PROCÈS ET POURSUITES
La 101 contre la presse fonctionne, à la grande satisfaction de M. Ràynal. C'est maintenant le tour de M. Jean Grave, coupable d'avoir écrit un livre intitulé : La Société mourante et Vanarchie.
Je ne connais pas M. Jean Grave. Je ne sais de lui que ce qu'en a dit M. Octave Mirbeau, dans un article du Journal. C'est un ouvrier cordonnier dont l'âme s'est émue, dont l'esprit s'est ouvert au spectacle des misères et des déchéances humaines.
« Tout seul, dit M. Mirbeau, sans guide, conduit dans le labyrinthe de la science et de l'histoire par la force de sa volonté, il se fit une éducation complète et qu'envieraient bien des savants reconnus. Contrairement à ce qui arrive en pareil cas. Grave, peu à peu, classa avec méthode dans son cerveau toutes ces connaissances acquises aux moments de loisir, et durant les nuits passées au travail, dans quelle fièvre!... Ce n'est pas un demi-savant un demi-lettré, dont la cul-
ture trop hâtive, imparfaite et disparate, mêle toutes les sciences dans un chaotique désordre. C'est un des plus clairs cerveaux et en même temps un des mieux meublés que je sache. » Voila l'homme qui va passer aujourd'hui en cour d'assises en vertu d'une loi que, sous le coup de la peur, les députés de M. Casimir- Perier ont votée sans la lire.
Le livre de M. Jean Grave a paru il y a plus d'un an. Personne n'y vit, alors, de matière à poursuites. Pendant toute une année, il s'est impunément étalé à la vitrine de tous nos libraires.
Survient l'épidémie de bombes. M. Raynal profite de l'affolement des députés, pour leur faire voter, dans les transes, une loi de réaction politique, qui ne peut arrêter le bras d'aucun jeteur de bombes, mais qui, en haine d'une répression stupide, lancera peutêtre, un jour, quelque détraqué dans une violence criminelle.
D'habitude, il est convenu que les lois n'ont pas d'effet rétroactif. M. Antonin Dubost ne s'arrête pas à ces misères. En écrivant son livre, il y a deux ans, M. Jean Grave aurait dû prévoir le règne de M. Gasimir-Perier. Le livre est saisi, M. Jean Grave est arrêté. Il a déjà fait un mois de prison •préventive pour délit de presse. Cela seul eût soulevé les protestations les plus violentes, quand il y avait un parti républicain.
Ce livre, je viens de le lire, et mon jugement sur l'écrivain ne diffère pas très sensiblement de celui de M. Mirbeau. La langue est simple, claire et luile tout à la fois. La puissance de critique est vraiment terrible. Que tous ceux qui vivent d'idées toutes faites, reçues de la foule, se gardent d'ouvrir un pareil livre. Il ne peut çue les heurter violemment, sans faire
jaillir en eux aucune lumière, faute d'éléments appropriés. Pour ceux, au contraire, qui pensent par euxmêmes, qui ont des idées à eux — quelles qu'elles soient — qui ne craignent pas de soumettre à la critique la plus impitoyable, à la révision la plus radicale, leurs principes — tous leurs principes, — leurs doctrines — toutes leurs doctrines, — ce livre est bon, car il fait penser. Toutes les idées reçues y sont passées au crible, analysées, disséquées, déchiquetées sans merci. La vigueur de l'effort ne peut être niée.
En revanche, la puissance de synthèse est nulle. On assiste à une formidable explosion de critique, qui fait tout voler en éclats : conservation bourgeoise, libéralisme, réforme démocratique, radicalisme ou socialisme collectiviste, tout saute, et, la première stupeur dissipée, il reste un sol bouleversé, jonché des débris de tout. M. Grave nous annonce que l'anarchie mène tout droit au communisme, sans nous initier aux mystères de cette évolution surprenante» sans dire, surtout, comment la souveraine puissance dune communauté pourvoyant aux besoins de tous, est compatible avec le déchaînement de l'individu dans la liberté totale.
Ce qui échappe absolument à notre auteur — qui cependant se réclame de la doctrine de l'évolution — c'est que cet état social, qpi'il maudit avec tant dé violence, a historiquement cette légitimité: d'être. Il est sorti du cerveau humain au même titre que la conception sociale de M. Grave lui-même. Il a été un progrès, et si je conçois satranformation, dans le sens de la justice et de la liberté, j'aperçois difficilement comment les forces qui se sont combinées pour lepro-
duire, s'entre-détruiraient soudainement pour faire place à un arrangement tout contraire. Rien ne me paraît moins scientifique.
Et puis, qu'on me dise pourquoi les hommes se résoudraient à tenter une pareille aventure, à abandonner de propos délibéré le peu de justice et de liberté qu'ils ont péniblement conquis, pour se lancer dans la brusque aventure d'un état social absolument nouveau dont on ne prend même pas la peine de leur indiquer l'organisation ni le fonctionnement. Ce simple raisonnement, qui est à la portée de tous, me paraît beaucoup plus redoutable, pour les idées de M. Jean Grave, que toutes les condamnations de cour d'assises.
Au fait, pourquoi veut-on le condamner? Il n'est pas douteux que son livre contient des parties d'une violence vraiment déconcertante, que la plupart des hommes se refuseraient à écrire, non par peur des lois de M. Raynal, mais parce qu'elles répugnent à leur manière de sentir et de penser.
