LES RESERVISTES DU TRAVAIL
registre de l'hôpital vous dira d'une façon authentique le nom de la maladie mortelle. Mais derrière cette fausse étiquette, il y a la misère, il y a la faim.
Sur de tels fondements, s'élève la civilisation moderne ; sur le monstrueux amas de souffrances qui sont le crime de Dieu, se bâtit le peu de bonheur humain que notre égoïsme sauve du piège des choses. Contre l'exécrable destinée Thumanité s'efforce, tantôt supprimant quelque parcelle de douleur de la torture universelle, tantôt accroissant le mal, ou le laissant suivre son cours. Pour quelques subventions, quelques initiatives généreuses, des aumônes, des formules toutes faites de pitié menteuse, les heureux du monde longtemps se sont tenus pour quittes envers les misérables. Mais, voilà qu'il n'en va plus de même, et que les humbles d'hier se font arrogants, demandant des comptes et réclamant leur dû.
Aussi longtemps qu'on s'obstinera dans l'ancien ordre d'iniquités, les mauvais sentiments, la haine, la colère, la violence, répondront à la stupide résistance des égoïsmes apeurés.
Lorsque des actes irrécusables auront hautement prouvé la bonne volonté de tous pour tenter la réalisation d'un ordre meilleur, la grande paix humaine se fera d'elle-même dans les cœurs.
Alors, il n'y aura plus besoin de niveler la terre où gît le guillotiné Vaillant, d'en ôter jusqu'aux dernières traces de sépulture, d'en jeter les fleurs à la voirie, de disperser ces petits tas de pierres qu'amoncèlent des mains inconnues, dans une protestation obscure qui est la menace de l'avenir.
178 LA ÎIELÉE SOCIALE
H se dit, à la Chambre, de fort belles choses sur l'impôt progressif ou dégressif. Oserai-je présenter à nos députés quelques timides observations sur un impôt que je me permets de trouver remarquablement agressif.
Je veux parler de l'aventure de ce marchand de mégots condamné correctionnellement à cent francs d'amende pour avoir vendu, au prix de cinq centimes, ua petit tas de bouts de cigares à des pensionnaires de Bicétre.
J'ai lu le discours de M. Léon Say, et j'admire fort la rhétorique de ce philanthrope enragé. L'excellent homme déclare intolérable Vimpôt personnel. Il entend supprimer le contribuable. 11 faut être socialiste pour avoir la pensée d'atteindre les personnes par l'impôt. M. Léon Say taxe les choses simplement. Tant pis pour elles. Les maisons, les champ?, les habits, le pain, le vin, la viande, se tireront d'affaire comme ils pourront. Passons-nous de ces choses et nous n» payons rien. N'est-ce pas merveille?
Rodin, prépare ta statue pour ce bienfaiteur du pauvre !
Il est vrai que Rothschild ne peut pas déjeuner une fois de plus que le ramasseur de mégots ; souvent même il a moins d'appétit. Si le commerce du ramasseur de mégots a prospéré, et qu'il dispose de dix sous pour son déjeuner, l'Etat lui en prend bien deux ou
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trois, car je le défie de rien manger qui ne soit pas imposé. Si bien qu'en fin de compte, le contribuable de M. Léon Say, tout exempt qu'il soit d'impôt, finit, 6 surprise 1 par payer les taxes qui, cependant, ne portent pas sur les personnes.
Ne te presse pas, bon Rodin.
Mais quoi ! tandis que prélevant deux ou trois sous sur les dix sous du ramasseur de mégots, je rogne du cinquième au moins sa part d'aliments, — ce qui est notable, — la même opération pratiquée sur le déjeuner de M. de Rothschild ne l'atteint pas du tout dans la même proportion, puisque le fût de Château-Laffitte paye exactement la même taxe que l'horrible piquette. C'est donc la rigoureuse justice pour les choses, lesquelles doivent être bien contentes, mais l'extrême injustice pour les hommes qui auraient vraiment le droit de maugréer.
Toute réflexion faite, ami Rodin, donne du pied dans ta maquette, et n'en parlons plus.
Le ramasseur de mégots est philosophe. Il accepte sans protester sa situation, puisqu'en dépit des discours et des proclamations, on s'obstine à ne pas la lui faire meilleure. Mais ces dix sous dont il donnera trois à l'Etat, encore faut-il les gagner. Il est vieux, fatigué, usé par l'âge, le travail, les vices même, si vous voulez, comme tel grand seigneur en renom. C'est une créature humaine après tout. Il a peut-être dans un coin quelque vieille béquillarde qui va mendiant aux églises, des enfants grandissant sur la voie publique. II les aime peut-être, et voudrait, pour les aider, gagner les quelques sous dont l'Etat prendra le cinquième pour envoyer l'un de ses fils se faire tuer à Madagascar. Même seul, il faut vivre, puisqu'il y a des
gens payés pour repêcher qui se jette à la Seine.
