LA FAIM
idelque troupeau alpestre dévorera ce qui reste et du iichen, et de l'herbe et de l'arbrisseau. Et le berger mangera le chevreau, et l'obscure végétation cellulaire qui fut le premier mot de la vie, dira le dernier mot du berger. Ainsi se manifeste à tous les degrés de la hiérarchie le besoin de vivre, la faim régulatrice de Tordre vivant.
Tout ce qui vit veut vivre, tout ce qui vit a faim, tout ce qui vit dévore, et est, à son tour, dévoré. La loi suprême du besoin en quête de proie, c'est la force. L'univers est une rencontre de forces dont la plus grande a raison.
Sans doute, l'homme est un jour sorti de ses cavernes, où le barricadaient les fauves, avec l'idée de; se grouper, de s'associer, pour se défendre contre la nature ennemie. Il suivait sa loi naturelle, faisant des débilités individuelles une grande force commune. Lutte des individus, lutte des tribus ou des nations, toujours la guerre, toujours l'arbitrage de la force. Je sais bien que, luttant, bataillant, tuant, mangeant son semblable, ou seulement — progrès immense — son frère quadrupède, l'homme cependant raffinait ses dieux brutaux de pierre ou de bois, jusqu'à leur demander enfin bonté, pitié, justice.
A cet égard, incrédules ou croyants d'aujourd'hui en sont au^mème point. Sous des formes différentes, avec des formules variées, ce qu'ils cherchent d'un môme désir, d'une même anxiété, c'est la pitié de l'implacable univers, c'est la bonté de l'insensible loi, c'est la justice de la force. Ils interrogent le ciel et scrutent la planète, et s'analysent, et raisonnent d'euxmêmes, cherchant à tâtons dans la nuit la justification des choses. Les uns la trouvent dans une divinité sou-
veraine, les autres en eux-mêmes, dans leur seule con ception du bien et du beau. Au fond, tous sentent de même, tous cherchent la satisfaction d'un besoin nou veau, d'une faim nouvelle qui combat l'autre, une fainj de justice, une faim de bonté qui prétend régler d'une loi supérieure l'appétit des organes de la vie végétative.
Alors les temples s'élèvent, les prières montent dans l'air, les philosophes cherchentà dégager de la gangue des dogmes et des rites le sentiment d'amour qui est une force aussi, et par qui doit être vaincue l'injusti tiable stupidité de la force brutale. C'est un grand cri de justice et de pitié qui s'élève sous la voûte d'inquiétante sérénité. Et pendant ce temps, sur la planète roulante, obscure ou lumineuse, sévit le meurtre, la guerre, le carnage de toute heure et de toute minute. Lu tète dans les cieux, les pieds dans le sang, voilà l'homme. Il tue pour manger, il tue pour, jouir, il tue pour punir, il tue sans le savoir, en marchant, en respirant, en vivant; et de toutes ces iniquités, il active quelque chose en lui qui proteste et demande justice. Cette bonté " supérieure qu'il tire de tant de maux, cette haute joie faite de tant de souffrances, c'est son orgueil, sa gloire et sa puissance. C'est ce qui le fait grand, supérieur au temps même qui le vaincra. Cette pitié suprême qu'il cherche si loin, elle est en lui. Que ne la peut-il répandre? L'ayant conçue, que ne la fait-il agissante, conquérante, dominatrice (lu monde? C'est là tout le problème. Il n'y en a pas d'autre.
La nécessil^î de la cruauté pour satisfaire la faim, a, fait de l'homme un loup pour l'homme, comme dit. l'ancien. Mais la faim qui fit le meurtre, a fait aussi le,