Comment M. Jean Grave, homme paisible et doux, qui vit en ascète et qui a conquis, paraît-il, l'admiration de bourgeois endurcis, peut-il, après le grand effort de méditation qu'il s'est imposé, s'égarer en des propos inacceptables pour la simple conscience des hommes. C'est qu'un esprit capable de faire sincèrement, sur toutes choses, la table rase de Descartes, de s'affranchir absolument de toutes les idées reçues, pour se refaire, après critique, une mentalité nouvelle, court le risque de perdre, dans l'immensité de l'effort, non seulement les préjugés, les idées fausses avec les sentiments qui les ac^'iompagnent, mais en même temps la part de simple bon sens, de droite
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raison et de sentiment humain que nos ancêtres ont inconsciemment enfouie sous cette gangue.
Douze braves gens vont être invités à se prononcer sur le cas de M. Jean Grave. Il est fort à craindre qu'ils n'aient pa,s lu son livre et ne le jugent que sur des extraits habilement choisis. Avec un pareil pro' cédé, il n'y a pas un livre de médecine qui ne pût être condamné pour outrage à la pudeur. Or, c'est de la médecine sociale que l'auteur a prétendu faire. Je ne suis pas du tout pour sa thérapeutique. Mais dans le siècle où nous sommes, il n'est pas une institution pas une idée, qui ne doive être en état d'afifronter la critique, toute la critique.
Somme toute, la bousculade intellectuelle qui nous vient de M. Grave nous est salutaire, en ce qu'elle éprouve notre faculté de résistance et nous met dans le cas d'assurer nos jugements.
Si les jurés lisent d'un bout à l'autre le livre de M. Grave, ils le blâmeront certainement. Mais ils se diront en même temps que la moindre réfutation sera d'un effet plus utile que des mois ou des années de prison.
Le livre de M. Jean Grave sera mis au pilon. En 1894, en France, des juges décident qu'une pensée humaine sera supprimée, et la puissance de l'atavisme est telle que personne n'en témoigne aucune surprise.
De fait, pourquoi s'étonner? C'est un progrès. La mort paraissant aux simplistes un argument sans réplique, on a commencé par tuer les hommes qui pensaient autrement que les médiocrités gouvern&iites. Si bien que ThistDire de la peine de mort, c'est l'histoire même de l'humanité. On sévissait en même temps, bien entendu, contre les écrits. Si l'on tuait le corps, c'était apparemment pour tuer l'es-, prit, pour supprimer la parole propagatrice de ce poison d'enfer : la pensée.
Mais cette invention diabolique de l'écriture ne perpétuait-elle pas l'idée à travers le temps, et cet autre artifice démoniaque de'l'imprimerie ne la répandait-il pas à travers le monde ? Guerre donc au papier. Au feu les feuilles volantes souillées de la pensée de l'homme. En morceaux, les presses. Voilà le fondement, encore actuel, du gouvernement des nations.
Un homme vient qui dit : la terre tourne. Le bras séculier s'abattra sur cet homme. Et ses écrits seront détruits. Et, ce qui est mieux encore, on les lui fera désavouer, renier, démentir. On ne peut pas aller plus loin, n'est-ce pas? Et après? Est-on plus avancé? Le este de l'histoire est connu.
Comme nous sommes un peuple civilisé, comme nous avons la double gloire de la Révolution française et de son avortement, nous ne tuons plus pour le seul fait d'une pensée qui déplaît. Nous emprisonnons les gens, par grande bonté ! Et puis, nous ne brûlons plus les livres : nous les mettons au pilon. C'est beau le progrès.
La République française a élevé une statue à Etienne Dolet, place Maubert, là même où il fut pciidu, puis brûlé avec ses livres. Cet hommaere rendu à la
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liberté de penser suffit, paraît-il, à l'esprit républicain. Et vraiment, on n'a pas brûlé M. Grave, on n'a détruit que son livre.
Cest cette destruction de la pensée imprimée qui me hante comme la plus prodigieuse absurdité qui .-e puisse commettre. Qu'est-ce qu'ils peuvent bien avoir dans la tête, les braves gens qui, entre deux cigarettes, se coiffent d'un bonnet carré pour dire qu'une ponsée de l'homme, parce qu'elle est contraire à l'ordre établi, sera supprimée de l'histoire de l'esprit humain? Ils ont bien entendu dire que les Lettres philosophiques de Voltaire furent brûlées par la main du bourreau, et il leur suffît d'ouvrir les yeux, pour les voir étalées sur les quais en petites brochures à trois sous. Est-ce qu'il n'y a pas là, pour eux, makère à réflexions? Est-ce qu'ils se figurent que les juges qui prononcèrent cette belle sentence , eurent d'autres sentiments pour ce diable d'Arouet qu'eux-mêmes pour M. Grave? N'ont-ils pas vu mettre au pilon, sous l'Empire, le livre de Proudhon : La Justice dans la Révolution et dans CEglise , qu'on trouve partout aujourd'hui? Est-ce que le sentiment ne leur viendra pas du ridicule et de rimpuissance d'une pareille mesure?
Il y a, sans doute, des idées mauvaises, funestes condamnables. Qui le nie? Ce sont les idées fausse Comment les combattre? En démontrant leur fau seté. Ne cherchez pas d'autres moyens, il n'y en a pa Prétendre rayer une pensée de l'esprit humain, amoi drir une des manifestations de l'évolution mental c'est imbécillité pure, surtout quand on ne peut exhi ber aucun titre à cette odieuse prétention.
