LOIS DE REVOLUTION
tentations de l'arbitraire, c'est répandre partout le soupçon, c'est organiser la délation, c'est détruire la sécurité publique, bouleverser la vie sociale, provoquer de nouveaux attentats, jeter la République dans là révolution.
Réjouissez-vous, Vaillant, Emile Henry, Caserio. Vous avez bien visé. Vos coups ont porté juste. Vous vouliez, disiez-vous, affoler les bourgeois, leur faire détruire de leurs propres mains ces libertés civiles dont ils étaient si fiers, les précipiter dans des mesures de violence et de guerre. Eh bien 1 contemplez votre œuvre, et déclarez-vous satisfaits. Une méthodique répression individuelle eût vaincu le crime, impuissant contre l'évolution de justice, impuissant contre la liberté. Mais vous aviez condamné ces choses, et de leurs mains vos ennemis exécutent la condaipnation que vous avez portée. Vous ne serez point morts en vain. Par vous, le désordre ancien de l'arbitraire remplace l'ordre nouveau qui, sur la justice, sur la liberté, devait fonder la paix entre les hommes.
Nous retournons aux abîmes. Avant même qu'on l'ait inauguré, le régime de réaction violente a déjà produit des résultats dignes d'être proclamés. N'a-t-on pas lu dans des feuilles républicaines des dénonciations anticipées? Un ancien conseiller d'Étal de la Commune a'a-t-il pas déclaré qu'il exigeait la déportation de Forain au Maroni? Doux pays, n'est-ce pas? Voilà Forain fauteur d'anarchie. A la Guyane, son complice Magnard! Tant de gens sont faits de rancunes et de haine! Va-t-on leur livrer la France?
Les crimes des anarchistes ne portent pas atteinte à la République car ils soulèvent tous les citoyens sans
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distinction d'opinion contre un petit nombre d'odieux criminels. Mais le spectacle d'hommes qui n'étant rien que par la liberté, se font un instrument de règne de la délation organisée, de la justice secrète, de la déportation pour délit d'opinion, voilà ce qui soulève le dégoût, voilà ce qui poussera tôt ou tard aux résolutions violentes. On veut profiter du sentiment d'effroi suscité dans le pays par l'attentat de Lyon, pour faire voter des lois de compression destinées à refouler les revendications populaires au profit de l'oligarchie régnante. Vain espoir. Le torrent qui a balayé la royauté légitime ne rebroussera pas chemin devant Guérin, de Carpentras.
« 11 faut que la République soit un gouvernement », gémit notre ministre. Hélas! qui aurait cru qu'elle dût attendre Guérin pour c«la. Des gouvernements, nous en avons eu depuis un siècle et des plus divers. Qu'ont-ils fait de la France, et qu'est-Q advenu des lois de répression en lesquelles ils avaient mis, comm Guérin, toute leur confiance?
Quand M. le ministre est à son banc, qu'il lèv les yeux. Au-dessus de la tête du président BurdeauJ il apercevra une grande tapisserie des Gobelin d'après Raphaël. Cela s'appelle V Ecole d'Athèi^esl]^ M. Dupuy, qui connaît l'histoire de chacun des per sonnages représentés, lui dira qu'il n'y a là aucun allusion au régime actuel. La chose fut mise là, i y a vingt ans, simplement parce qu'on n'osa pa figurer la République. Sous la tapisserie, un immense tableau représente le prince Louis Napoléon recevani le sénatus-consulte qui rétablit l'Empire. Soulevez 1 toile, en voici une autre : Louis-Philippe. Et sou celle-là : les Bourbons. Que de changements, Monsieu
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Guérin. Autant de gouvernements, autant de catastrophes. Comme c'est bizarre!
