LES RESERVISTES DU TRAVAIL
cette condamuation atteint-elle, l'homme ou l'ordre social?
D'ailleurs, je n'entends pas esquiver la difficulté. Voulez-vous que le coureur ait vagabondé, mendié, volé? Soit. Il sort de prison. Votre juge ne l'a pas condamné à mort. Qu'en prétendez-vous faire, quand il est en règle avec la loi? Il a peut-être une femme, — illégitime, si vous voulez, — des enfants de hasard, à qui il tient par quelque fibre, comme la bête des bois. Tout ce monde a subi la pire détresse, les dernières affres de la misère, pendant que la prison achevait d'hébéter, de dégrader l'homutne.
Cette course affolée dans Paris, que mon correspondant estime à.' excellente hygiène^ c'est du travail cherché au prix d'un effort désespéré, souvent inutile. Cela vaut un mot de pitié peut-être, une pièce même, avec cette pensée : « Cet homme en a plus grand besoin que moi. » Et tout ce qui vous vient à l'esprit, c'est de vous ériger en juge impeccable de celui qui dépense désespérément ses poumons, ses muscles et son sang, pour la chance douteuse d'un salaire insuffisant!
Eh! mon ami, tire-moi du danger.
Tu feras, après, ta harangue.
Qui sait? Si chacun faisait son bilan, le coureur aurait peut-être des excuses qui manqueraient à l'anfre, si prompt à juger, si dédaigneux parce que c'est lui qui est dans le fiacre chargé de bagages.
Et il faut que ce soit un incroyant qui dise ces choses à de prétendus disciples du Christ!
Un jour, entrant chez Louise Michel, à Montmartre, j'y trouvai, assis devant une écuelle de soupe, un
homme dont je connaissais la triste vie. Rien n'est plus facile que d'abuser du grand cœur de Louise. « Savez-vous, lui dis-je tout bas, que cet homme a volé? — Eh bien! fit-elle, en ouvrant de grands yeux, lia faim tout de même. » Je n'en pus tirer autre chose, et je demeurai fort embarrassé de ma réponse.
J'avouerai volontiers qu'elle n'est pas toujours bien composée, larmée de réserve. Seulement, que voulezvous, elle a faim tout de même,, comme dit Louise Michel. Elle a si bien faim, qu'elle en meurt quelquefois. Et c'est justement ce qui vient d'arriver à deux réservistes de Paris. Une jeune femme et son enfant, âgé d'un mois, ont été trouvés morts de faim, dans un taudis du quartier de la Muette...
J'ignore si la mère avait commis de grands crimes. Je ne répondrais pas qu'elle eût reçu la bénédiction nuptiale à la Madeleine, avec accompagnement d'orgue et de plain-chant. L'enfant, à la rigueur, peut être tenu pour innocent, bien que l'Église enseigne le contraire. En tout cas, les voilà morts. C'est de quoi rédiger un fait divers. Et puis tournons la page.
Pendant ce temps, il en meurt d'autres. Il y a tant de manières de mourir de faim. Ces deux misérables cadavres font un peu de bruit pendant une heure, parce qu'on nous les montre, hideusement émaciés, figés dans la suprême angoisse , accusateurs de l'homme comme de Dieu.
Mais, dans le cours ordinaire des choses, la faim ne procède pas aussi brutalement. Elle atténue d'abord la puissance de vie, étiole, anémie, réduit progressivement l'être à un minimum de vitalité qui le livre sans défense à toutes les maladies de misère. Les germes infectieux sont là qui guettent leur proie, et le