‹ La mêlée socialeChapitre 61 sur 131 · TOUT EN HAUT · texte numérisé non relu

TOUT EN HAUT

M. Jules Simon nous redemande Dieu. C'est, paiLît- ;1. le préservatif suprême contre les bombes. Il n'y parait guère à Téducation chrétienne de Vaillant, pa^^ plus qu'aux poésies déistes d'Henry. Peu importe. On a séparé l'Eglise de l'Ecole: c'est de là que vient tout le mal. Il faut revenir à Dieu. Rendez-nous Dieu, commande M. Jules Simon.

Quelle singulière idée de croire qu'on peut ôter ou rendre Dieu à volonté! Le soleU, assurément, tournait autour de la terre avant Copernic. Qui donc réclame le retour à l'astronomie de Ptolémée? Le piquant de l'aventure, c'est que mon Copernic à moi, n'est autre que M. Jules Simon en personne.'

Du temps que j'étais écolier, le Dieu officiel de l'Etat me fut prestement enlevé par cet apôtre du Dieu intérieur que chacun porte en soi. Ainsi l'exigeait la passion de la liberté si ardente alors chez M. Julea Simon, qu'il n'hésitait pas — en dépit de la foi reli-;

gieuse qui fait toute l'unité de sa vie — à proférer cette narole impie du haut de la tribune : « Je réclame, sans inbages, le droit d'outrager une religion. »

Venu de si haut, un tel enseignement a porté ses fruits. Un an auparavant, — en 1867, — le même Jules Simon, au Corps législatif, avait dénoncé le Concordat comme une œuvre de tyrannie rétrograde, en avait demandé l'abolition dans un langage admirable de force et de clarté, qui séduisait, entraînait notre jeunesse. « Plus d'alliance possible entre le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel : le temps des compromis est passé. Le pouvoir spirituel ne peut vivre désormais qu'au nom de la liberté et en l'invoquant. S'il l'invoque, il a toute la force que lui donne la vérité qu'il peut contenir. S'il ne l'invoque pas, il devient l'ennemi des principes sur lesquels la civilisation moderne repose, et, à ce titre, nous ne pouvons plus être nous-mêmes que ses ennemis. »

Ainsi parlait le maître, ainsi firent les disciples. Et, en attendant que Dieu fût exclu de l'Etat, on le transporta respectueusement de l'école à l'Eglise, où M. Jules Simon peut le voir. On nous dit aujourd'hui que la philosophie s'était trompée, et que Dieu doit reprendre le chemin de l'école où l'attend M. Jules Simon. Que ne nous laissait-on tranquilles, en ce cas! Nous serions entrés à Saint-Sulpice, pour couper au plus court, et nous prêcherions actuellement la bonne parole.

Maintenant, tout bien examiné, je crois que je suis en mesure de rassurer M. Jules Simon et de lui rendre le Dieu qu'il me demande, après me l'avoir pris. Les journaux exagèrent. Dieu n'est pas aussi loin qu'on le dit. Il est dans le Concordat et touche, de ce chef, une

soixantaine de millions, sans parler du loyer des nombreux édifices consacrés au culte ou au logement des ministres du culte — qu'il faudrait chiffrer, si j'en crois un ancien séminariste, par des centaines de millions.

Somptueuseijient installé dans ses temples, où la loi le protège par des dispositions spéciales, je le retrouve aux carrefours des routes de nos campagnes, au prétoire, et, il faut bien le dire, à l'école. Entrez dans nos écoles primaires, le premier livre que vous y trouverez, c'est le catéchisme. Ouvrez les livres scolaires à tous les degrés de l'enseignement, vous y verrez le Dieu des spiritualistes trônant en maître, et répondant d'une façon souveraine aux plus hautes questions que se puisse poser l'esprit humain. J'ai eu sous les yeux un livre d'histoire, de l'enseignement secondaire, où l'auteur va jusqu'à donner la date précise de la création du monde d'après les données de l'Écriture. On n'est pas plus orthodoxe.

Il y a bien la question du personnel, mais cela s'arrangera par le triomphe de l'Eglise. Le lycée de Nantes, où j'ai fait mes humanités, est maintenant dirigé par un prêtre. Ce n'est pas à M. Jules Simon qu'il faut apprendre que l'Université croit en Dieu et le proclame. Pourquoi donc nous redemander Dieu, puisque la grande proscription de M. Jules Ferry n'a abouti qu'à une fausse sortie?

