LE MILLIARD DES INDIGENTS
jouissent d'un revenu de cinquante-cinq millions, représentant environ un capital de un milliard, en valeurs mobilières et immobilières. La somme est ronde. Bien employée, elle peut évidemment apporter une aide appréciable à la foule de ceux qui ont besoin de l'assistance sociale pour vivre, souffrir et mourir.
M. Armand Brette a fait, à ce sujet, une très intéressante conférence à la Ligue démocratique des écoles. Je viens de lire d'un trait sa brochure, qui pourrait être mise à profit par le ministre de Tintérieur, si M. Raynal avait le temps de s'occuper des choses de son ministère.
M. Brette se plaint que la pensée ne soit encore venue à personne « d'étudier la constitution précise des biens des indigents, leur montant exact, et la répartition des revenus en proportion du nombre et des besoins des malheureux ». Il conclut à une grande enquête. Et, afin d'en montrer la nécessité, il cite un certain nombre de faits qui établissent péremptoire ment les vices de l'organisation actuelle.
Les bureaux de bienfaisance et les hôpitaux de nos départements sont des institutions communales qui jouissent d'une existence propre. Ce sont des personnes morales qui peuvent faire tous les actes de la vie civile, acquérir, posséder, aliéner, ester en justice, etc. L'autorisation de l'État, théoriquement nécessaire pour raccomfilissement de ces actes, est, en fait, une pure fiction. Grâce à cette indépendance, ces établissements, dont le législateur ne s'occupe que pour leur accorder un secours annuel de cinq millions, ont vu leur fortune s'accroître en proportion inverse de leurs besoins, futilement riches dans les pays prospères où il
V a que peu d'indigents à secourir, ils sont pri-
vés de toutes ressources dans les régions déshéritées.
Sur 36,139 communes, 15,308 bureaux de bienfaisance seulement ont fonctionné en 1889. II y a donc, en France, 20,000 communes privées de bureaux de bienfaisance. Ce sont les plus pauvres, naturellement.
M. Brette cite la loi — non abrogée — du 24 vendémiaire an IV qui interdit, sous peine d'une amende de deux journées de travail, de donner aucune espèce d'aumône à un mendiant, d'où il résulte que dans 20,000 communes de France, il n'existe aucun moyen légal de secourir un affamé.
En 1889, les ressources propres des 15,308 bureaux le bienfaisance, c'est-à-dire les seuls revenus de leurs jiens, se sont élevés à 15,747,753 francs. Il semble qu'une pareille somme, convenablement répartie, peut apporter un soulagement notable aux plus criantes misères de notre état social. Quelle sera votre surprise d'apprendre que, dans cette même année 1889, ces mêmes bureaux de bienfaisance, tout en distribuant une quarantaine de millions, ont fait des placements en rentes et en immeubles pour une somme de 27,530,092 francs. C'est-à-dire, que non seulement ces établissements ont immobilisé tous leurs revenus propres (15 millions) au lieu de les distribuer aux pauvres, mais que, sur leurs autres ressources, (subventions des communes, droits des pauvres, dons et legs, se iiiontant en 1889 à 53 millions), ils ont prélevé 12 millions environ pour le même non usage. Cette fureur do thésauriser ne tend à rien moins qu'à reconstituer It biens de mainmorte au détriment des pauvres, lésant ainsi doublement l'intérêt social, qu'il s'agissait précisément de servir.
Il ne faut cas croire que le phénomène signalé soit
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particulier à l'année 1889, car de 1881 à 1889 les placements des bureaux de bienfaisance sont en excès de 1,300,000 francs sur leurs reventis.
M. Brette a relevé seize départements, dans lesquels la dépense totale des bureaux est inférieure à la moitié de la recette. Il y a même des départements dans lesquels les placements ont été supérieurs à la dépense totale. L'Âriège place 318,473 francs pour une dépense totale de 110,721 francs. La Gironde place 3,481,647 fr., pour une dépense de 603,743 francs, au profit de 23,000 individus secourus.
Les subventions des communes, qui devraient être basées sur les besoins des indigents, présentent la plus choquante inégalité. Dans la Charente, elles sont de 33 fr. 88 c. par tête d'individu secouru, de 0,33 centimes dans les Alpes-Maritimes, de 23 fr. 23 dans la Seine, de 0,23 centimes dans la Lozère, de 87 fr. 61 c. dans l'Indre.