Car enfin,. je comprends le pape avec sa congréga
tion de l'Index, si je ne l'approuve pas. Son système a un sens. Sa théorie se tient. Détenteur de la vérité absolue, il a reçu d'en haut le pouvoir de la dire, le devoir de la garder. Tout ce qui est hors de sa vérité est tenu, par lui, pour nul et non avenu, frappé d'interdit, détruit, supprimé. Accordez le point de départ, et tout le reste s'enchaîne logiquement.
Mais Carnot, mais Casimir-Perier, que sont-ils, sinon les descendants abâtardis d'une longue suite de révoltés contre l'autorité de cette conception tyrannique, écrasante mais grandiose? Comment sont-ils arrivés là, sinon portés par le flot montant de l'esprit humain? Au prix de combien de révoltes, de massacres, de supplices, de sang répandu? Au nom de quoi, sinon de la liberté souveraine de l'esprit, du droit imprescriptible, inviolable, de la pensée humaine? Et jetés en haut par l'imprévue rencontre de hasards qui fait l'ironie de l'histoire, ils se mettent à payer des juges pour jouer au pape , comme des enfants se coiffent d'un shako de carton et s'arment d'un sabre de bois pour jouer à la guerre. Je ne puis pas concevoir de spectacle plus ridicule.
Il n'ont pas le droit de condamner la liberté humaine, d'où ils sont sortis. Et surtout, ils n'en ont pas le pouvoir. A quoi aboutissent-ils? Il y a deux parts, dans le livre de M. Grave. Une partie de critique qui n'est point nouvelle, mais qui est présentée dans toute sa puissance. A côté de cela, des violences, nées sans doute de réchauffement d'un cerveau solitaire, qui me répugnent et me révoltent. Ce sentiment serait sans doute celui de la presque unanimité des Français. Comment le manifester, quand l'auteur est livré aux tribunaux, frappé dans sa liberté, quand son livre est
mis en pâte? Quel esprit élevé voudrait s'abaisser à une telle collaboration?
La tendance naturelle de chacun serait de le prendre à partie, cet écrivain, ce penseur, d'essayer de le faire rentrer en lui-même, de lui demander compte de paroles que réprouvé la morale humaine la plus élémentaire. Mais les robins se lèvent, et, au lieu de nous laisser venir à bout de cet homme par la puissance souveraine de la raison, prétendent triompher de lui par la violence, l'emmurer, détruire matériellement son œuvre, pour atteindre sa pensée. Qu'arrive-t-il? C'est que tout ce qui pense se révolte, et que ceux-là mêmes qui condamneraient M. Grave sans merci, dès qu'ils prennent la plume, cherchent, sinon à l'excuser, du moins à expliquer, à atténuer son acte.. Belle victoire, n'est-ce pas? et dont la République a le droit d'être fière.
M. Grave fait appel, dites-vous, aux pires violences. Il est vrai. Mais est-il donc le seul? Pourquoi deux poids et deux mesures? N'est-ce pas dans un des premiers journaux de Paris que je lisais, il y a deux jours, la proposition — sérieusement faite — de déporter en masse des citoyens français pour délit d'opinion? Et un autre journal s'empressait de surenchérir, proposait la déportation au delà du Styx.
La puissance de propagande de ces écrits dans les bas-fonds d'en haut est bien autrement redoutable que celle de M. Grave. Le bourgeois, cédant à sa pente, s'habitue à l'idée du recours à la violence. Le misérable, devant ces menaces, s'ancre dans l'idée dej révolte.
Pendant ce temps, le royaume de Belgique, où s'imprime le livre de M, Grave, le lit paisiblement ou ne le j
lit pas. En tout cas, le pays n'en est pas troublé. Si la Belgique était encore française, elle aurait l'honneur d'être en République, et la tristesse d'être soumise au régime du pilon de M. Raynal. Indépendante, elle a l'infortune d'être sou?^ un roi et la gloire de pratiquer la liberté. Le républicain la plaint, l'homme lui porte envie.
La loi nouvelle fonctionne enfin pour l'édification de tous. Déjà deux journaux belges ont été saisis à la ■^routière : V Indépendance belge et le h'elit Bleu. Nous voilà revenus aux beaux jours de l'Empire où l'on nous envoyait de Bruxelles, sous pli cacheté, la coupure interdite.
L'idée qu'il y a des choses dont la lecture est inolfensive pour les sujets du roi Léopold, de l'empereur Guillaume ou de la reine Victoria, mais dont M. Dupuy ne saurait permettre la lecture aux libres citoyens de la République Française, me parait si grotesque que je n'en puis prendre mon parti.
En Russie, l'étranger reçoit chaque matin son journal maculé de grandes taches noires. C'est qu'il y a des nouvelles et des faits qui ont paru subversifs à la police du Tsar. Un de mes amis qui avait dans sa malle une paire de pantoufles enveloppée d'un vieux journal, vit à la frontière pomponner de noir le Figaro
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ie l'année précédente. C'est choquant, mais pourquoi 5'étonner? Les Russes n'ont pas la prétention d'avoir révolutionné le monde et proclamé les droits de l'homme et du citoyen à tous les carrefours de l'univers. Ils ne se targuent pas d'avoir fondé un gouvernement libre, ils n'assourdissent pas leurs contemporains du bruyant étalage de leurs titres à l'admiration, à la reconnaissance du genre humain.