Ne vous lamentez pas, Dieu est toujours là, visible, où les siècles l'ont mis, où la tradition le maintient et fait, bonne garde autour de lui. Il est dans la loi, il est dans les mœurs, plus dominant que jamais.

Sur un seul point il est menacé : dans le domaine de la conscience. Mais là, M. Jules Simon lui-même

est impuissant. Toutes les marques extérieures du respect, tous les hommages officiels, Dieu les obtient et s'en pare. Mais au plus profond des cœurs, le doute s'est glissé. Un texte de loi peut décréter des apparences. Un texte de loi ne rappellera pas la foi perdue Et la foi qui, aux jours de sa domination souveraine. n'a pas sauvé l'humanité de la violence, se trouve plus mipuissante que jamais à nous en préserver aujourd'hui.

Il y a pis. Le dernier refuge de la foi vivante et agissante, c'est bien — n'est-ce pas? — l'âme des apôtres hardis dont M. de Mun est le chef, sous l'inspiration de Léon XIII. Que dire, quand nous voyons ces prêcheurs jeter à tous les vents de l'esprit, avec la parole divine, de nouveaux ferments de révolte sociale ? Ecoutez la Gazette 'de France :

Les pires centres révolutionnaires, Roubaix, Armen tières, Saint-Cliamont, Decazeville, Garmaux, étaient, il y a quelques années à peine, habités par des populations chrétiennes. Leurs représentants au conseil municipal ou à la Chambre, étaient catholiques et conservateurs, et la propagande des révolutionnaires n'avait pu les convaincre et les attirer.

C'est seulement le jour où des catholiques se sont jetés dans le mouvement socialiste que la fissure s'est produite, et tout s'est écroulé et tout s'est effondré, les croyances religieuses aussi bien que les traditions conservatrices.

La Révolution les a recueillis, et elle n'a pas maintenant de plus fervents adeptes, de plus fanatiques défenseurs que ces ouvriers jadis chrétiens que les prédications et les excitations des comte de Mun, des abbés Naudet, des Patineau, des Garnier ont dévorés et pervertis.

Le Temps n'est pas moins alarmé :

Comment des ouvriers ne se laisseraient-ils pas séduire

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aux promesses socialistes, quand ils les entendent torabei de bouches qu'ils ont l'habitude de regarder comme les organes de la vérité divine? Les orateurs matérialistes des clubs révolutionnaires entraînent les ouvriers mécontents et aigris; les abbés, selon le cœur de M. de Mun, ébranlent et séduisent la partie saine encore des travailleurs de l'usine ou des champs...

... Tout ce monde travaille ainsi inconsidérément et conspire au développement de l'anarchie. C'est ce que Ton peut constater partout où s'exerce l'action du socialisme chrétien.

Jugez de mon embarras, Jules Simon, mon ancien maître. Vous m'ôtez Dieu. Sur votre parole, je fais la République, et me mets paisiblement en route vers la révolution sociale. Et puis, effrayé de votre œuvre, vous me redemandez Pieu, comme suprême ressource. Hélas ! mon bon maître, vous ne l'aviez pas perdu, mais voyez à quoi il s'occupe présentement. Ce sont ses envoyés, ses porte-paroles, qui vont déchaînant l'anarchie. Si Dieu est contre nous, quel recours nous reste? Le pape est complice. Le bourreau est usé.

Avez-vous entendu parler de ce magicien qui, ayant fait sortir un génie d'une bouteille, ne put jamais l'y faire rentrer? Le génie libéré, donna de l'aile, et, après avoir effrayé tout le monde, finit par accabler les gens de bienfaits.

C'est peut-être l'histoire de la Révolution sociale.

Grande affluence dans les églises. De quoi M. Magnard prend texte pour nous prêcher onctueusement l'esprit nouveau à la suite de M. Spuller : « Nécessité de modifier l'orientation du régime actuel : danger et inutilité de s'attaquer à une force telle qu'est encore le catholicisme, etc., etc.. »

Je n'ai garde de discuter ce qu'il peut rester de croyances sincères, au cœur des foules avides des spectacles des jours saints. Je connais d'excellents bourgeois, les plus sceptiques du monde, grands railleurs de mômeries, déplorables impies, qui se feraient couper en quatre plutôt que de faire gras le vendredi saint. Tel, Sganarelle permettant très bien à Don Juan de se moquer du Ciel, mais n'admettant point qu'il niât le moine bourru, « car il n'y a rien de plus vrai que le moine bourru^ dit-il, et je me ferais pendre pour celui-là. Encore faut-il croire quelque chose en ce monde. »

Je n'entre point dans les consciences et je respecterai tous les ynoines bourrus qu'on voudra. Mais j'avoue que le spectacle de nos églises m'inspire de tout autres réflexions qu'à MM. Magnard et Spuller.