Je ne puis suivre M. Brette dans sa longue démonstration, hérissée de chififres. Il me suffira de dire qu'il applique la même méthode d'investigation aux hôpitaux des dépa»"te'JDents et à l'Assistance publique de Paris. Partout, même ardeur de thésauriser, d'accroître la mainmorte, au grand dommage des indigents.
A l'Assistance publique de Paris, M. Brette signale une augmentation de capital de 67 millions, alors que dans la même période les dons et legs ne se sont élevés qu'à 10 millions. Il faut donc qu'une partie des revenus ait été capitalisée. Il se peut, à mon avis, que cette opération soit justifiée par l'afi'ectation du revenu du capital ainsi créé, à la fondation de nouveaux lits dans les hôpitaux. La question, en tout cas, vaut d'être examinée.
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Paris veut nécessairement être traité à part. M. Brette fait avec raison ressortir Tétrangeté de ce fait que la municipalité parisienne accorde une subvention de 18 millions à l'Assistance publique, pendant que les excédents de récites des hôpitaux de province montent à une somme équivalente. « Pour ceux qui, comme nous, dit-il, confondent dans une même sollicitude les intérêts de Paris, de Carpentras et de Quimper, il est impossible d'admettre que l'excès des biens d'une région ou d'une ville soit en rapport direct avec la pénurie des autres. »
Tandis que les hôpitaux de Paris sont absolument encombrés, « dans certaines villes qui possèdent des établissements d'une véritable opulence, quand un malade, un gêneur, se présente, on lui fait une pension avec promesse qu'il retournera chez lui, afin de n'avoir pas à défaire les lits; — je tiens ce détail d'un fonctionnaire public ». Il n'est pas douteux que Paris, encombré des indigents de province, pourrait — et devrait, aux termes de la loi — présenter de fortes notes à payer aux administrations départementales et communales.
Comment remédier à la manie thésaurisante des administrations des bureaux de bienfaisance et de hôpitaux? M. Brette n'indique pas de remède. Il a évidemment une tendance marquée à nationalise?' l'Assistance publique. Mais il a reculé devant l'énoncé même de la proposition.
Il réclame une enquête approfondie, et j'estime qu'il a amplement justifié sa demande. Quand les fai' seront établis, précisés, il conviendra de choisir 1 moyens les piuspropres à arrêter cette fureur d'ama ser qui sévit si redoutableineut. Un impôt progressil
ne manquerait pas sans doute d'inquiéter nos parcimonieux administrateurs, et de les décider à distribuer leurs revenus aux pauvres, au lieu d'accumuler stérilement d'inutiles richesses.
La question est posJe. Rien ne serait si facile à l'administration que de mener à bien l'enquête réclamée par M. Brette. A son défaut, souhaitons que la Ligue démocratique des écoles réponde à l'appel de son conférencier.
Trop heureux, déjà, du temps de Virgile, le paysan continue de ne pas connaître son bonheur, îi est, présentement, tiré à quatre orateurs, qui ont juré de lui faire goûter les félicités suprêmes. L'infortuné ne sait à qui entendre, et vraiment, on serait embarrassé à moins.
Ce niais d'Hercule a fait beaucoup de bruit, pour avoir eu à choisir, un jour, entre deux chemins. Qu'eùt-il fait si, couronnées de pampres et de festons fleuris, déployant toute la séduction de leurs charmes, il eût vu ces quatre nymphes de la pastorale parlementaire, Léon Say, Méline, Jules Guesde, Jules Roche, l'agacer de leurs plus appétissantes propositions? Qui sait? Comme le Char du Soleil, qu'on voit au Louvre de Perrault, immobilisé par des chevaux fougueux tirant en sens contraire, notre homme fût
peut-être demeuré coi. Je ne serais pas surpris que ce fût justement la fin de l'aventure.
Comment ne pas donner raison à M. Léon Say disant à M. Jaurès :
Vous prohibez les blés, vous qui appartenez à une démocratie pour laquelle nous avons toujours réclamé le bon marché des denrées de première nécessité. Nous qui demaidons que le pain soit à la disposition de ceux qui en ont besoin dans les meilleures conditions possibles, nous vous trouvons en face de nous. Vous qui avez la prétention d'être encore plus démocrate que nous ne le sommes nous-mêmes, vous vous prononcez pour le renchérissement du blé, et vous croyez, par je ne sais quelle aberration de l'esprit, que ce renchérissement pourrait devenir la formule nécessaire de la démocratie française.
