CHEZ MAZARIN
Il y a dans notre société chrétienne deux sortes de charité : l'Assistance publique, la charité privée.
L'Assistance publique consiste à prendre aux pauvres, par l'impôt, pour rendre aux pauvres ce qu'on eur a pris, déduction faite des frais de perception et d'administration. 11 n'y a de sûrement secourus qu < les employés. Appauvrir des hommes qui, par leur travail, arriveraient peut-être à nouer les deux bouts, pour leur rendre quelque monnaie sous forme de secours, est-il rien de plus absurde? Je ne parle pas du mode de distrilnition. Il est trop difficile pour n'être pas nécessairement mauvais.
Quant à la charité privée, elle est viciée dans son essence, parce qu'on en a fait une des formes de la propagande religieuse.
Tout cela ne fait pas faire un pas à la question sociale. Il s'agit de savoir si les lois qui aboutissent aujourd'hui à une certaine répartition de la richesse, peuvent être remplacées par d'autres lois plus équitables.
Les sociétés humaines se sont ^ondées sur la force. Les théoriciens du droit ne sont venus qu'après. Dans la lutte qui s'est instituée entre ces deux principes, la force a pris mille noms divers, mille déguisements nouveaux, ingénieuse à se dissimuler, comme aujourd'hui, jusque sous le nom de liberté. Le droit, qui n'a que la puissance de l'idée, gagne du terrain partout et jamais ne recule. Aidons-le à se dégager, à vaincre, puisque sa victoire ne doit pas faire de vaincus, puisque son triomphe est le triomphe de tous.
Voilà ce qu'il faudrait dire aux riches, car la question sociale est en eux. Ils ont la clef du problème. II
leur suffirait de se serrer pour faire place aux nouveaux venus. Leur conseiller d'être charitables, c'est vieux comme le monde, et, au point de vue du résultat social, bien inutile, comme l'expérience des siècles l'a démontré. Uites-leur plutôt de prendre eux-mêmes en mains la cause de la justice sociale, de faire les sacrifices que leur propre intérêt commande, et contre lesquels un égoïsme imbécile est seul à protester.
Il y aurait eu quelque courage à le faire. M. Coppée préfère leur conseiller de « ne pas céder aux menaces d'en bas ». Paroles destinées à justifier d'avance les violences d'en haut, et qui, à ce titre, s'incrusteront dans les têtes de bois pour qui elles ont été dites.
Hélas ! on crie d'en bas parce qu'on souffre, et c'est parce qu'on souffre qu'on n'est pas toujours juste. Eston juste en haut!
Si on ne criait pas d'en bas, M, Coppée aurait-il osé parler de la question sociale? Ce n'est pas sûr.
Si le bruit qui monte d'en bas est arrivé jusqu'à la sacro-sainte coupole, c'est qu'il grandit tous les jours. Pourquoi le dissimuler? C'est la révolte. Il faudrait, pour 1 apaiser, la justice. Que parle-t-on de la honte de céder aux menaces? Il n'y a pas de honte à être juste.
On cherche une force de gouvernement. Elle est là, et non dans l'attirail du passé, qui devient tous les jours plus difficile à manier et qui sera culbuté demain.
Entre deux coupes de Champagne, quelques-uns disent leur mot sur la grève et les grévistes.
La Liberté — état d'âme des ralliés — prend texte d'un mot de mon récent article pour distinguer entre la société chrétienne — toute charitable — et la société laïque — sans merci.
J'avais dit que l'interdiction de la mendicité dans nos villes et jusque dans nos derniers villages était t'ononcée par notre société chrétienne. « Vous faites • rreur, me répond mon confrère, la société chrétienne enseigne la charité. C'est votre société laïque qui, par ses préfets, ses maires et ses gendarmes, l'interdit et la traque. »
Voilà, en effet, une distinction qui n'est pas sans intérêt. Il est vrai, la société laïque, née de la Révolution, entretient dans chaque commune de France des agents salariés qui enseignent qu'il faut faire la charité, et puis la même société laïque en entretient d'autres dans les mêmes communes pour interdire, sous peine de prison, ce que les autres ordonnent sous peine de damnation éternelle. Que faire? comme dit Tolstoï.
Dans mon pays de Vendée, à la rencontre de deux chemins que je connais, je vois depuis mon enfance une vieille croix de bois en ruine. Le temps et la tourmente ont fait leur œuvre. L'homme-dieu rongé, miné, fTrité, a disparu, recueilli peut-être par des mains iJieuses. Un bras de la croix Ta suivi. Sur celui qui
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demeure, un écriteau : « La mendicité est interdite. » Le contraste me paraît assez suggestif, et mon confrère de la Liberté m'accordera sans doute que sur ce morceau de bois, les deux sociétés chrétienne et laïque se touchent d'assez près.
