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RÉGLEMENTATION DU TRAVAIL

L'Office du Travail vient de publier les résultats du recensement quinquennal de 1891. Nous passons de 38,218,903 Français à 38,343,192. Cette misérable augmentation de 124,289 âmes en cinq ans nous met en état d'infériorité manifeste au regard de nos voisins allemands. Tout a été dit sur l'arrêt d'accroissement de la population française. Rien n'a été fait pour rendre son ancien pouvoir prolifique à la race menacée de décadence. Les campagnes continuent de nous offrir un excédent de naissances. A la ville, les décès l'emportent. Par malheur, les populations rurales désertent de plus en plus les champs pour les agglomérations urbaines. On a constaté de 1886 à 1891 un mouvement de 700,000 travailleurs dans ce sens. 0(1 cela s'arrêtera-t-il?

C'est depuis longtemps un lieu commun de constater la dépopulation croissmte des campagnes. Un journal faisait justement ressortir, il y a quelquesjours,

que rémigration ouvrière vers la ville n'était que Tarrière-garde de l'émigration bourgeoise. C'est un exode général. Dès qu'on se voit pourvu de quelque moyen d'action, instruction, capital, relations permettant (l'aspirer aux faveurs gouvernementales, on quitte, sans se retourner, les douces réalités du vilidge natal pour les décevantes chimères des cités. Bourgeois de grande ou de petite fortune, ouvriers de l'atelier ou de la charrue, tous accourent au-devant de l'inconnu. L'un s'ennuie sur sa terre et veut connaître la joie de vivre: en dix ans, les champs sont hypothéqués et la ruine est venue. L'autre, appuyé de son revenu, va chercher un surcroit d'aisance, lutte, misère, dépense parfois ses derniers sous, ou, s'il réussit, use prématurément sa vie dans le plus aride labeur. Ceux-là sont les heureux. Que dire des autres?

A la caserne, ils ont pris le goût de la ville et de ce qu'ils appellent ses plaisirs. Retourner au village parait une déchéance. On cite ceux qui sont restés et s'en sont bien trouvés. On ne dit rien des autres. Et quand vient l'heure de quitter le pantalon rouge, on écrit à ceux de là-bas l'éternelle lettre : « Envoyez-moi un peu d'argent pour attendre; bientôt je serai casé. » Alors commence l'odyssée lamentable, les démarches inutiles, les promesse trompées, les rebuffades.

A vingt ans, on ne se décourage pas aisément. On tire sur les vieux, qui lentement voient leurs économies s'engouffrer dans le trou sans fond. L'argent s'épuise, et la place attendue ne vient pas. C'est qu'il y a concurrence. Du haut en bas de l'échelle sociale, c'est une lutte désespérée pour la fonction publique. A la première difficulté: « Si j'avais une place, dit l'homme embarrassé, cela me tirerait d'affaire. » Et voilà tous

ses amis en mouvement. Et, comme chacun fait de même, j'ose affirmer que le nombre est bien restreint des Français qui ne sont pas en quête d'une place pour eux-mêmes ou pour quelqu'un de leurs amis. Comment se reconnaître dans une pareille bataille et comment vaincre surtout? Les appétits sont impitoyables. Les plus forts ont le dernier mot. Une trésorerie générale de 80,000 francs, qu'on fait gérer pour 6,000, ce n'est pas trop pour le frère d'un député bien pensant. Mais une place de percepteur, ou de facteur, une simple recette buraliste, cela ne s'obtient pa? aisément. Que de pourparlers, que de recommandations, que d'espoirs déçus! Si l'on a, par malheur, un député qui ne soit pas bien en cour, on est perdu. Si l'on est bien recommandé et que le concurrent le soit mieux encore, on est perdu tout de même.

Le miracle, c'est que, pendant ce temps, la France Iravaille, produit, paie quatre milliards pour tous ses budgets, et, tout en criant misère, s'enrichit. Cette France-là, c'est la France de la Culture et de l'Industrie. C'est la France qui laboure, herse, sème, plante et récolte, c'est la France qui bat le fer, équarrit le bois, taille, coupe et maçonne. Eh bien! vraiment, si le malheur a voulu que notre jeune militaire, à sa sortie de la caserne, trouvât sa place à l'usine, au lieu de retourner aux champs, peut-on dire que, dans le présent et dans l'avenir, sa situation soit meilleure et sa vie plus heureuse ^^ue derrière la charrue?