Qui profitera de l'élévation du prix du blé ? Pas les citadins, assurément, ouvriers ou bourgeois. Pas davantage les 2,150,000 petits propriétaires qui cultivent exclusivement leur champ, et qui ne sont pas des producteurs de blé. Est-ce que les forestiers, les maraîchers, les jardiniers produisent du blé ? Ajoutons-y les horticulteurs, les pépiniéristes,, au nombre de 983,000, les bûcherons, les maraîchers, les vignerons, au nombre de 300,000, soit un total de 1,283,000 cultivateurs, qui n'ont rien à faire avec la culture du blé. Quant aux journaliers agricoles, ils ne vendent pas de blé, ils en achètent, et l'expérience a prouvé que la protection n'avait pas relevé leur salaire. D'ailleurs, les départements où la superficie cultivée en froment est la plus considérable, ne sont précisément pas ceux oîi le nombre des journaliers est le plus grand.
L'argument porte aussi bien contre M. Méline que
contre M. Jaurès. Il est vrai que ce dernier fixe un minimum de salaire, mais comme il n'oblige pas h employer le travailleur, est-il bien sûr de ne pas aboutir à diminuer le travail quand le minimum de salaire sera trop élevé, et à décourager les bons travailleurs quand on voudra leur imposer ce minimum devenu trop bas ?
Pourquoi l'Etat aurait-il seulement le monopole de ^^^ ia distribution du blé et non des autres marchandises ?r:' On n'en pourrait donner de raison, et M. Jaurès l'ai loyalement reconnu. Monopole universel de l'Etat, \ fixation de tous les salaires : voilà donc le régime promis. J'admire l'audacieuse imagination qui, sans broncher, bouleversant tous les rapports des hommes entre eux, franchit l'abîme qui sépare les sociétés modernes des communautés entrevues dans le rêve.
M. Jaurès eût-il l'heureuse fortune d'être en possession de la vérité absolue, il ne peut faire le bonheur de l'humanité qu'avec son consentement. Il faut donc la convaincre d'abord. Il s'y essaye bravement, avec un entrain, une bonne foi qui l'honorent. J'ai lu ses articles de la Dépêche. Ma culture intellectuelle ne doit pas être inférieure à celle des paysans. Eh bien ! je lui dis franchement, il n'a pas fait la lumière dans mon esprit. J'en conclus que nous sommes loin de compte.
Il critique M. Léon Say, absolu dans sa doctrine d'économiste endurci, niant la solidarité sociale, j'applaudis. 11 critique M. Méline, faisant hausser le prix de toutes les denrées nécessaires à la vie, j'applaudis '. , encore. Mais quand il enchérit sur M. Méline, et faitf du protectionnisme empirique de cette école une doc- ' trine universelle et absolue, le paysan secoue la tête et se défie.
Le paysan écoute volontiers M. Méline, et se laisse agréablement duper parce qu'on a soin de surprendre sa simplicité par une question captieuse : « Mon ami, veux-tu vendre tes produits plus cher? » Je crois bien, qu'il le veut. Et, pour l'espérance de trouver un meilleur prix de quelques-unes des denrées qu'il produit, il accepte la certitude de payer plus cher toutes l denrées qu'il consomme. C'est toujours la proie lâchée pour Tombre.
Le paysan commencé à s'en apercevoir. Et quand M. Méline nous raconte que l'agriculteur français paye un imp(it de 14 0/0 plus élevé que son concurrent étranger, quelque paysan en sabots se lèvera, un de ces jours, qui lui dira : « En ce cas, mon bon monsieur, faites-nous une meilleure répartition de l'impôt, e* déchargez le travailleur en frappant la fortune acquise suivant l'expression de M. Casimir-Perier lui-même.
C'est dans cet ordre d'idées que M. Jules Guesde, affrontant bravement M. Méline, l'a cloué d'un mot :
Le protectionnisme, depuis huit ans, a dit à toutes les catégories de la classe possédante et capitaliste : Venez à moi, demandez, exigez, et je vous donnerai, et je vous servirai. II s'est adressé à tous les appétits, sauf aux appétit les plus re^•pectables, aux appétits de ceux qui ont faim. sauf à la classe ouvrière.