Et tous avaient pourtant des lois de compression comme vous, et des ministres de réaction comme vous, sans comparaison d'éloquence. Comment Guizot perdit-il Louis-Philippe en voulant le sauver? Faites-vous donc raconter cette histoire par notre Président, dont le grand-père fut le maître de Guizot. Il vous dira qu'un jour, à Londres, après Février, on demandait à Gmzot pourquoi il s'était obstiné à refuser l'adjonction des capacités. « Je ne pouvais pas céder, répondit-il, ils auraient renversé Louis-Philippe. »
Gravez ce mot-là dans votre mémoire, il vous servira pour le jour où vous aurez jeté la République sous la botte de quelque sabreur.
DECHAINES
La discussion a été singuliéioment instructive. Vf. le garde des sceaux, invité à faire connaître ce qu'il întendait par délit de propagande anarchiste s'exer- !ant par un moyen quelconque, a donné les explicalons les plus complètes sur ce point. Il a déclaré netement qu'il voulait faire rentrer dans cette catégorie es faits suivants : 1° les délits de provocation et l'apologie qui ne se produisent pas publiquement; 2° les aits de propagande anarchiste qui ne prennent la arme ni d'une provocation ni dune apologie; 3° le
logement, l'assistance et le secours donnés aux anarchistes dans leurs pérégrinations ; 4" la distribution de brochures anarchistes ne comportant pas la provocation ou l'apologie; 5° l'organisation des souscripions, les conciliabules privés, les soirées familiales où s'organise la propagande, la correspondance individuelle, etc., etc. On voit qu'il sera bien difficile d'avoir passé à côté d'un anarchiste sans tomber sous le coup de la loi.
Que le délit d'opinion soit rétabli, cela ne se peut plus nier, puisque la simple expression d'une pensée se trouve punie alors qu'il ny a ni -provocation ni apologie. Et lorsqu'on rencontrera trace de cette pensée dans une lettre, dans un conciliabule privé, dans une soirée familiale, il suffira de la dénonciation d'un agent provocateur pour expédier un homme aux fièvres du Maroni. Enfin, la seule communication d'un ouvrage ne contenant aucun délit de provocation ou d'apologie, le logement, l'assistance, les secours donnés à un malheureux dont parfois les opinions ne seront pas même soupçonnées, peuvent entraîner la déportation mortelle.
Je ne crois pas qu'il y ait dans aucun code de barbarie une législation plus abominable. Les crimes anarchistes me font horreur. La doctrine de l'anarchie n'est point du tout la mienne. Mais outre qu'il n'existe aucun lien nécessaire entre les crimes mons trueux commis par des hommes se disant anarchiste et une théorie philosophique de l'anarchie qui occupe an rang légitime dans l'ordre des conceptions humaines, de quel droit priver du logement, de l'assistance, de tout secours, un homme qui n'a commis d'autre délit que d'avoir une opinion de pure doc-
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trine? Peut-on renouveler au xix® siècle l'excommunication majeure des Décrétales ? Je ne puis vraimen le croire.
Ériger chacun de nous en juge des opinions d'un malheureux qui demande secours est un trop gros contre-sens. La conscience individuelle se révoltera contre cette barbarie. Les braves gens continueront d'assister leurs semblables dans la détresse, sans s'inquiéter de savoir s'ils ne seraient pas d'avis, par r malheur, que le meilleur gouvernement est de n'en '^ pas avoir, ce qui est toute l'anarchie. Je serais eu- \ rieux, quant à moi, de voir un chrétien refuser le pain et le sel à un pauvre diable dont les opinions, après examen attentif, lui auraient paru douteuses en ces matières.
Où s'arrêtera-t-on? C'est la fatalité qu'on ne puisse poursuivre une idée sans s'attaquer aussitôt à une autre. M. Dupuy a beau dire : « Je n'irai pas plus loin. » La logique de la répression ne permet pas de transiger. On a déporté pour une idée, il faut déporter pour une autre. Et les convois se succèdent, et le jour vient où le prescripteur va rejoindre le .proscrit. C'est quelque t\Tan destiné plus tard par la vengeance de l'histoire à livrer la France à l'ennemi, qui tire ainsi la conséquence logique d'un premier attentat à la liberté.