Je pense au fils du charpentier, moi aussi, et il n'y a personne, dans toute la chrétienté, qui se réjouit plus ardemment que moi de le voir apparaître au seuil de Notre-Dame. Non pas semblable à ces idoles de plâtre qu'on habille d'or dans les niches où fume l'en-

cens, tandis que Torgue, emplissant la nef de se3 vagues sonores, berce l'extase du rêve qui repose la pauvre humanité de la vie. Non. Je le voudrais te! que le vit la Judée, ce juif illuminé, traînant ses haillons à tous les carrefours pour abaisser les riches, i'xalter les misérables, enseigner l'amour des hommes, prêcher le pardon.

Ah I s'il pouvait surgir, avec sa foule grouillante de loqueteux éblouis, ce serait vTaiment une belle rencontre que celle du prêtre tout chamarré d'or face à face avec son Dieu, qui fut homme, et souffrit dans sa chair de toutes les iniquités sociaks, comme, se dressant au parvis de son temple, il en souffrirait encore aujourd'hui. En vérité, ce serait un dialogue digne d'être entendu.

— « La religion du Christ triomphe, dirait l'un, vois ces fidèles courbés sous la main du prêtre, acclamant le Ressuscité, invoquant son nom, le proclamant Dieu. »

— « L. est, en effet, répondrait l'autre, un spectacle auguste entre tous. Le décor en est prodigieux, mais je ne vois que merveilles d'art et richesses, tout ce dont j'enseignais le mépris. Qu'avez-vous fait de la parole du Maître, du Verbe d'amour et de pitié que j'arrosai de mon sang dans les rochers de la Judée?

« Quoi, c'est mon prêtre qui reçoit des millions de "ésar, mon prêtre à moi qui prêchai l'abandon de lous les biens 1 Quoi, il faut payer pour prendre place dans mon temple, payer pour entrer dans la nef, payer pour arriver jusqu'au choeur, payer pour baiser les reliques ou de vains simulacres, payer pour naître, pour prier, pour mourir! Ils sont donc revenus, les marchands que je chassai jadis! Je les vois installés

dans la chaire. Où ai-je dit que mon culte eût besoin de cette pompe ?

« M'adorer, c'est soulager les pauvres, aider les déshérités. Qu'est-ce que les quatre mendiants déguenillés que je traînais après moi, maraudant l'olive ou la figue au bord du chemin, auprès de ces foules qui dépérissent dans des villes scandaleuses d'un luxe provocateur?

« Madeleine, folle de son corps, fut par moi rachetée. Quel est ce troupeau de femmes flétries que vous couchez sur des registres infâmes, pour les livrer administrativement à la bestialité de chrétiens authentiques, d'abord nourris par vous de mon corps et de mon sang?

« J'ai voulu l'amour. Je ne vois que l'égoïsme et la haine. J'ai voulu le pardon. La violence est partout. Hier dans votre Paris chrétien, trente mille hommes massacrés en huit jours, sans qu'une voix de prêtre s'élevât pour dire : Assez de sang! »

L'éloquence de la chaire ne soufifre pas la contradiction. Il y a des agents de la force publique et des juges, même, pour réprimer ce langage, aussi révolutionnaire aujourd'hui qu'il y a dix-huit cents ans. Ce que les fidèles d'aujourd'hui feraient du Christ, — du vrai, — cela se devine aisément. Demandez à M. Lépine, successeur de Pontius Pilatus.

C'est que la pièce est restée la même, si les rôles sont distribués autrement. Les corps constitués, les pharisiens, ont changé de nom : les révolutionnaires aussi. C'est une des principales satisfactions que, de temps à autre, s'accorde l'humanité. Les chrétiens, jadis révolutionnaires, sont devenus conservateurs,

tandis que d'autres perturbateurs du vieil ordre social ont surgi. A travers tout, les intérêts demeurent, toujours inexorables, toujours fondés sur l'argument suprême de la force.

Le pur enseignement moral, même venant dii Christ, même sous la menace de Dieu — ce gendarmesupérieur — a moins changé l'humanité qu'il nt; semble.