Puis, se retournant vers M. Léon Say, M. Guesde lui a fortement reproché d'être libre-échangiste, non seulement pour les produits, mais encore pour la marchandise-travail, pour la main-d'œuvre ouvrière, et d'écraser le travailleur sous la coalition des intérêts librement déchaînés.
La critique a porté. Elle aurait porté davantage, si M. Jules Guesde ne s'était vu dans l'obligation de nous
LE PAYSAN Tt)
dispenser quelques lueurs de collectivisme. Il a porté, à mon sens, le jugement le plus sévère sur cette tentative — d'ailleurs intéressante, — en constatant que ses adversaires n^éiaient pas encore mûrs pour le comjn-endre. Mûrissons donc, mais pour cela, il faut vivre. Vivons, chante M. Jules Ruche, célébrant sur les pipeaux de Tityre les joies du campagnard qui ne va plus pieds nus, mange de la miche et jouit d'un confort inconnu à l'homme des cavernes.
C'est cette société ainsi établie, la plus bienfaisante, la plus juste, la plus douce par ses mœurs et ses lois qui ait jamais été vue sur aucun point du globe, à aucune époque de l'histoire...
C'est cette société, la plus généreuse, la plus aimante, la plus prête à secourir librement ceux de ses membres dont elle aperçoit les souffrances, que vous accusez de tous les maux de l'humanité, alors que nous nous efforçons ici chaque jour, dans la mesure où nous le pouvons, de les diminuer et de les amoindrir.
Cette berquinade, débitée sans rire, fait pleurer de joie toute la Chambre. On s'embrasse dans les couloirs. On se félicite d'être si bon, et d'avoir la candeur de se le dire.
Et le paysan ? le paysan appauvri continuera de payer d'absurdes impôts, que Berquin ne veut pas réformer parce qu'il faudrait charger la fortune acquise. En revanche, la vie de tous les Français qui mangent du pain, le paysan compris, sera devenue plus chère. Et de ce surplus de la dépense de tous, s'enrichira la bourse des grands propriétaires fonciers.
Qui ne reconnaît, à ce trait, « la société la plus juste, la plus généreuse, la plus aimante, etc., etc. ».
Depuis trois ans, en France, les décès excèdent les naissances. Voilà le fait brutal sur lequel un article récent de M.de ^'adaillac, dans le Correspondant^\ienl d'appeler à nouveau l'attention du public.
Le ralentissement de la natalité date de 1830, mais jusqu'en 1889 les naissances sont demeurées en excédent sur les décès. Depuis 1890 ce sont les décès qui sont en excédent.
En 1881, l'excédent des naissances est de 108,229. En 1889, il n'est plus que de 85,646. En 1890, l'excédent des décès est de 38,446. En 1892, il est encore de 20,041.
Telle est la situation, en France, dans toute sa simplicité.
Mais ces chifiFres ne prennent leur véritable, signification que si l'on compare la natalité française avec celle des autres pays d'Europe.
En Allemagne, l'excédent des naissances était de 673,731 en 1891. En Angleterre, de 401,737 en 1892. En Italie, de 308,630 en 1892. En Russie d'Europe, de 1,632,623 en 1888. En Autriche, de 336,309 en 1890. En Belgique, de 33,131 en 1891.
« A moins d'une réforme, hélas! bien improbable dans nos mœurs, conclut M. de Nadaillac, notre race est menacée de disparaître peut-être plus rapidement que nous ne pensons. Et le seul doute qui puisse rester pour l'avenir, est de savoir si elle sera submergée
par la race Siave ou par la race anglo-saxonne, dont l'énergique vitalité contraste si tristement avec notre défaillance. »
Les causes de cette déchéance sont assez difficiles à déterminer. On a déjà beaucoup écrit sur la matière, sans arriver à d'autre conclusion que celle-ci : L'etTort vital de la race est en décroissance. En d'autres *ermes, il semble que nous soyons au bout de notre courbe d'évolution.
Pourquoi cette décadence? Parler de l'accroissement du luxe, du service militaire, de l'inégalité sociale, etc., c'est ne rien dire, puisque l'Allemagne, qui se trouve dans des conditions identiques aux nôtres, a un excédent de près de 700,000 naissances en 1891, quand nous avons, dans la même année, un excédent de 10,000 décès.
