‹ La mêlée socialeChapitre 82 sur 131 · ASSOCIATIONS CORPORATIVES · texte numérisé non relu

ASSOCIATIONS CORPORATIVES

Je ne sais ce qu'il adviendra de la grève de Pulhnann City. La fureur destructive des premiers jours est maintenant calmée. On n'échange plus que des menaces. Demain on discutera. Bientôt ce sera la paix. Quelle paix, couvant quelles batailles? C'est ce que dira l'avenir.

Pendant qu'on remet les voies ferrées en état et qu'on s'occupe de réparer les dégâts, peut-être pourrions-nous profiter de ce que l'expérience se fait dans un pays lointain, pour raisonner, sans passion, du bien et du mal qui peut sortir un jour des grandes associations ouvrières. « Jamais, dit le Journal des Débals., le danger que peut faire courir à la vie sociale la fédération de toutes les forces ouvrières ne s'était manifesté d'une manière aussi redoutable. » C'est làdessus que je voudrais dire un mot.

Les associations corporatives, aux Etats-Unis, se conforment au programme que nos politiciens bourgeois prétendent assigner aux syndicats ouvriers de la République française. La politique en est rigoureusement exclue. Constituées pour défendre les intérêts de la corporation, ces associations considèrent qu'elles ne peuvent que se compromettre dans les luttes de la politique. Elles se sont donc fait une règle absolue d'y demeurer étrangères. Ce n'est pas une contrainte de la loi, c'est le sentiment de leur intérêt qui les empêche, pour gagner les douteuses faveurs d'un parti,

de s'exposer aux représailles de Faulre. En dehors des questions purement économiques où leur intervention ne peut surprendre, que demanderaient-elles à la politique? Leur liberté, qui est totale, ne peut s'accroître. Elles ont assez à faire de la mettre en action.

Pour tout dire, on trouvera dans toutes les associations ouvrières en Amérique, une défiance des politiciens, une haine de la politique, qui réjouirait le cœur de nos grands industriels. Les groupements ouvriers en sont-ils plus inolîensifs au regard des patrons"^

Voilà ce qui n'est pas du tout démontré.

Chez nous, le syndicat ouvrier se trouve en présence de deux partis : l'un qui favorise son éclosion et veut lui assurer la liberté nécessaire (c'est le parti avancé, allant du simple radical au socialiste révolutionnaire), l'autre qui lui suscite tous les obstacles, ferme ses Bourses du travail, expulse les syndiqués, les frappe spécialement en temps de grève (c'est le parti gouvernemental, exécuteur hypocrite des haines réactionnaires). Comment les ouvriers ne rechercheraient-ils pas l'appui de ceux qui les aident, contre ceux qui les persécutent?

Si les syndicats sont étrangers à la politique, aux Etats-Unis, c'est que tous les partis sont d'accord pour leur assurer toute la liberté. Qui donc en France les jette dans la politique, sinon ceux-là mêmes qui leur en font grief, et dont les irritantes persécutions ne leur laissent pas d'autres recours ?

Supposons que nous en sommes au point de l'Amérique. La période de lutte est passée. Tous les partis sont d'accord pour reconnaître la pleine liberté des syndicats. Les associations purement corporatives fonctionnent indépendamment de toute influence

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politique, consacrant tous leurs efforts à la défense des intérêts des nriasses industrielles. Où sera l'autorité patronale capable de résister à la pression d'une force d'autant plus redoutable qu'elle s'exercera rationnellement, pacifiquement, sans à-coups de violence ? Nos grèves, calmes à Graissessac, turbulentes à LenSj la grève même de Chicago avec ses incendies et ses meurtres, ne sont que l'apprentissage hâtif de la redoutable grève silencieuse, toute de calme et de paix, devant qui céderont les plus fiers, parce qu'elle donnera le sentiment de l'irrésistible. La grève générale n'est qu'un mot encore. Qui sait ce que feront sortir de ce mot, l'éducation, la discipline des foules industrielles aujourd'hui dissociées, demain peut-être solidement massées? Quelle force monstrueuse surgira tout à coup de toutes ces faiblesses accumulées ?

Je sais bien que chez nous la loi interdit la fédération des syndicats ouvriers, et que par là, sans doute, nous nous flallons d'écarter le danger que l'événement de Chicago fait apparaître à tous les yeux. Les patrons pourront se fédérer. Les ouvriers, non. C'est pur enfantillage. Voyei la France couverte de syndicats ordonnés, pacifiques, soumis à la loi, et dites-moi s'il est besoin d'un contrat fédéral passé par-devant notaire, pour que l'intérêt commun les mette tous en mouvement, d'une seule impulsion, quand il apparaîtra clairement menacé.

Un conflit d'une telle gravité ne dégénérerait-il pas nécessairement en violences? On ne sait. Quand les masses en seront arrivées au degré de possession de soi qu'il suppose, par la paix ou par la force elles seront maîtresses iu monde, et le sentiment qu'en

auront les oligarchies les condamneront sans doute h la résignation définitive. Le nombre sera roi, non plus théoriquement comme aujourd'hui, mais réellement, parce qu'il sera digne de l'être, parce que sa souveraineté aura pour nom : la liberté.

Et la conclusion ? Toujours la même : Composez.

Qu'on le regrette ou non, le régime de compression a vécu. Si les hommes ne sont pas encore assez maîtres deux-mêmes pour se gouverner suivant une règle idéale, ils sont du moins assez affranchis pourne pou voir être ramenés sous l'ancien joug. C'est pourquoi il faut de toute nécessité transiger. Les résistances aveugles, comme celles dont nous sommes témoins, ne peuvent que précipiter les catastrophes, qu'anéantir, dans d'horribles déchirements, le meilleur de notre éneigie.

Tandis que nous discutons vainement, tandis que nous ajournons toutes les solutions, le gouvernement impérial allemand, sans se laisser intimider par le progrès continu de la plus puissante organisation socialiste, dispute résolument l'ouvrier à ceux qui se présentent comme ses interprètes autorisés. On sait qu'il a institué l'assurance ouvrière obligatoire contre les maladies, contre les accidents, contre l'invalidité, contre la vieillesse. Loin d'y voir une atteinte à la liberté, il conçoit ces services comme la transformation moderne de l'assistance publique qui doit prévoir tout ce qui vient arrêter le développement normal de la vie Ju travailleur. La contribution obligatoire de chacun n'est, pas plus que l'impôt ordinaire, une atteinte a la liberté. Qu'avons-nous fait dans ce sens? Rien qu'ébaucher une loi sur les accidents qui depuis douze

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