Mais nous, avec nos révolutions, nos républiques, nos Camille et nos Danton, aboutir à protéger notre liberté républicaine contre les excès de liberté des monarchies voisines ! Quel aveu ! Quelle chute I
Et pourtant cela n'est rien encore. L'effort de réaction s'épuise, et la liberté amoindrie se r&fait. Ce qui m'effraye, c'est la justice à huis clos, la justice secrète ou demi-publique comme celle dont M. l'avocat général Bulot nous a gratifiés hier. Voilà un procès qui n'est pas ordinaire. Trente inculpés sont devant les juges. Il y a de tout. Des théoriciens de l'anarchie, des écrivains, un poète, un orateur, et puis des violents, et jusqu'à des cambrioleurs qu'on a fourrés là pour essayer de déshonorer les doctrinaires.
Ces hommes sont accusés de former une association de malfaiteurs. La plupart d'entre eux ne se connaissent pas, ne se sont jamais rencontrés, jamais vus. Des lettres, dont on ne peut indiquer ni l'auteur ni le destinataire, sont parfois tout le fondement de l'accusation. Depuis le procès des treize, condamnés pour être plus de vingt, suivant le mot de Laurier, jamais on ne vit cause si incohérente, association si mal établie.
« Que tous ces hommes aient formé une association, ourdi un complot, le ministère public ne pour-
rait essayer de le soutenir en s'en tenant aux faits matériels. Pour conspirer ensemble, la première condition est de se connaître. Suffit-il d'avoir obéi à une idée commune, d'avoir isolément prêché, écrit ou volé, pour réaliser ce que Caserio appelait l'idéal anarchiste? C'est cette théorie qu'on soutiendra sans doute, car, autrement, la prévention ne tiendrait pas debout. L'accusation n'en reste pas moins artificielle et, en face d'individus dangereux à divers titres, il eût été plus logique, plus équitable, d'intenter des procès individuels : chacun, en bonne justice, ne devant répondre que de ce qu'il a fait. » Ainsi parle le Figaro.
On lit l'acte d'accusation où sont résumés et présentés dans la donnée du réquisitoire, tous les faits, toutes les inductions, toutes les hypothèses à la charga de chaque inculpé. On va procéder à l'interrogatoire. Le ministère public demande que les réponses de deux accusés, Jean Grave et Sébastien Faure, soient soustraites à la publicité. Étrange état d'esprit d'un magistrat qui produit publiquement ses accusations, et prétend dérober à l'opinion publique — qui juge les juges — les réponses qui peuvent y être faites. Étrange conception de la Justice, se déclarant incapable de subir la contradiction de l'accusé sous les regards de tous. Étrange aveu de l'accusation qui accepte la publicité des débats au regard de certains accusés seulement, quand elle les présente tous indistinctement comme unis d'un même lien en vue d'une action commune. Il serait tout aussi raisonnable d'autoriser la publication de certaines réponses des accusés, et de supprimer les autres, ou de couper leurs phrases en deux et de ne livrer au public que les parties qui
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ne contrediraient pas le juge. Qu'est-ce qu'un tel maquillage de vérité peut avoir de commun avec l'idée d'impartiale justice ?
Beaucoup de gens, voyant ces choses, se disent : M Qu'est-ce que cela nous fait? Nous ne sommes pas anarchistes. Ces lois-là ne sont pas faites pour nous. » On ne sai. jamais. La justice, qui n'est juste que pour quelques-uns, n'est pas la justice. Quand les règles de Téquité sont violées au détriment d'un seul, la communauté tout entière est atteinte. On commence par dire : « Qu'importe le droit lésé, si c'est seulement une catégorie déterminée de personnes qui en peut souffrir. » Et puis l'idée du droit unique, égal pour tous, se corrompt dans les âmes et chacun pense : « Puisque la loi d'exception nous profite contre les uns, pourquoi pas contre les autres? » Et la tentation vient d'étendre la catégorie d'exception aux autres adversaires qu'on a devant soi. On dénomme anarchiste tout opposant qui gêne. Ceux qu'on frappe violemment, alors ne vivent plus que pour la revanche '•iolente. Ainsi se fait la propagande de haine. Ainsi se crée dans la masse cet état d'esprit révolutionnaire qui tôt ou tard amène les grandes perturbations de la rue. Ainsi se fomente l'anarchie, qu'on a prétendu réprimer, prévenir.
M. Francis Magnard approuve fort qu'on ait fait ce procès, parce qu'ille trouve utile. Mot frappant qui marque d'un trait notre état d'âme. Un procès utilel Autrefois on eût dit un procès juste. Maintenant ce qu'on cherche, ce n'est pas à faire justice, c'est à terrifier. Il est utile, croit-on, de condamner beaucoup de gens à beaucoup d'années de prison. L'histoire, en vain, démontre que cela n'est d'aucun effet. L'antique
coutume est de condamner, et l'on condamne en conscience. On condamne dans le demi-jour d'une publicité d'arbitraire, excusant, justifiant ainsi rétrospectivement, sous la République, les violences dont pâtirent autrefois les républicains, sous la monarchie.