M. de Nadaillac croit se tirer d'affaire en attribuant tout le mal à la progression de la criminalité ! Il constate que la moralité ne croît pas avec la richesse, et que la Normandie, qui est une des provinces les plus riches de France, a le fâcheux privilège de fournir, en même temps, le plus grand nombre de criminels. C'est, pour lui, une révélation. Nous ne faisons pas d'enfants, parce que nous nous démoralisons; et la cause de notre démoralisation, c'est que le sentiment religieux va s'affaiblissant. Supprimons les écoles laïques, rappelons les bons pères, et rétablissons la monarchie.
J'avoue que je ne comprends pas très bien comment des gens qui proclament la supériorité du célibat et le présentent comme un idéal de perfection, auraient qualité pour nous engager à ne pas faire comme eux Que ne nous donnent-ils un peu d'aide, au lieu de se
croiser les bras et de tourner le dos à l'œuvre de pro création universelle?
Est-il nécessaire de faire oDserver que la loi de laïcité, fût-elle appliquée, — ce qui n'est pas, — aboutit tout simplement à faire enseigner la religion dans l'Église, ce qui ne peut que fortifier l'enseignement religieux? D'ailleurs, si M. de Nadaillac veut bien regarder autour de lui, il verra que tous ces criminels qui encombrent nos prisons, ont reçu le sacrement du baptême, se sont approchés de la Sainte-Table, et ont été soumis, dès l'enfance, à l'action de l'Église. Il s'apercevra encore, que les classes riches — soutiens de l'autel — sont les moins prolifiques, tandis que la vitalité de la race semble s'être réfugiée dans la population ouvrière de nos villes, laquelle ne manifeste pas toujours des sentiments d'une piété exemplaire.
Il est un autre ordre de considérations qui a complètement échappé à M. de Nadaillac, c'est la question de l'impôt. Il n'est pas douteux que nos impôts sont absurdes, grevant le travail, ménageant le riche, chargeant le pauvre. Voulez-vous travailler ? impôt de patente. Etes-vous oisif? exempt. M. Burdeau se donne un mal énorme pour exempter ridiculement de quelques sous le père d'une nombreuse famille. Il ne lui a pas plutôt fait cette faveur, qu'il l'écrase de tous ses autres impôts.
Aussi longtemps que le budget de la France s'est maintenu dans de certaines limitée, le travailleur a pu, tant bien que mal, garder sa force vive en dépit de \ l'écrasant fardeau. Aujourd'hui, la source de vie même est atteinte en lui. Et si, au lieu de nous entêter dans nos monstrueuses iniquités fiscales, nous ne nous ] décidons pas à répartir plus équitablement la charge
de trois milliards et demi, nous allons les \eux ouverts à une irréparable catastrophe.
Maintenant, il faut tout dire. Il y a, chez le Français, des habitudes de vie, des mœurs, un état mentcJ en un mot, qui le font verser dans l'égoïsme du célibat, ou, s'il est marié, le poussent à restreindre sa famille. L'Anglo-Saxon, jusqu'au dernier soupir, se surmène dans l'action. L'idée de retraite, de repos, d'oisiveté lui est odieuse. Il n'a pas plutôt épargné, qu'il se plaît à jeter le prix de son labeur dans quelque nouvelle entreprise, ou à le disperser pour son plaisir.
Le Français épargne pour jouir de la vie, — c'est son mot, — non de la vie active, mais de l'existence aimable de l'oisif qui se regarde vivre, et se félicite d'être. Dans ces conditions, ses enfants lui sont une charge, d'autant plus lourde qu'il prétend leur laisser un capital. Aucune pensée n'agit plus efficacement pour restreindre la famille. Pensée malheureuse, à tous les points de vue, car on ne réussit, le plus souvent, par là, qu'à détourner les enfants du travail.
L'Anglo-Saxon cherche simplement à assurer l'avenir de ses enfants, en leur mettant en main un instrument de travail. Ainsi, il développe en eux l'esprit d'entreprise, au lieu d'en faire des oisifs. La question d'héritage devenant accessoire, qu'importe à l'Anglais, à l'Américain, à l'Australien, le nombre de ses enfants?
On ne modifiera pas aisément l'état de choses actuel dans notre pays.
Pour réagir, il n'y a pas d'autre moyen que de frapper lourdement le revenu du célibataire (j'entends d'ici les cris des réguliers comme des séculiers), et de décharger le revenu du père de famille en proportion du nombre de ses enfants. On ne peut rien attendre
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que d'une mesure radicale, à laquelle le monde officiel résistera de toute sa puissance.
