POUR QUELQUES ANTHROPOPHAGES
Un « Révérend Père » a visité, en septembre dernier, des villages de la rive droite de l'Oubanghi (limite du Congo français), et voici son récit de ce qu'il a vu :
On amène les esclaves sur le marché, et celui qui ne peut pas se payer le luxe d'un esclave entier achète seulement un membre qu'il choisit à son coût. S'il choisit le bras, le client fait une marque longitudinale avec une sorte de craie blanche, et le propriétaire attend qu'un autre client choisisse un autre bras et lui fasse la même
I marque.
Chacun choisit ainsi les bras, lesjambes, la poitrine, etc. ; il lorsque tous les membres ont été marqués, on coupe
• lout simplement la tête du pauvre esclave, qui est immé-
' (liatement dévoré surplace.
Ces scènes sont atroces, mais s'expliquent, après j tout, par la nécessité de satisfaire le plus respectable I de tous les besoins : la faim. Et puis ce sont les mœurs j des ancêtres. Quoi de plus vénérable que les traditions j de famille? Tous les jours, dans les villages de cette I immense Afrique noire, défendue contre la civilisation blanche par un soleil homicide, des scènes analogues â se répètent depuis tant de milliers d'années qu'on n'en 1 peut dire le nombre.
Les autres continents de la planète, pendant cette f interminable durée, ont offert des spectacles, sans ^ cesse renouvelés, qui n'ont guère différé que par la
forme de ceux dont le récit nous paraît si choquant aujourd'hui. Ce qu'il y a de curieux, c'est que nouayons attendu jusqu'à nos jours pour éprouver cet; louable répugnance. Ce qui est plus surprenant encore, c'est que l'horreur de ces atrocités ne nous révolk: vraiment que si nous y sommes étrangers.
L'anthropophage a bien des excuses. Il est si loin des bouillons Duval et de la Maison dOr! Il fait — tout comme nous-mêmes — ce qu'il a toujours vu faire. Et s'il avait des juges, il ferait sûrement condamner comme anarchistes, ceux qui lui parlent de faire autre chose. Il mange aujourd'hui, il sera mangé demain. C'est une partie qu'il joue contre la destinée, comme fait partout l'homme jaune ou blanc se débattant, plus ou moins heureusement, contre la souffrance, qui est sa loi de la naissance à la mort.
Je conviens qu'elles doivent être lamentables, les réflexions du pau%Te nègre, délicatement palpé par un camarade aux yeux luisants, aux dents aiguës, qui conclut en lui dessinant à la craie, sur la poitrine, le carré des côtelettes qu'il se réserve dans la boucherie de tout à l'heure. Mais il n'y a pas longtemps qu'il en a fait lui-même tout autant à d'autres frères ; et il n'esl pas plus surpris de l'aventure qu'un d'entre nous apprenant qu'il est atteint de cancer, de phtisie, de fièvre jaune ou de choléra.
Et puis, la sensibilité varie avec les races. L'Annamite, sa natte mortuaire sous le bras, marche au lieu de l'exécution dans la plus complète indifférence, s'arrêtant à la porte de ses amis pour leur dire un tranquille adieu, s'agenouillanf, sans liens pour recevoir le coup fatal, mourant sans une protestation, san un geste de révolte. Le nègre, congestionné par le