M. Magnard, pourtant, regrette l'interdiction du compte rendu d'une partie des débats, parce que rien n'eût mieux montré, pense-t-il, « Vinanité crimineile de la doctrine anarchiste t^ . Le simple exposé d'une doctrine absurde fait plus, en effet, pour redresser les esprits, que tous les attendus d'un juge. Pourquoi faut-il que nos républicains reçoivent cette leçon d'un monarchiste ?
Mais ce n'est que la moitié du problème. Quand on aura prouvé cent fois l'inanité de l'anarchie, une question demeurera, qui tient les esprits en suspens : Quelle est notre loi de progrès et quelle application en veut-on faire? L'anarchie est impuissante, soit. Qu'est-ce qui est puissant? Qu'est-ce qui nous donnera la paix sociale, la paix heureuse, la paix de justice et de liberté ?
Il n'y a qu'une manière de détruire les thèses d'imagination, c'est l'action, l'action féconde qui, sans rhétorique, se justifie par ses résultats. Si nos hommes d'État nous avaient donné d'utiles réformes, on s'occuperait moins du compagnon Sébastien Faure et de ses prédications échevelées. On nous dérobe ses paroles. Demain les journaux étrangers qui les auront rapportées seront saisis. Sur quoi, de braves gens s'imagineront que sa doctrine est redoutable, et qu'on en a peur.
Il serait plus sage de prouver par des actes qu'on
peut très bien, sans Sébastien Faure et sa doctrine, tenir, après vingt ans, les promesses de la République.
Seulement ce n'est rien de le dire. Il faudrait le faire.
La loi de délation commence à porter ses fruits. Toutes les animosités, toutes les rancunes, toutes les basses haines dont le changeant équilibre fait Tordre social, sollicitées par Fappât d'une facile vengeance, se sont ruées dans la traîtrise des dénonciations anonymes.
C'est M. Lenepveu, de Colombes, qui a ouvert la danse. On sait que ce conservateur endurci a été victime d'une dénonciation anonyme. Il poursuit au civil son dénonciateur devant le juge de paix, et parle de le mener jusqu'en poUce correctionnelle. Je ne le lui conseille pas. Sa vie esi bouleversée depuis qu'il a reçu la visite de la police, sa femme est encore malade d'une crise nerveuse provoquée par l'irruption de M. Fédée et de ses agents. S'il demande justice aux tribunaux français, il s'expose à la catastrophe dernière. Tenez-vous coi, bonhomme. Nous sommes en République : demandez plutôt à M. Casimir-Perier, Comment, vous avez été soupçonné et vous n'êtes pas
déjà embarqué pour le Mcironi? Et vous vous plaignez ?
Cependant il faut tout dire. On n'a pas encore arrêté les douze jurés qui ont rendu un verdict d'acquittement dans le procès des anarchistes. On s'est borné, par clémence, à demander qu'ils soient simplement éfripés. Si cette règle pouvait s'établir chez nous, il y aurait en effet moins d'acquittements. Cela rassurerait M. Yves Guyot, qui a entrepris une campagne en règle contre l'institution du jury. On sait que le mérite de l'invention revient à M. Edmond Lepelletier. C'est dans les termes suivants qu'il expose son idée : « Ah! que je serais donc heureux si, pour célébrer joyeusement la rentrée victorieuse de Faure, de Fénéon dans Paris, leur bonne ville, quelque obscur adepte faisait, demain, sauter la boutique et la bedaine de l'un de ces bons jurés! Il n'y aura rien de fait, tant que la matière à jurés ne sera pas touchée. Saute donc, bourgeoisie fmussarde et stuj)'de, puisque tu ne songeras à te dé fer Ire que lorsque in te verras les tripes en Vair! »
La sincérité <io l'écrivain ne saurait être mise en doute, et c'est justement ce qui fait le charme de ce morceau. Comment s'étonner de la fureur homicide des révolutionnaires, quand le journalisme bourgeoisant leur donne l'exemple des extravagances meurtrières? Et n'est-ce pas une spirituelle réponse du hasard aux sottises ministérielles, que le premier article de journal qui tombe clairement sous le coup de la loi de proscription, y échappe de toute nécessité en raison de l'intention dans laquelle il est écrit. Si bien que jusqu'ici la nouvelle loi n'a abouti qu'à faire arrêter des innocents, et à innocenter le seul coupable dont la faute soit nettement caractérisée.
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Cela n'empêche pas nos bons proscripteurs de persévérer dans Tespoir qu'ils verront bientôt partir pour de lointains rivages tous ceux qui refusent d'abriter les destinées de la France sous Carbre généalogique des Perie\\ dont le Figaro nous a fourni la ridicule image.
La Nouvelle-Calédonie n'inspire pas confiance au gouvernement. C'est un « Paradis », mais un paradis d'où l'on s'évade, ce qui paraît contradictoire, et ce qui est surtout funeste au bon sommeil de nos frères opportunistes. Le Journal des Débats s'est mis en quête d'un autre lieu de déportation, et il a trouvé les lies Kerguelen, dans le voisinage du pôle austral. L'endroit paraît convenir. Cook qui découvrit ces îles, les nomma Terre de la Désolation. Ce n'est donc pas un paradis.
