LA FAIM
liavail, et, sous l'aiguillon de la faim, c'est le travail qui doit libérer du meurtre. Défendre Ihomme contre les éléments d'abord, contre l'homme ensuite, pour faire de tous ces ennemis conjurés, autant d'aides et de soutiens : voilà le but que nous nous assignons. Le meurtre barbare, le meurtre sanglant par masses, ne sévit plus que par intervalles. Entre deux guerres, la paix le remplace par le meurtre économique, moins bruyant, plus méthodique, non moins sûr. Lentement, le pale troupeau s'éclaircit des lentes victimes de la faim. On le voit, on le sait, on laisse faire tout en jurant qu'on s'efforce de l'empêcher. Les grands sacrifices de bonté, de justice, on les prêche dans les églises, mais si le prêtre dit : « Soulagez les pauvres », on ne permet pas que le percepteur se présente chez le chrétien pour lui demander l'obéissance à la parole du Christ. Le curé ne communique avec le percepteur que pour lui réclamer son salaire.
M. Comettant veut coloniser, déporter les gens — c'est une rage — dans les pays où la terre attend le laboureur. Excellente intention. Pauvre résultat qui, même efficace, ne serait que temporaire. Consultez Malthus sur les dangers de la prolification. Envoyer des blancs afiamés rejoindre en Afrique des nègres qui déjà s'entre-dévorent de famine, c'est simplement propager la guerre de la faim. La France peut nourrir encore plus de Français qu'elle n'en possède. Le problème social est moins dans la création de nouvelles sociétés d'injustice, que dans l'introduction de la jus tice dans les sociétés qui sont.
On discute sur les formules, sur les systèmes, sur les mesures à prendre, mais on ne discute pas sur les sentiments qui, unanimes, s'ils nous pénétraient au
-î LA MELEE SOCIALE
point de déterminer Tacte de volonté, soulageraient dès à présent ce qui peut être soulagé. Tout ce qui pouvait être dit là-dessus a été dit, avant le Christ et depuis. Tous les livres l'enseignent, toutes les chaires le crient. Mais la vie le dément.
Nous vivons des actes réflexes de l'ancienne bar- ]/arie, transmis de père en fils avec les doctrines qui les réprouvent. Ce que nous appelons notre civilisation, c'est la lutte de la puissante inconscience atavique contre le besoin nouveau de justice, qui, las d'être relégué dans les cieux, veut être satisfait sur la terre.
Tous les hommes ont faim, c'est la loi de nature. Tous doivent manger, c'est la loi de justice. Tous mangeront, c'est la loi attendue. Pour la réaliser sans déportation, sans révolution, sans bouleversement social, que nous manque-t-il? La volonté d'agir comme nous sentons.