‹ La mêlée socialeChapitre 30 sur 131 · LE DROIT DE TITRE · texte numérisé non relu

LE DROIT DE TITRE

^e problème ainsi, c'est se donner le plaisir de le résoudre à bon compte. A^ant de savoir dans quelles conditions se pourra faire la recherche du bonheur, une première question se présente : le maintien de la vie, reçue d'un hasard, reprise par un autre hasard.

Cette fortuite fragile, qui d'éléments inconscient? fait la conscience où se reflète l'univers, est-elle un bien ou un mal? Mieux vaudrait n'être jamais né, dit le penseur, comparant notre infinie capacité de souffrance à nos courtes possibilités de joie. Et là-dessus, quelques-uns décident de rendre à l'inconscience souveraine du monde, une conscience que résout en ses éléments primitifs une balle désespérée.

Mais, ce sont là des cas pathologiques. Avec le germe de vie, apparaît la loi d'évolution, le besoin de croître, de s'irradier, de se développer, suivant la courbe mystérieuse d'une destinée inconnue. De là l'espérance, qui entraîne Ihomme en avant, qui éclaire sa route ou lui donne l'illusion de la lumière.

Il faut donc que l'être vive, par l'unique raison qu'il est là, vivant. D'autres vies lui disputent le droit de vivre : il se défend, il s'organise en communauté, pour sa défense. A la faiblesse physique, première cause de défaite, s'ajoute maintenant la faiblesse sociale. Et voici que la question se pose : En sommes-nous arrivés à ce degré de civilisation, que nous puissions concevoir et rechercher une organisation sociale, d'où soit éliminée la possibilité de la mort par la misèr^^ ou par la faim?

Les économistes n'hé&itent pas. Ils répondent carrcment par la négative : « La contribution commune indispensable, dit le plus féroce d'entre eux, doit être levée pour l'entretien de la force publique et les de-

penses de radmiï>.istration. » Quand l'État nous adonné des soldats et des ronds de cuir, il est au bout de son office ; nous n'avons plus rien à lui demander. Est-ce qu'on ne pourrait pas trouver, dans un coin du globe, quelques kilomètres carrés pour l'expérience de la gi-ande construction économique de MM. Leroy-Beaulieu, Yves Guyot et G'*'?

Daniel de Foë, dans son Robinson Crusoé, a fait passer eu raccourci devant nous l'histoire du labeur humain aux prises avec la planète; mais en fait de construction sociale, il n'a pas été plus loin que l'esclavage. Des hommes abordent dans l'Ile : c'est pour s" y manger. Aussitôt que deux êtres humains s'arrangent pour y vivre en paix, l'un deux est esclave de l'autre.

Est-ce qu'il ne se trouvera pas un économiste pour continuer cette histoire, interrompue au moment décisif où l'embryon du corps social apparaît? Qu'une chaloupe jetle à la côte une naufragée ou deux, et la société se fonde. N'est-ce pas une aventure bien tentante?

Au lieu de l'écrire, que n'essaye-t-on de la réaliser? Je voudrais voir, dans quelque plaine de l'Australie, sous le patronage de M. Yves Guyot, un état social fondé sur ce grand principe : il n'y a pas de solidarité sociale. Un percepteur, un gendarme, un préfet, voilà tout ce que nous nous devons les uns aux autres.

11 faut bien dire que les communautés nouvelles, qui se forment spontanément dans ces lointains parages, débutent, si nous en croyons les gazettes, dans un sentiment tout contraire à cet idéal. Les malheureux pionniers s'imaginent que la part de liberté qu'ils sacrifient au corps social leur doit être rendue sous forme de justice. De là une tendance marquée à ac-

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croître l'action de l'État, au lieu de la restreindre.

C'est que dans ces solitudes, loin des conventions desséchantes, le sentiment de la solidarité humaine surgit et s'impose d'une puissance irrésistible. Qu'auriez-YOUs pensé de Robinson, laissant mourir de faim Vendredi, aux applaudissements de M. Yves Guyot, par la raison que les provisions accumulées par son travail étaient juridiquement sa propriété? Si, au lieu de deux hommes, il y en a mille ou cent millions, dites-moi en quoi le devoir s'en trouve changé. Et puisqu'il est reconnu que, dans ce cas, la charité individuelle ou sociale est impuissante, quel est donc l'office de votre état social, d'une complication si savante,' s'il ne peut pas même aboutir à empêcher un être humain de mourir de faim?

L'Anglais résout la question par le Workhouse. Ce n'est pas l'idéal; c'est une solution empirique, auï termes de laquelle la mort par la faim est de fait éliminée de la Constitution anglaise. Le régime est dur — pour ne pas attirer la foule — mais tout homme qui a faim trouve la porte ouverte. Pour un travail déterminé, du pain, un matelas, une couverture : durée du séjour, à la convenance de chacun. Sortant de là, l'homme n'est pas plus avancé qu'à son entrée, mais il a vécu, et si toute la journée s'est passée dans la recherche infructueuse du travail, il retourne à sa prisoi: volontaire.

On peut s'étonner que l'Anglais, qui passe pour individualiste, ait agréé une affirmation aussi catégorique du devoir social. C'est qu'il n'est pas théoricien, »Vest qu'il met volontiers son orgueil à associer les :ontraires. Il n'y a pas de pays où l'intervention de l'État se soit manifestée avec plus d'éclat qu'en Angle-

terre, dans ces deruières années. Et puis, sous l'ai guillondela faim, tous ces Vendredi rageurs seraient fort capables, un beau jour, d'étrangler Robinson, dans son île, pendant qu'Yves Guyot s'évertuerait en chaire. Robinson s'assure contre cet accident.

Chez nous, Vendredi, maugréant, se soumet. Linfluence de la race et du climat le fait plus riche de spéculation intellectuelle que de volonté, plus frondeur, moins agissant. Par d'autres moyens, par d'autres paroles surtout, on le contient tant bien que mal. Et, dans tous les pays du monde, sous les formes résultant de notre civilisation tant vantée, à travers les malédictions de la révolte ou les lamentations résignées de l'impuissance, la misère poursuit son œuvre d'apaisement par la mort.

Sans doute, chacun lutte spontanément contre le fléau. En vain 1

Mais voici que la société, en dépit des théoriciens de V insolidarité ^ s'éveille à son devoir. Elle défend la vie de l'homme contre l'homme, pourqnoi ne la défendrait-elle pas contre tous? Pas plus que l'individu, la fatalité sociale n'a le droit de tuer. Le jour viendra sans doute où la loi le dira.

D'ici là, une modeste réforme pourrait être obtenue, qui serait un grand progrès. La loi, dites-vous, ne peut pas enrichir le pauvre. Elle pourrait, en tout cas, ne pas l'appauvrir. Ce serait encore maintenir la vie en lui, que de ne pas lui enlever le nécessaire, par d'iniques impôts, pour en faire, chez d'autres, du superflu.

Prudence ou bonté, Robinson serait sage de ne p.is trop rosner la part de Vendredi.

POUR QUELQJES ANTEROPOPHAG-ES 11

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