Pas plus que ceux dont l'aveuglement a déjà causé tant de ruines, M. Dupuy ne consent à prévoir les malheurs où nous entraîne sa folie. Il en est arrivé, î dans un couplet très médité contre l'anarchie, àp débiter des phrases comme celle-ci : « La propagande ' anarchiste tend à ébranler dans les esprits les notions fondamentales et nécessaires d'autorité et de hiérar-
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ch'ie. » On croit rêver. Quoi! c'est Tanarchie qui tend à détruire le sentiment de Y autorité et de la hiérarchip. Détrompez-vous, Monsieur le minisire de la République, c'est la République elle-même. C'est la Repu blique qui, après une orageuse discussion avec l'Auto rite, finit par lui porter, le 21 janvier 1793, un coup dont elle ne s'est pas relevée. Et le Hiérarque mort, la hiérarchie s'effondra. Et sur ses ruines, l'égalité des hommes, proclamée par le xvm* siècle, fut installée dans la République.
Or, cent ans après, vous faites subitement la découverte que l'autorité est compromise, que la hiérarchie est menacée. Croyez-vous? Comment se fait-il quf vous ayez attendu dêtre le chef de l'État pour vous en aviser? Simple citoyen, l'absence de hiérarchie qui vous a permis de vous hisser jusqu'en haut, ne vous a point choqué. Parvenu au sommet, vous voilà mécontent de ce grouillement qui monte, et vous secouez furieusement l'échelle, et vous sommez tous ces grimpeurs de rentrer au plus vite dans la bonne hiérarchie de nos pères. Ils n'en feront rien, je vous Jure, et votre grande colère les fait rire. Pestez, tempêtez, c'est en vain. Ou, si vous êtes sincère, allezvous-en d'abord, et le parti républicain avec vous, car rien n'est si parfaitement incompatible avec la notion fondamentale et nécessaire de Vaulorilé et de la hiérarchie^ que la présidence de Dupuy, même étayée de celle ae Casimir-Perier avec ses trois ancêtres.
Au nom de quoi parlez- vous? Au nom des désordres de 1789, de 1792, de 1793, de 1830, de 18 i8, insurrections triomphantes faites d'insurrections vaincues. Pourquoi respecterais-je ce que vous n'avez pas respecté, ce dont la violation vous a fait ce que
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VOUS êtes. Vous avez violé l'autorité, la hiérarchie. Je les viole à mon tour. Et la preuve que vous ne représentez rien de tout cela, c'est qu'après vous avoir parlé de la sorte, je coucherai ce soir tranquillement dans mon lit.
Si vous voulez vraiment, comme le divin Spuller, restaurer Y autorité fondamentale et la hiérarchie nécessaire, il faut aller chercher le seul détenteur authentique de cette panacée, Philippe VII, comte de Paris, et abdiquer entre ses mains. Faites donc, si vous voulez qu'on vous croie. Et sans attendre qu'on vous applique votre loi, déportez-vous à Cajenne pour expier vos fautes. Vous avez, dit-on, du goût pour l'enseignement. Si vous retrouvez la descendance de ces fameux perroquets à qui Billaud-Varennes apprit à crier : Vive la nation, vous changerez leur leçon ; et plus tard les fils des royalistes, déportés à leur tour, entendant dans les arbres le cri de : Vive Vautorité, se diront tout réconfortés : « Dupuy a passé par là. »
Car il y passera. Écoutez plutôt M. Magnard. « Si l'on avait le loisir de philosopher, si l'on était moins pressé par les événements, il serait intéressant d'établir la faillite de la liberté pour laquelle on combat depuis si longtemps : les fruits sont tels que les républicains eux-mêmes demandent à couper l'arbre par le pied. C'est la justification éclatante de toutes le? monarchies et même de toutes les tyrannies passées. >
Dédié aux républicains s'il en reste.