Travailler? Où? Comment? Ressources professionnelles, nulles. Il ne sort pas des grandes écoles, celui-là. Il avait la ressource de ses bras. Elle lui manque. On trouver l'emploi de son reste d'activité? II se munit du petit bâton armé d'une fine pointe, et le voilà circulant tête basse, l'œil quêteur, entre les petites tables des terrasses de nos cafés. Il se faufile, il se glisse, il s'in sinue. Sous les chaises, sous les tables, sous les jambes, un petit coup sec du bâton ramène la petite chose noire encore fumante, qui tombe d'un second coup dans la boîte entr'ouverte.
Il passe sans jamais s'arrêter, indifférent à la foule, le regard furetant dans le fourré des sièges et des guéridons, découvrant le butin où nul ne s'imaginera! t de l'aller chercher, muet, tout à sa piste comme lin dien trappeur. C'est un pauvre, mais il ne mendi pas. Il est misérable, de vêtements souillés, de barl^ inculte et de mine lamentable. Le consommateur, qu'il agace, le méprise, le garçon de café dont il gêni^ le service le traque, l'agent, qui prévoit la tentation d'un larcin, le surveille, le patron, dont il offense la respectabilité, le chasse ignominieusement. Injurii', bousculé, vilipendé, il va toujours, déplorable juif errant, sans les cinq sous de l'autre.
Combien de fois dans un jour le chemin de la Bastille à la Madeleine? Dans le froid, dans la pluii , dans le vent, dans la boue, que de circuits, que de détours sur le pavé glissant, souliers troués, blouse ruisselante sur les vieilles jointures qui craquent,- Désespérante poursuite de l'hiver à travers les terrasses désertes.
Le soir dans quelque bouse immonde une bourse
s'établit. Des industriels font la rafle, spéculent sur cette marchandise, trouvant encore à tondre sur la misère du ramasseui\ et travaillent en grand culots de pipes, bouts de cigarettes et fragments de cigares, en vue du consommateur spécial. Quelquefois aussi le ramasseur s'émancipe, fait ce travail lui-même, et va l'offrir à l'acheteur.
Cette industrie-là, à première vue, ne parait pas bien criminelle. Ramasser des débris qui ne sont la propriété de personne, res nullius, et donner une valeur marchande à ce qui n'en avait pas, est-ce donc un acte réprouvé du Gode issu des Droits de l'Homme? Au prix d'un douloureux effort, vivre de débris, de fumier, est-ce donc un crime aux yeux de la loi? Oui, sans doute, répondent tout d'une voix et le législateur et le juge de notre République.
M. Léon Say ne reconnaît pas à l'Etat le droil d'intervenir pour protéger le travailleur dans l'usine, — il l'a écrit en toutes lettres, — mais ce législateur ne conteste pas à l'Etat le droit d'interdire aux particuliers l'exercice d'une industrie déterminée, dont il s'arroge le monopole dans un intérêt fiscal. Nos économistes gémissent peut-être sur une si déplorable atteinte à la liberté qui leur est chère, mais ne proposent point de rien modifier à ce régime.
Le résultat de ce système, c'est que le ramasseur de bouts de cigares cause un préjudice à l'Etat, fait tort à nos finances, porte atteinte à l'équilibre du budget. Car le pensionnaire de Bicêtre, qui fume les rognures de cigarettes et de cigares piétines dans la boue, peut-être achèterait un paquet de cigarettes tous les mois. Donc, sus au criminel. Au tribunal, le ramasseur "^ négofs. Le nôtre y fut en effet. Groiriez-vous que le
182 LA MELEE SOCLâ.LE
drôle avait offert au fisc cinquante francs pour transiger. On ne Técouta pas. Cent francs d'amende, et les frais qui doivent doubler la somme.
Encore un métier qui va disparaître. Débrouillezvous, coquins, et conquérez à force de travail, de bonne conduite et d'économie, comme dit Léon Say, le droit de payer à l'Etat vos deux sous sur dix chaque fois que vous vous permettrez d'avoir faim.
S'il ne trouve pas d'autre métier, je conseillerais volontiers au marchand de mégots de se faire raffineu; L'est une profession bien plus profitable. Il y a quelque.années, l'un de ces industriels se trouva avoir bâti, par mégarde, certain mur qui dissimulait aux agents du fisc une énorme quantité de marchandises. Délit constaté, procès pendant. Notre grand sucrier cependant, évita la police correctionnelle. L'Etat fut bon, ce jour-là. Il transigea pour trois cent mille francs. Vous voyez bien que le métier est meilleur.