Et comme le pouvoir politique est organisé de façon à ce qu'il soit toujours plus facile d'aggraver le mal que d'y remédier, les publicistes continueront de gémir, la Chambre de discourir, et le gouvernement de maintenir l'état social dont nous venons d'apprécier les résultats.
Une réforme socialiste de l'impôt? La bourgeoisie trouve bien plus commode de se réfugier derrière ses gendarmes. Seulement, sa lâcheté ne la sauve pas, puisqu'elle est incapable de se reproduire.
Quand donc viendra l'effort de vitalité et d'audace dont notre pays a donné de si beaux exemples '^
Sous ce titre : VBégémonie de l'Europe, M. Elisée Reclus publie, dans la revue La Société nouvelle, un remarquable article qui fait singulièrement suite âmes réflexions sur la décroissance de la natalité en Franc. .
La question que se pose l'éminent penseur est celle-ci : « Après avoir eu si longtemps la prépondérance, l'Europe héritière de l'Egypte, de la Chaldée, de l'Inde, sera-t-elle à son tour déshéritée? Le foyer de civilisation qui s'est graduellement déplacé suivant son orbite, comme un corps céleste qui chemine dans l'espace, échappera-t-il à notre continent, pour émigrer,
;omme nos colons, sur les terres du Nouveau-Monde, levenues à leur tour le centre d'enseignement pour eûtes les nations civilisées ? »
Non, il n'en sera point ainsi, conclut M. Elisée leclus. L'Europe ne verra point la bande de touristes Néo-Zélandais, conduite par une agence Cook l'Océanie, qui devait venir un jour, suivant Macaulay, àsiter curieusement les ruines de Westminster. « Les nouvements de civilisation ne se propagent plus sui- ,rant une ligne de moindre résistance, mais se réperîutent d'une extrémité du monde à l'autre, comme les jndulations qui frémissent à la surface d'un étang et -•ont se réfléchir sur le rivage. »
Le foyer de lumière ne peut plus s'avancer de l'Orient i l'Occident, suivant la marche du soleil. L'esprit cololisateur a, d'étape en étape, conquis le globe et ceint a planète d'un ruban de lumière, comme le proposait ?uck à Titania. Parti de l'Egypte, de la Chaldée, de 'Inde, l'esprit humain à pris son vol. Athènes, Rome, )nt cru le fixer. Il va toujours, conquiert toutes les ,erres habitables et revient, plus puissant, à son point le départ. « C'est ainsi que, grâce à l'Occident, la îrèce a pu se reconstituer, et qu'elle a cessé d'être une ,erre de ruines pour se couvrir de cités nouvelles. De Tiéme les pays où nous cherchons les origines prenières de notre civilisation, l'Egypte, la Chaldée, l'Inde surtout, sont désormais partie intégrante du monde noderne. La fille a retrouvé sa mère. »
Sur le fond immuable des nations la science étend son universel empire, « et les mêmes livres d'étude qui servent aux Européens sont entre les mains des Japo fiais, des Hindous et des Cafres Basouto ». L'ère de ci àlisation commence pour le Nouveau-Monde, sans être
achevée pour l'ancien. « Notre force n'est point épuisée. Nous nous sentons jeunes encore, emmagasinant sans cesse, pour une vie plus intense, plus de chaleur solaire. »
Ce n'est pas moi qui contredirai à cette réconfortante affirmation de notre vitalité. Je crois, avec .M. Reclus, que pour longtemps encore la grande poussée d'initiative viendra de ce merveilleux continent d'Europe, où 370 millions d'hommes — le quart de la race humaine — possèdent actuellement plus de la moitié des richesses du monde.
Mais à mesure que les continents se peuplent, que les races se pénètrent, que la science pousse l'activité humaine accrue vers des conquêtes nouvelles, et que sapproche à grands pas le jour d'une civilisation équivalente pour tous les continents de la planète, les diversités ethniques, géographiques et climatériques n'en laisseront pas moins un vaste champ à la concurrence vitale entre les groupes humains. L'activité cérébral» prédominera nécessairement, sous quelque forme, en certains points, et les foyers de vie, si nombreux qu'ils soient, ne pourront tous irradier même chaleur, même lumière.
Il faut s'arrêter devant le merveilleux tableau où M. Elisée Reclus peint, à grands traits, la civilisation de l'Orient abordant la terre de Grèce « déchiquetée de baies nombreuses, avec des ports favorables et bien abrités, des îles et des îlots d'escale sur les chemins de la mer », où se croisent « les Grecs de l'Asie- Mineure, les Cypriotes, les Phéniciens, les gens de l'Egypte, porteurs de marchandises et d'idées ».