Pas d'habitants. Jean Grave y pourra distribuer ses brochures aux pingouins qui abondent. Il aura en même temps l'occasion d'étudier sur place la question de l'origine de la propriété. Pourquoi la Terre de la Désolation est-elle à nous? Parce que nous l'avons prise le 2 janvier 1893. Qu'il trouve donc un meilleur titre. Seulement, il y a une difficulté. Le droit international ne reconnaît, pour effective, que l'occupation qui se manifeste par la présence des occupants. Il %udrait expédier au plus vite un premier colon. Pourquoi ne pas faire d'abord une expérience sur M. Lenepveu qui mène une vie bien agitée à Colombes, ei qui vivrait bien tranquille dans un pays sans lettres anonymes. On y vit de cormorans, de pingouins, d'algues et autres friandises de la mer « Le climat est rude. » Mais quoi de plus sain qu'une bonne gelée? Il y a du charbon, ce qui est bien com-
mode pour chauffer les poêles. A la vérité, on ne peut pas l'extraire à cause de l'extraordinaire dureté des roches, et les Anglais qui ne se découragent pas facilement ont iû y renoncer. Mais je suis sûr qu'en donnant un bon pic au bourgeois de Colombes, il aurait bientôt fait de ramasser de quoi faire cuire un émincé de pingouin dans une succulente purée de varech.
Un M. Boissière a déjà obtenu la concession de la pèche pour cinquante ans. Il n'a pas dû payer cela très cher. Il cherche des pêcheurs. Les douze jurés de Fénéon, avec leur famille, me semblent tout désignés. Comme on ne peut pas s'échapper, ils coloniseront vite, et alors l'aff'aire devient immense. Avec une station de charbon dans cette partie de l'océan Indien, une fois le canal de Suez fermé, « on peut, des Kerguelen, couper toutes les communications entre l'Europe, l'Australie et l'Asie, aumoyen dehardis croiseurs ». Il ne nous restera plus qu'à trouver les croiseurs de grande vitesse, car chacun sait que nos constructions navales ne tiennent pas cet article-là.
Voilà comment de nouvelles chances de fortune dans le monde peuvent surgir, pour la France, d'une prudente mesure de conservation sociale. Qu'on se le dise à Colombes.
Ecoutez maintenant l'histoire de l'anarchiste du Loiret :
Le 26 juillet dernier, un honorable cultivateur
de Saint-Aignan, M. Girard, fermier de l'hospice de
Sully, vit arriver chez lui le commissaire central
'Orléans, accompagné de deux gendarmes. On le
:^oupçonnait de tendances anarchistes. Perquisition,
interrogatoire et le reste. Ce n'est pas une petite affaire qu'une perquisition à la campagne. Les locaux sont vastes. Une brochure qui ne se peut cacher dans un garni, se dissimule aisément dans une meule de foin. Il faut tout bouleverser, tout retourner, tout saccager. On eut beau fouiller partout, aussi bien dans les meubles de Girard que dans ceux de sa m'^re, de son frère et de sa sœur, on ne trouva rien que de? papiers de famille.
Cependant Girard et son frère avouaient s'être occupés de politique. Sous la République, cela n'est pas clair. Il fallait pousser l'affaire à fond. Tout le personnel de la fermé est mandé, interrogé, enquêté. Pas de bombe, pas de Père Peinard^ Jean Grave inconnu, aucun poète pour mettre l'anarchie en vers, comme dans le procès des Trente, rien que des ouvriers d.( champs avec les outils de la moisson.
Mais un commissaire central et deux gendarmes ne se dérangent pas pour rien. Ils étaient venus pour prendre un anarchiste, la population du village était en émoi, on se moquerait d'eux s'ils s'en retournaient les mains vides. D'ailleurs un homme qui s'occupe de politique est bien près d'être anarchiste. Voilà Girard arrêté. On lui met les menottes, et nos deux gendarmes le traîner* en laisse à travers Saint-Aignan. de là à Sully, puis à Gien, où la prison le garde. Si tout le parcours on devine lès commentaires : « Tien c'est Girard. Qu'est-ce qu'il a fait? — On dit qu avait une bombe dans son écurie. — Non, il faisai de la politique, il était du comité, — C'est bit fait, ça lui apprendra. Qu'il s'occupe donc de S' blés, etc. » Il n'y a pas de meilleure propagande poi la réaction.
Girard est interrogé par le juge d'instruction et par un autre personnage qu'on croit être le sous-préfet. Il est accusé d'avoir dit au cabar£t, que sous la présidence de M. Carnot, les grains ne se Amendaient pas. Quelle relation établissait-il entre ces deux faits, je n'en sais rien, ni lui non plus, peut-être. Le juge d'instruction, aidé du sous-préfet, ne le découvrit pas davantage, car après avoir gardé Girard douze jours au frais dans sa cellule, il lui donna la clef des champs en lui recommandant bien de ne par recommencer.
L'homme rentre chez lui un peu meurtri de l'aventure, et très désireux de n'avoir plus rien à faire avec ces Messieurs de Gien qui, au nom de la liberté et de la justice ont le droit d'arrêter les citoyens paisibles sans raison, et de les garder douze jours enfermés sans avoir de comptes à rendre à qui que ce soit. Il paraît que la politique de Girard, aux dernières élections, avait déplu à Messieurs de l'administration. Il s'en doutait peut-être. Il en est certain maintenant.