11 faut que les forces se Jéplacent pour qu'un équilibre nouveau soit créé. Donner à la masse la conscience de sa force, lui enseigner, avec la méthode, l'art de se contenir, de se discipliner elle-même en vue de l'action réglée, voilà le seul fondement sûr d'un état social nouveau. L'histoire de l'humanité enseigne qu"il y faut l'eflort de beaucoup de générations.

Quant à Vesprit nouveau de ces deux pharisiens d'égale distinction, bien que de dénominations différentes, qui ont nom Spuller et Magnard, c'est une découverte aussi neuve que la pierre polie des cavernes préhistoriques. Ces bonnes âmes savent très bien que ce n"est pas le culte qui est en cause, mais seulement le gouvernement théocratique. Or, on ne fait pas sa part à la théocratie. Elle prend tout, et ne rend que ce qu'on lui arrache.

Les bourgeois qui firent — un peu par surprise — la Révolution française, s'aperçoivent qu'ils ont déchaîné le populaire, et, demandant secours à l'Eglise, renoncent à séculariser l'Etat. Nos pères, plus franco, auraient appelé cela : reculer. Plus subtil, Spuller enguirlande sa poltronnerie de rhétorique. Cela ne change rien à la réalité des choses.

On nous demande de ne plus nous attaquer à l'église catholique. Qu'est-ce à dire? Des églises partout, dé

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frayées par les infidèles aussi bien que par les croyants, un clergé salarié de millions, des moines pullulant, les biens de mainmorte reconstitués : voilà la grande persécution de l'Eglise !

Contre la conscience humaine, les lois sont impuissantes. Est-ce donc outrager la conscience, que de vouloir reléguer la religion dans ses temples? Quel est le grand sujet de plainte de nos évêques à l'heure actuelle? L'exigence d'une comptabilité régulière dans les fabriques trop souvent obligées de recourir à la générosité de l'Etat. Encore Spuller, efiaré, tempère-t-il cette tjTannie de son inflexible modération.

Que M. Magnard prenne patience. La liberté de conscience est dure à qui, pendant des siècles, a détenu le privilège exclusif de dire. Elle s'imposera pourtant. Et c'est la Révolution qui l'aura faite, en dépit des prétendus philosophes qui mettent leur scepticisme affalé au service de la domination de l'Eglise.

CHEZ lYlAZARIN

M. François Coppée a parlé de la charité sous la coupole. Je n'ai pas l'honneur de connaître M. François Coppée. Tous ses amis s'accordent à dire que sa conversation est étincelante. Sa prose est plus banale. Cependant je la préfère à ses vers, parce qu'elle est mieux rythmée.

Il a donc parlé de la charité pour dire quoi? Qu'il

y avait des pauvres et qu'il fallait les soulager.

Quand la baronne Pfeiffer raconte qu'elle arrive du sermon où le prédicateur a dit des choses nouvelles sur la charité, Giboyer lui demande : « Est-ce qu'il a dit qu'il ne fallait pas la faire? » C'est, qu'en effet, il n'y a plus que cette nouveauté-là à en dire.

M. François Coppée n'a pas été tenté par ce paradoxe. Il nous a donc déclaré qu'il y avait des pauvres, -et il l'a congrument prouvé. Remontant jusqu'à Jésus- Christ, pour éviter l'accusation de ne pas faire comme tout le monde, il a paru ignorer qu'avant le Golgotha les hommes fussent susceptibles de s'aimer, de s'entr'aider quand cela ne contrarie pas trop les habitudes de la vie courante.

« // y aura toujours des pauvres. » Il le faut bien, pour permettre aux riches de gagner le ciel. Tout émues de ces révélations, les belles dames des tribunes, bien emmitouflées, ont immédiatement quitté l'Institut pour aller gagner le ciel en passant par l'allée des Acacias.

On fera peut-être à M. Coppée le reproche d'avoir glorifié saint Martin pour n'avoir pas fait d'enquête sur les antécédents judiciaires de son mendiant avant de lui donner la moitié de son manteau. Cela était d'un saint. Combien de païens en ont fait autant, ont même donné peut-être le manteau tout entier — ce qui ne les empêche pas de brûler présentement dans les flammes de l'enfer.

En réalité, le christianisme a changé les formules, et non l'homme. L'homme n'est pas méchant quand iln'y a pas d'intérêt. On peut lui recommander de faire le bien. Il le fera ou non suivant le caprice, la fantaisie, l'occasion.

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