relève et se décide. Un bruit de craquements prolongés, comme d'os lentement écrasés, broyés. C'est fait.

Un mouvement de la bascule fait sauter le corps dégingandé dans le panier. M. Deibler y joint la tête, et projette, avec elle, la sciure sanglante du baquet. Le panier est déjà dans le fourgon, qui part au grand trot, suivi de la gendarmerie et de la voiture du bourreau. La machine, maintenant, luit, grasse du sang qui dégoutte.

L'horreur de l'ignoble drame m'envahit alors et m'étreint. Les nerfs détendus ne réagissent plus. Je sens en moi l'inexprimable dégoût de cette tuerie administrative, faite sans conviction par des fonctionnaires corrects.

Le crime d'Henry me paraît odieux. Je ne lui cherche pas d'excuses. Seulement, le spectacle de tous ces hommes associés pour le tuer, par ordre d'autres fonctionnaires, également corrects, qui, pendant ce temps dorment d'un sommeil paisible, me révolte comme une horrible lâcheté. Le forfait d'Henry est d'un sauvage. L'acte de la société m'apparaît comme une basse vengeance. Que des barbares aient des mœurs barbares, c'est affreux, mais cela s'explique. Mais que des civilisés irréprochables, qui ont reçu la plus haute culture, ne se contentent pas de mettre le criminel hors d'état de nuire, et qu'ils s'acharnent vertueusement à couper un homme en deux, voilà ce qu'on ne peut expliquer que par une régression atavique vers la barbarie primitive.

Que ne sont-ils tenus d'être témoins de l'acte qu'ils

ont voulu? J'emporte de leur boucherie une telle impression de dégoût et d'horreur, moi qui ai vécu six ans dans les hôpitaux, qu'aucun d'eux, me semble-t-il, ne pourrait résister à cette épouvantable leçon de choses. Ce n'est rien de lire dans les journaux : « Henry a été guillotiné ce matin. » Il faut avoir vu la scène de froide sauvagerie, pour que, de la révolte de l'inconscient barbare, jaillisse un peu d'humaine pitié.

Voilà ce que je rapporte de la place de la Roquette. J'ai raconté ce que j'ai vu, sans rien dramatiser, le simple récit des faits me paraissant supérieur en émotion vraie à tout artifice d'art. Que les partisans de la peine de mort aillent, s'ils l'osent, renifler le sang de la Roquette. Nous causerons après.

Au retour, je revois Ledru-Rollin, toujours fier de son urne, la République phrygienne triomphant de son rameau d'olivier, et ma pensée se reporte vers ce souverain qui, à nos frontières, abolissait, il y a cent ans, la peine de mort. Suffrage universel, République, ne sont que des moyens; l'humanité, c'est le but. Est-ce que la République française, si glorieuse de ses aspirations humanitaires, ne rougira pas, un jour, de la haute leçon d'un monarque ennemi?

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