Est-il guéri de l'envie de faire encore de la peine à de si puissants seigneurs? je ne serais pas éloigné de le croire. S'il s'obstine, la loi de réaction fournira le moyen de le mater. Cïtr s'il est dit que le juge conil'imnanl n'appliquera la loi nouvelle qu'aux anarchistes, ou à ceux qu'on voudra bien désigner de ce nom, il demeure entendu que le juge instruisant peut, grâce à la prison préventive, en faire un instrument de terreur et de torture contre qui il lui plaira.
C'est ce qu'auront très bien compris, à vue de nez, les braves cultivateurs qui, accoudés sur leur bêche, ont vu passer Girard entre ses deux gendarmes. De quoi il retourne exactement, il ne leur importe guère. La leçon de cette histoire est très simple et très claire.
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Elle se résume en trois mots : « Pas d'opposition au gouvernement ». Il vient des gens des villes qui vous tiennent mille propos sur la Révolution, sur les libertés publiques, sur le droit qu'ont les hommes de se gouverner eux-mêmes, sur le suffrage universel, les réformes et autres sottises. On se laisse embaucher. On donne son temps et même un peu de son argent. Et le résultat?
Le résultat c'est que le sous-préfet n'est pas du tout content, c'est que l'administration vous cherche querelle à propos de tout; et qu'un jour le commissaire de police vient vous rendre visite avec une paire de menottes. Sans doute il ne vous garde que douze jours en prison — il ne tiendrait qu'à lui de vous y garder davantage — mais, outre qu'on passerait aussi bien son temps ailleurs, quand on sort de la geûle on est pour jamais marqué d'un trait indélébile. « Girard? Lequel? Ah! celui qui a été en prison. — Conclusion : ne faites pas de politique. Surtout, défiez-vous des gens qui viennent vous parler de la République et de ses libertés. Laissez le gouvernement gouverner à sa guise, et le sous-préfet, et la police, et la gendarmerie faire leurs quatre volontés. Et si malgré cela, vous êtes perquisitionné comme M. Lenepveu, au moins n'irez-vous pas en prison comme M. Girard. Telle est la leçon de choses que le gouvernement républicain donne aux libres citoyens de la République.
Il ne faut pas s'y tromper.' Tout cela c'est la préparation, la manipulation de la matière électorale. Il s'agit d'encourager lesprit d'abandon, de détruire l'esprit d'opposition. C'était la politique de la monarchie, et nous ne nous en étonnions guère. C'est au-
jourd'hui la politique des républicains qui se disent de gouvernement, pour se distinguer de la plèbe gouvernée. Après avoir abandonné une à une toutes les idées qui les ont portés au pouvoir, où trouveraient-ils un refuge sinon dans les procédés de gouvernement de la monarchie?
N est-il pas piquant de célébrer la prise de la Bastille, tombeau des folliculaires, au moment où la République, surgie de cette grande victoire populaire, se prépare à expédier ses journalistes aux pestilences mortelles de l'équateur? Dans la fête lugubre d'hier qu'animaient seuls quelques bals de guinguette, j'essayais de revivre cette prodigieuse journée, vieille déjà de plus d'un siècle, et je comparais ce jaillisse ment inouï d'espérances, cet affolement d'enthousiasme, ce tressaillement du monde civilisé, avec les déceptions, les colères, les haines, les guerres, les massacres qui sont l'histoire des cent ans écoulés. Qui ne se rappelle la page endiablée de Garlyle, l'apostrophe enflammée aux assiégeants de la forteresse : « En avant donc, vous tous Français, qui avez un cœur dans le corps ! Vociférez avec vos gosiers de cartilage et de métal, fils de la Liberté 1 Réveillez en sursaut toutes les facultés qui sont en vous, âme, corps et esprit, car voici l'heure 1 Frappe, toi, Louis Tournay, charron du Marais, vieux soldat du régiment de Dauphiné ; frappe sur la chaîne du pont-levis extérieur; à travers la grêle de feu qui siffle autour de toi. Jamais sur moyeu ou sur jante la hache n'a frappé de coups pareils! Frappe, mon brave I à bas I à bas 1
jusqu'aux enfers ! Que tout le maudit édifice s'écroule ! Que toute la tyrannie soit engloutie à jamais ! Monté, les uns disent sur le toit du corps de garde, d'autres sur des baïonnettes fichées dans les joints du mur, Louis Tournay frappe, secondé par le brave Aubin Bonnemère (lui aussi un vieux soldat) : la chaîne cède, se brise, le gigantesque pont-levis tombe avec fracas Quelle gloire !...»,
Oui, vraiment quelle gloire si c'était autre chose qui tombe que le seul pont-levis de la seule Bastille du faubourg Saint-Antoine. Il suffit pour cela du charron Louis Tournay qui brise de sa hache la dure chaîne des siècles. Et le pont-levis s'abat, et la Bastille est prise, et les murailles croulent, et sur l'emplacement des cachots : « Ici Ton danse. » On ne danse pas longtemps.
On a dit : « La Bastille est effacée de la terre, et avec elle la féodalité, le despotisme, et aussi l'oppression et tout abus de l'homme sur ses frères en humanité. » « Hélas ! l'oppression et l'abus ne sont pas aussi aisément effacés! » Voilà le mot cruel et vrai. Les pierres sont tombées de la sombre tour qui dominait Paris. Mais il tient toujours, .^- réduit de haine et de violence où l'atavisme enferme le trésor ancestral d'égoïsme meurtrier, et contre la chaîne de cette impénétrable Bastille, le bras de Louis Tournay retombe impuissant.
