MITROPHANE CRAPOUSSIN
dont la collaboration, à visage ouvert, nous est acquise désormais.
« Et tandis que Lutèce imbriaque se vautre dans son 'excrément, heureuse du César de louage (i) quelle s'est donné, nous, les linostoles verts des futures -néoménies, conglori fiant, sur tels modes xténués, le stérile hymen des impubères chers, nous déploierons les banderoles, fervents du seul
(i) Ceci date de l'époque boulahgiste.
Amour et des lauriers que, pour nos tempes, fait croître en ses jardins Lesbos immar cessible. >>
Cela était modestement signé R. V.
Et l'on put lire désormais des sonnets du nouveau promu qui déclarait :
Moi, j'ai des cornes d'antilope dans la bouche.
et qui célébrait en vers coruscants « les cieux entrevus, Cerazonte ou Formose >/ ! Il chantait les oiseaux :
Le Flamant et le Jabiru, L'Ibis mangeur de serpent cru,
Mais sans colique, Le Manucorde et le Hibou Percogitant sous le bambou
Mélancolique.
Et le Casoar vénéré
Dont le plumage écrit en ré
Mineur flamboie Et, non obstant leur collège ars.
Libidineux, virant, les Jars
Autour d'une oie.
Le Cormoran, le Pélican,
Le Pélican qu'Alfred vit quand
Jaillit son œuvre.
La Cigogne du doux Tou-fou, Le Fou raillant la Grue au cou
Long de couleuvre.
« Ainsi »..., concluait le Messie révélé, après v'tte énumération prestigieuse :
Ainsi, les empennes vermeils Habitent l'arche des sommeils
Exempts de lucres, Et la neige blanche, les ors, ImpoUus dorent de trésors
Tons ces volucres.
Afin que le Poète soit
Chappé d'amour, quand il s'asseoit
Sous les pilastres De la crypte jaune où l'encens ^onte en flocons évanescents
Parmi les astres (i).
^^ On voit qu'en dépit de la gouaille, ce Crapous- ''*' sin disposait d'une verve et d'une science de rythme qui lui valait son titre de « vedette >>. Cette abondance dans la fantaisie, cette liberté d'allures, ce débordement de malice espiègle et de jeunesse, cette vivacité française, était mal vue des symbolistes pontifiants. J'ai dit qu'ils avaient réussi un moment à mettre la main sur le Décadent. Baju s'était vite ressaisi et avait célébré son affranchissement en tête du premier numéro de la seconde série du Décadent,
(i) M. Laurent Tailhade s'est révélé, depuis, l'auteur do ces strophes «?a les intercalant dans les Poèmes aristophanesques.
la seule qui compte, assure Verlaine, et c'est pour cette rédaction dès lors « homogène >> que le maître écrivit la Ballade des bons écrivains :
Quelques-uns dans tout ce Paris Nous vivons d'orgueil et de dèche.
D'alcool bien que trop épris Nous buvons surtout de l'eau fraîche En cassant la croûte un peu sèche.
A d'autres, la truffe et les vins Et la beauté jamais revêche.
Nous sommes les bons écrivains.
Phœbé, quand tous les chats sont gris, Profile de sa pointe rêche Nos corps par la Gloire nourris Qui s'effilent en os de seiche.
Et Phœbus nous lance sa flèche.
La nuit nous berce en songes vains Sur des lits de noyaux de pêche.
Nous sommes les bons écrivains.
Beaucoup de beaux esprits ont pris L'enseigne de l'homme qui bêche, Et Lemerre tient les paris.
Plus d'un encore se dépêche D'essayer d'entrer par la brèche, Mais Vanier, à la fin des fins, Eut seul de la chance à la pêche.
Nous sommes les bons 'écrivains.
LES POETES DECADENTS. 99
Envoi
Rien que la bourse chez nous pèche.
Princes, régnons, doux et divins.
jQuoi que l'on pense ou que l'on prêche, Nous sommes les bons écrivains (i).
{1} Au même moment, M. Georges Izambard, qui fut, à Charleville, le professeur d'Arthur Rimbaud, nous décochait cette ballade sans venin, dans la Jeune France, revue libre où Maurice Barrés publia des fragments de Sous Vœil des barbares. Le directeur de cette revue, fondée en 1878, était alors t janvier 1888) Paul Demeny, et le secrétaire de la rédaction Victor-Emile Michelet.
Ballade pour les décadents.
Sceptre à la main, comme un ânier, Vanier nous mène à la cravache.
Faute de mieux, très casanier, Verlaine boit de la bourrache.
L'idéal dont il s'amourache Nourrit seul ses longs ramadans.
Ce n'est pas là ce qui nous fâche, Nous sommes les bons décadents.
Mais Verlaine est trop routinier :
A la rime riche il s'attache.
Conspuons-le, sans barguigner !
Rimericher est d'un potache :
C'est vieillot comme une patache.
Luil... donner dans de tels godans! Debout, Raynaud, brandis ta hache :
Nous sommes les bons décadents.
Grands incompris, sachons cogner Sur la « gloirette » et le panache.
Intelligibles, au panier !
Banville n'est qu'une ganache, Zola... pouah!... V. Hugo... macache:
Seuls régnons divins et pédants.
Baju ! troussons-nous la moustache, Nous sommes les bons décadents.
Envoi.
Du Plessys, esthète sans tache, Prête-moi ta trompe d'Eustache, J'ai cinq mots à glisser dedans :
Nous sommes les bons décadent?.
Oui, il y avait de bons écrivains au Décadent. Tout n'y était pas farce et nugatelles. Les Symbolistes ne nous pardonnaient pas de nous moquer de leur jargon et affectaient de nous mépriser, parce que nous avions le sourire. Ils nous traitaient de plaisantins. Certes, leurs revues avaient leurs vedettes et leurs ténors. Il s'y publiait de beaux vers, mais le Décadent pouvait supporter la comparaison. A preuve, ce sonnet que j'y cueille, au hasard :
SONNET
A Auguste Fourès.
Les nostalgiques citronniers, aux feuilles blêmes, S'étiolent et leurs parfums, avec ennui, Meurent dans le Jardin peuplé de Chrysanthèmes : Pour la dernière fois, le soleil tiède a lui.
Soir des morts ! Glas chargés de pleurs et d'anathèmes ! Le Souvenir s'éveille et reprend, aujourd'hui. En sourdine, les vieux, les adorables Thèmes Des renouveaux lointains et du bonheur enfui.
Le Souvenir marmonne à voix basse. Une cloche
Funéraire, dans le ciel gris où s'effiloche
Maint lambeau d'occident fascé de pourpre et d'or.
Et c'est le crépuscule automnal des années Que, d'un encens trop vain, fait resplendir encor La mémoration des corolles fanées.
Laurent Tailhade.
J'en pourrais citer d'autres, et aussi des proses du même écrivain et de divers, mais la plupart de ces choses ont été reprises en volumes par leurs auteurs, et les curieux pourront retrouver ce qui reste à la source. Je me bornerai à reproduire, pour leur rareté, deux sonnets de Jules Renard.