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Les patrons, assurément, ne voyaient pas ces nouveaux venus d'un bon œil, car il est plus commode, pour qui exerce l'autorité, d'avoir affaire à des résis- ;ances fractionnées, émiettées, que de lutter contre des volontés coalisées. Nous ne sommes pas faits aux mœurs de la liberté. Nos chefs d'industrie avaient accoutumé de voir leur personnel plier devant eux. Tout philanthropes qu'ils fussent, sans doute, il leur fallait quelque philosophie pour se résoudre à compter avec des hommes que la loi leur livrait soumis, et qui s'organisaient, aujourd'hui pour discuter d'égal à égal, demain pour se révolter peut-être.
La philosophie, d'ailleurs, n'est pas le trait dominant de nos grands industriels. Dès qu'ils virent se dresser devant eux les premiers groupements qui menaçaient leur omnipotence, ils leur déclarèrent tout d'abord une guerre sans merci. Ouvrier syndiqué, ouvrier renvoyé. Ainsi débuta la campagne. Les grands établissements métallurgiques, les mines, les Compagnies de chemins de fer rivalisèrent de combativité.
Parfois, on daignait prendre un prétexte, arguer d'un travail jugé défectueux, d'une querelle avec un contremaître batailleur pour éliminer Vagent de désordre, c'est-à-dire le travailleur coupable de défendre ses intérêts. On n'hésitait pas à agir brutalement quand on espérait que l'incident ne retentirait pas trop loin. On comptait inspirer ainsi une terreur salutaire, et faire reculer les braves gens menacés à l'endroit le plus sensible : le pain des enfants.
Naturellement, l'Eglise aidait, venant au secours des patrons contre les ouvriers. Le personnel de l'usine, errégimenté de gré ou de force dans des asso-
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dations jjieuses, était, par menaces ou par dons, détourné du scandale des syndicats. L'iiistoire de Notre- Dame de l'Usine est connue. Ce n'est qu'un cas entre mille. Un petit industriel, relativement libéral, m'a raconté que le chef d'une grande industrie, dont le concours lui était nécessaire, lui avait imposé dans ses ateliers une de ces associations religieuses, sous peine de se voir couper tout crédit.
Est-il besoin de rappeler que l'enquête que je fis à Anzin établit que les directeurs de la mine exerçaient ouvertement les pires brutalités contre les affiliés du syndicat? Les meilleurs ouNTiers se voyaient, du jour au lendemain, expulseb comme des malfaiteurs. On allait jusqu'à chasser un ouvrier non syndiqué, en lui déclarant qu'on ne le reprendrait que si son fils, syn diqué, quittait le pays. Ainsi le renvoi de la mine ne suffisait pas à satisfaire la basse rancune de la Com pagnie d'Anzin. Elle prononçait des sentences d'exil. Comment la violence n'aurait-elle pas répondu à la violence?
Le parti républicain a jugé, jusqu'ici, qu'une loi sur les associations était au-dessus de ses forces. La crainte de contrarier l'Eglise, en restreignant la tolérance dont abusent les congrégations, la fait reculer devant l'exécution d'un de ses engagements les plus solennels. On a donc établi cette règle : s'associera qui voudra. Seulement, si vous déplaisez, le gouvernement lâche sur vous ses juges. Et il se trouve des magistrats pour poursuivre, et des magistrats pour condamner. On appelle cela la liberté et la justice. Qu'est-ce que serait l'arbitraire?
Pour épargner ces ennuis aux syndicats, on a voulu leur assurer la liberté légale par une loi particulière
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On a tout simplement abouti à rendre la constitution des groupements syndicaux plus difficile, et à les gêner dans leur action. La résistance des grands maîtres de l'industrie s'est trouvée encouragée d'autant. La lutte est devenue plus violente. Et là où la liberté eût fait la paix, les tracasseries administratives ont installé la guerre en permanence.
Les Compagnies de chemins de fer ne pouvaient rester en arrière dans cette grande campagne de résistance aux syndicats omTiers. M. Jourde a donné lecture à la tribune, d'une lettre confidentielle d'un ingénieur d'une grande Compagnie, à son cher camarade de la Compagnie voisine. Il y est dit, en toutes lettres, qu'on devra refuser les congés demandés par les ouvriers pour se rendre à l'assemblée générale de? syndicats. Toute demande de congé, à l'époque de l'assemblée générale, ne sera accueillie que si l'agent s'engage par écrit à ne pas se rendre à l'assemblée des syndicats. Un député a triomphalement fait observer que la lettre avait été retirée. La belle avance, si les sentiments qui l'ont dictée demeurent 1
Il faut reconnaître que M. Casimir-Perier, président de la Compagnie d'Anzin, n'était pas en très bonne situation pour demander aux Compagnies de chemins de fer de respecter la liberté des syndicats. M. Jonnart a tenu, d'ailleurs, à ce qu'aucun doute ne subsistât dans l'esprit des chers camarades., et pendant qu'il leur recommandait le libéralisme le plus distingué à l'endroit des ouvriers syndiqués, il prenait soin de les informer que lui-même, grand maître des chemins de fer de l'Etat, ne permettrait point à ses ouvriers de faire partie d'un syndicat. Si les ingénieurs des Grandes Compagnies n'avaient pas compris
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ce langage, c'est que leur libéralisme aurait été encore plus échevelé que celui du ministre défunt, qui revivra, soyez-en sûrs, dans la personne de son successeur.
La raison invoquée par le ministre est si parfaitement ridicule, que les journaux amis n'ont point osé la reprendre à leur compte. Faire d'un homme d'équipe un foi^ctionnaire comme M. le préfet de la Seine, est d'une ironie un peu lourde.
J'aime mieux l'attitude des journaux monarchistes, qui refusent carrément à tous les employés de chemins de fer la liberté de se syndiquer, telle que la leur reconnaît la loi de 1884. Ik en donnent pour raison l'importance nationale du service des voies de communication. A ce compte, que dira-t-on des mineurs, qui alimentent de houille toutes nos industries, à commencer par celle des transports? Se verront-ils prochainement retirer la maigre liberté qu'ils ont si chèrement payée d'amendes et de mois de prison, à l'occasion de la grève de Lens?
Pour le moment, M. Jules Delafosse se contente de déclarer, dans le Fir/aro, que tout gouvernement qui permet aux ouvriers de chemins de fer de se syndiquer est fou à lier. Je signale ce député à l'attention de M. Garnot, qui cherche justement un ministre des travaux publics. Avec lui, du moins, nous n'aurons pas les fadaises avocassières de M. Jonnart, et tout le monde y ^erra clair. Je sais bien que M. Delafosse est bonapartiste. Sommes-nous donc républicains?