C'est précisément où se rencontre la difficulté que j'essayais de mettre en lumière dans moR article. Je disais : La société actuelle, avec ses fonctionnaires chamarrés, loin de venir en aide aux faibles, pèse de tout son poids sur eux, apportant aux forts le secours de la puissance publique, trahissant le principe de justice qu'elle se vante mensongèrement de servir. Il reste le vieux remède chrétien, la charité! Mais là encore, la loi civile se dresse contre le misérable.
Et toujours la question revient : Que faire?
Y a-t-ii une réparation possible des injustices sociales?
— Non, répondent les économistes.
— Oui, disent tout d'une voix les chrétiens et les socialistes.
Je laisse de côté les économistes, dont tout l'art consiste à faire courir des culs-de-jatte ficelés dans un sac, contre le vainqueur du dernier Grand Prix de Paris. Liberté pour tout le monde! En avant les culsde-jatte, et bonne chance! Tiens! le pur sang est vainqueur. Qui l'aurait cru? Eh bien! il est le plus fort, voilà tout. Ce n'est ni juste ni injuste. La liberté du faible, c'est le droit du plus fort. Culs-de-jatte, mes amis, tâchez qu'il vous pousse des jambes.
Les chrétiens disent : La charité!
Les socialistes : Une répartition meilleure.
Il y a beaucoup ù dire contre la charité. Le reproche le plus grave qu'on puisse lui faire, c'est de n'être pas
pratiquée. On donne sans doute, — voyez les millions du Sacré-Cœur, — mais pas aux pauvres. Quand on leur donne, c'est de loin, au hasard, et ce qui est pire, en mettant la main sur eux, en les enrégimentant, en les asservissant à l'Église. Ce vice rédhibitoire est sans remède.
La raison en est que la charité est instituée auprofu de celui qui donne, bien plus que de celui qui reçoit. Il est méritoire de donner, non de recevoir.
Voulez-vous gagner le ciel? donnez. J'ai péché, dit la pénitente : « Donnez », dit le confesseur. Un bon de fourneau, une soupe pour le loqueteux : le paradis pour le donataire. C'est comme ici-bas : pas assez pour l'un, trop pour l'autre.
Aussi, depuis dix-huit cents ans que la charité est expérimentée par les particuliers et par l'État, les faits la jugent. Comme solution du problème social, elle est inefficace. Je rencontre un pauvre, je lui donne peu, beaucoup, ou môme rien, suivant mon humeur. Ce n'est pas sur un pareil fondement qu'on peut bâtir un ordre stable.
Lisez, sur l'impuissance de la charité, l'admirable livre de Tolstoï, que je citais tout à l'heure. Vous verrez comment ce grand seigneur chrétien, ayant entrepris de faire lui-même du bien à ses semblables par la charité, n'y put réussir. Et c'est lui, un disciple du Christ, qui condamne la charité en dépit de luimême, et proclame que s'il faut donner aux pauvres, c'est purement par politesse. Une aumône, un coup de chapeau, c'est tout un. Question de forme, non de fonds.
Un Anglais me disait un jour : « Je ne donne jamais aux pauvres. Ces gens travaillent plus ou moins, car
la charité ne suffirait pas à les faire \i\Te. Pourquoi mendient-ils? Parce que leur salaire est insuffisant. En leur faisant l'aumône, c'est au patron que je Aiens en aide, puisque je lui permets, par ma contribution volontaire, de maintenir ses salaires au-dessous de ce qui est nécessaire pour faire vivre ses ouvriers. Si on ne donnait jamais rien, on arriverait très vite à faire relever les salaires, et c'est aux travailleurs qu'on aurait rendu service. Pour ceux qui auraient faim en attendant, il y a le ico7'k house. »
Voilà deux chrétiens partis de points de \ue bien opposés, l'évangélique Tolstoï et l'Anglais biblique, qui aboutissent tous deux à la même conclusion : condamnation de la charité.
Le socialiste, lui, parle de droit. Le socialiste veut une répartition plus équitable des richesses. Problème hardi et dont la solution torture l'esprit humain. Mais que dire de l'application, qui voit d'avance se dresser contre £lle tous les intérêts coalisés.
Nous n'en sommes encore qu'à de timides mesures préliminaires proposées dans le Parlement, et pour lesquelles, toute l'arche de Noé parlementaire manifeste son horreur par des grognements effarés. Donner à ceux qui n'ont pas assez, cela irait encore ; mais ce qu'on donnera, le demander, non plus bénévolement, mais légalement, à ceux qui ont trop, voilà ce qui épouvante nos excellents chrétiens.
Et nous en sommes là : le remède du Christ, condamné par des siècles d'épreuve; la justice humaine qui doit remplacer la charité de Dieu, ajournée. En attendant, on interdit la charité, et le jour de la justice n'étant pas encore venu, les misérables demeurent le bec dans l'eau, ce qui ne les nourrit guère.