« Alors les populations helléniques, éclairées par lel soleil qui se levait en Asie, s'éveillaient à l'aurore de
la science et, jeunes elles-mêmes, s'ouvraient à tout ce qui est jeune et beau dans l'existence humaine. » Et puis, c'est la conquête de l'Italie et, plus tard, des Gaules, tracées d'une plume magistrale. « Que de pays d'Europe se sont succédé comme porte-lumière depuis que la Grèce leur a transmis le flambeau! D'abord la grande Rome, dont tous les hommes policés finirent par devenir des citoyens; puis, dans cette même Italie, les Républiques du Nord : Sienne et Florence, Gênes et Venise! Les communes d'Espagne et des Baléares, celles de France et des Flandres, la Hanse germanique furent aussi pour un temps les grands centres de la vie sociale, réalisant déjà, sans le savoir, comme une aurore de la société future des communautés libres et fédérées. L'Espagne, le Portugal découvrant le Nouveau-Monde et le chemin des Indes, eurent aussi leur jour, et pendant un siècle se trouvèrent les premiers à l'œuvre collective de l'humanité. Plus tard les Provinces-Unies, presque imperceptibles sur la carte, n'en furent pas moins, pendant une ou deux générations, les représentants les plus glorieux du genre humain; et Paris, après avoir été la ville des encyclopédistes, devint celle de la Révolution. On y comprit qu'un nouvel idéal venait de naître. »
Nous n'en pouvons rester là, et il faut, avec M. Reclus, avoir le courage d'envisager l'avenir. « Si les Anglais, dit-il, ont, comme chaque nation, leur hon'e et leurs misères, il n'en est pas moins vrai que dans l'ensemble, ils sont entraînés par le mouvement d'évolution le plus rapide. Ils ont ^a force de projection la plus grande, à en juger par l'accroissement de leur commerce, par l'envahissement de leur race, les em-
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piètements de leur langue. Avant la période de la Renaissance, la population des îles Britanniques était évaluée à trois millions seulement... Ceux qui parlent la langue anglaise sont déjà cent vingt millions. Leur nombre s'accroît annuellement de trois millions. »
Et M. Reclus affirme que « l'anglais sera, dans un prochain avenir, la langue universelle ». Conclusion : '( Malgré la différence des génies, la Grande-Bretagne répond à ce que fut la Grèce, il y a plus de vingt siècles... Athènes fut le centre de la Méditerranée >)rientale, Londres est un foyer de vie pour l'ensemble de la planète. »
Malgré mon admiration pour le bel essor du génie ^ anglo-saxon, il m'est impossible de m'associer à cette' conclusion. Londres est sans contredit le premier entrepôt du monde. La race anglaise couvre le globe de son activité puissante. L'humanité n'a personne à mettre au-dessus de Shakespeare et de Newton.
Mais, dans l'avenir comme dans le passé, d'autres nations peuvent, sans crainte, affronter cette rivalité redoutable. 11 fut un temps où la France balança la fortune de l'Angleterre dans l'Amérique du Nord et dans les Indes, et notre défaite fut moins une défaillance de la race que le crime d'un monarque. Si nous conquérons encore des continents, nous n'aspirons plus à les peupler, déchus que nous sommes de notre puissance prolifique.
Pourtant il y a peut-être autre chose à faire dans le monde qu'à bàtonner des nègres ou des jaunes, et à pulluler sans merci. Je ne vois pas que la qualité de la pensée française ait fléchi, et c'est la pensée qui mène le monde. La suprématie d'Athènes fut toute d'esprit. La domination de Londres est surtout un fait.
L'ÉVOLUTION HUilAINE 89
Comment le haut esprit de M. Reclus a-t-il pu rapprocher deux manifestations aussi dissemblables de l'activité humaine?
Paris n'a point renoncé à revendiquer son rang. La langue française est un trop puissant outil d'évolution, pour que ceux qui l'ont reçu de glorieux ancêtres, le gardent inactif et le transmettent inutile aux hommes qui viendront. L'œuvre même de M. Reclus est là pour attester, avec bien d'autres, que dans les divers champs de la pensée humaine, la France infatigable continue de creuser le sillon, emplissant superbement la plaine du geste auguste du semeur.