Carlyle s'écriera : « La forteresse de la Bastille, comme la cité de Jéricho fut renversée par des sons miraculeux » ; Goethe à Valmy dira : " D'aujourd'hui date un monde nouveau ». Et pour m'riicle, pour nouveauté grande, un tel massacre d'hommes commence qu'il ne s'en est pas vu de pareil. Finie, la
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danse du faubourg Saint-Antoine. On se tue à Paris, en Bretagne, en Vendée, à Lyon, dans le midi ; et pendant vingt années, partout où lEurope dispose d'une plaine ou d'une vallée pour le laboureur, Napoléon, y conduit les hommes pour s'entre-massacrer.
Depuis ces temps, la Bastille de Tan VllI a défié tous les assauts. Ni émeutes ni révolutions n'ont entamé le dur chaînon. Regardant sa hache ébréchée, Louis Tournay pense avec son ami Cari j le : « Avez-vous inscrit parmi les droits de l'homme, que l'homme rie doit pas mourir de besoin, quand il y a du pain moissonné par lui? Ceci est inscrit parmi les forces de l'homme. »
C'est que l'usine s'est dressée, allumant ses fourneaux, martelant de son monstrueux pilon la pâte de fer, tordant l'acier, asservissant la matière par l'homme asservi. C'est que le libéré de la Bastille s'est vu forger d'autres chaînes qu'une émeute triomphante ne suffit plus à faire tomber.
Il s'agit désormais de tout autre chose que d'abattre un pont-levis. La meilleure hache ne peut que détruire; il faut organiser. Et comme on agit sur 'homme vivant, mouvant, sur l'homme venu des siècles avec ses ignorances, ses préjugés, ses passions, ses enthousiasmes de bonté et de férocité contenus ou réglés par son âpre souci de l'intérêt immédiat, la réforme d'ensemble se complique de tant de réformes individuelles que le plus prodigieux effort d'éducation générale semble d'abord se briser inutile contre une masse atone, inerte, immuable.
La poussée n'est pas perdue, cependant. Mais il faut la reculée du temps pour en apprécier l'effet. L'homme prétend voir, avant de disparaître, le résul-
tat de son effort, tandis que l'humanité simplement l'enregistre. Et le Temps, qui compte les cris de douleur avec autant d'indifférence que les rochers qui s'écroulent ou les gouttes d'eau qui tombent, fera surgir de Itant d'efforts accumulés quelque grande métamorphose que ne verront point ceux qui l'auront causée
Sous d'autres formes, dans des conditions difïérentes, l'homme se débat, comme autrefois, contre l'égoïsme des classes. Le bien-être conquis sur l'ancien régime a créé d'impérieux besoins mal satisfaits. Le paysan de La Bruyère était sans doute en grand progrès de confort sur l'homme des cavernes. Faute de pouvoir faire la comparaison, il ne sentait pas son bonheur. Ainsi de notre mineur qui n'éprouve aucun soulagement à entendre parler des serfs du moyen âge. Il sent son mal, peu lui importe le reste. La Bastille a été prise, lui dit-on. C'est bien possible. Laquelle?
Une oppression pèse sur l'homme du travail manuel qu'aucune violence, qu'aucun triomphe de la force ne peut du jour au lendemain détruire. S'il pouvait obtenir du moins que la force sociale, qu'on lui avait annoncée libératrice, ne fût pas employée de parti pris contre lui. S'il pouvait la trouver devant lui, bienveillante ou même impartiale. Si quelque soulagement d'impôt lui était accordé. Si les associations qu'il forme pour défendre ses intérêts n'étaient pas de cent façons traquées, désorganisées, brisées, sous prétexte qu'elles ne conduisent pas la lutte comme le souhaiteraient ceux qu'elles sont chargées de combattre. Il prendait confiance. Il ferait effort sur lui-même. L'espoir lui viendrait d'assurer aux siens un avenir meilleur.
Mais que voit-il ? Les pouvoirs publics acharnés à
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détruire les syndicats ouvriers en les privant de leurs chefs librement choisis, les lois ouvrières depuis dix ans ajournées, les réformes d'impôt vainement discutées.
Et maintenant, parce que des criminels ont commis de monstrueux attentats, voici que la liberté politique elle-même, instrument de conquête de la justice sociale, menace de sombrer dans la grande banqueroute de la bourgeoisie républicaine. On avait dit à l'ouvrier : tu seras souverain, tes droits seront garantis contre la surprise des majorités, la liberté te sera maintenue, la liberté, condition primordiale de ta souveraineté. Et hier, à Lyon, un juge interrogeant un accusé coupable du seul crime d'avoir eu dans sa poche un couteau, lui demandait cyniquement son opinion sur des questions d'organisation politique et sociale qui n'avaient rien à faire avec le délit supposé. « Prenez garde, ajoutait-il : de votre réponse dépendra le jugement que je vais rendre ». Et comme l'autre avait la candeur de répondre qu'il ne différait d'avec le juge que sur une question d'organisation militaire : six mois de prison. Voilà ce qu'on peut faire aujourd'hui. Que fera-t-on demain?
Et cependant la Bastille fut prise par nos pères, il y a cent ans passés. Sur l'emplacement qu'elle occupa, les Parisiens, hier encore, ont dansé.
Que faisais-tu, Louis Tourna^?
Papes,