J'ai, sous les yeux, le dernier rapport sur l'application de la loi relative au travail des femmes et des enfants dans les manufactures. Que n'en peut-on faire la lecture, le soir, aux veillées de village, pour permettre aux campagnards d'apprécier leur bonheur,

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suivant le mot d'un ancien? Dans les filatures des Vosges, dans les moulinages de soie de la vallée du Rhône, de la Loire, de la Haute-Loire, dans les fabriques de lacets de Saint-Chamond, ce sont de malheureux enfants de douze à quinze ans qui trti- . vaillent plus de douze heures^ contrairement à la loi. Cependant, dit M. Richard Waddington, les cas où la journée normale de l'enfant atteint douze heures sont les plus nombreux. Quel succès de philanthropie, n'est-ce pas, que d'atteler à un métier pendant douze heures un enfant de douze ans. Les enfants sont encore employés, la nuit, dans certaines usines à feu continu. < Il est des travaux particulièrement malsains et pénibles, dit M. Waddington, pour lesquels l'emploi des filles mineures de seize à vingt et un ans devrait être interdit ou tout au moins réglementé. » Nous sommes bien loin de compte, et quand le travail aura été interdit aux femmes, il faudra des hommes, apparemment, pour les remplacer.

Quant aux rapports des inspecteurs divisionnaires à la suite du rapport général, c'est l'éternelle histoire de la torture lente ou rapide de fhomme par la machine. Dans les tuileries de Myennes (NièvTo), les ouvriers sont obligés, en violation de la loi, de travailler treize et quatorze heures par jour. S'ils réclament l'application de la loi, on les renvoie. Et comme les patrons sont syndiqués, les ouvriers expulsés ne peuvent plus trouver d'emploi dans la région. Dans presque tout l'arrondissement de Château-Ghinon, la journée de travail, en 1891, atteignait quatorze heures par jour. Dans les ateliers de confection pour hommes, à Selles-Saint-Denis, la journée des femmes et des Jilles mineures était de treize et de quatorze heures de

travail effectif pour gagner 0 fr. 60 ou 0 fr. 75 par jour.

Dans les Vosges, quarante usines sont autorisées à employer les enfants la nuit. Dans la même région, « il existe encore un assez grand nombre d'usines dont la salubrité laisse beaucoup à désirer. Les étages sont très bas, et les machines tellement nombreuses qu'on a de la peine à passer; la ventilation y est absolument nulle... Ce qui est à redouter, c'est l'internement pour ainsi dire perpétuel dans ces salles d'usine, oïl l'on respire un air vicié, chargé le plus souvent de poussières nuisibles ». Est-il besoin d'ajouter que partout on constate la présence des enfants dans ces établissements insalubres.

Dans la sixième circonscription (Aube, Marne, Haute-Marne, Meuse), l'inspecteur visite des exploitations souterraines de phosphates. Il y trouve des enfants employés au fond des puits à pousser de petits wagonnets, dans des galeries d'environ soixantequinze centimètres de hauteur. « Ils sont obligés de marcher courbés ou sur leurs genoux. » L'aération est parfois défectueuse, et les lampes servant à l'éclairage appauvrissent l'air respirable. De là de nombreuses maladies constatées par le maire de la localité à l'époque du conseil de revision. Toujours, dans la même circonscription, l'inspecteur signale les causes suivantes d'insalubrité dans un grand nombre d'ateliers : « poussière se dégageant, dans les filatures, des ateliers d'apprêts de tissus, où il se forme aussi des vapeurs acides lorsqu'on fait l'épaillage chimique; chaleur excessive existant dans plusieurs ateliers d'apprêts, poussières provenant des meules à aiguiser, dimensions trop petites de plusieurs ateliers, défaut

de propreté, absence ou insuffisance de ventilation, etc., etc. »

Pour la 21* circonscription (Allier, Loire, Haute- Loire, Puy-de-Dôme), l'inspecteur écrit : « Dans les verreries, les enfants de dix à douze ans sont généralement occupés la journée entière, douze heures, au lieu de six. Dans les tuileries et briqueteries, où le travail demandé aux enfants est très fatigant, on exigeait des enfants occupés comme porteurs, des journées atteignant jusqu'à seize et dix-huit heures de travail. »

Dans la 7* circonscription, M. X..., fabricant de boutons à Pavoy, arrondissement de Château-Thierry, contrevenant à la loi, s'était vu dresser procès-verbal par l'inspecteur. Écoutez la suite de l'aventure : « Au moment où cette affaire allait être jugée, écrit l'inspecteur, j'ai dû l'annuler en présence de lettres et cartes de sénateurs et même de la sous-préfecture. On me demandait l'indulgence. Cet industriel est, paraît-il, maire de sa commune. Il a beaucoup d'influence, et une condamnation aurait produit, me disait-on, le plus fâcheux effet. J'ai donc cru ne pas devoir persister, et j'ai écrit au procureur de la Répubhque de considérer mon procès-verbal comme nul. » C'est le bouquet, n'est-ce pas?

J'aurais voulu parler des accidents. Je n'en finirais pas. Les rapports ne sont qu'un long martyrologe. On n'y voit que jambes cassées, doigts coupés, membres broyés ou brûlés, morts atroces. Quel volume on ferait (le cette sinistre statistique! Quant aux réparations judiciaires elles sont dérisoires. A Paris, un enfant travaillant à sa machine tombe dans une fosse qui aurait dû être entourée d'une grille. 11 se casse une

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