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Quel était l'état d'esprit des poètes au lendemain de la guerre de 1870 ? Nous pouvons nous renseigner dans la publication où leur élite collaborait alors : la Renaissance, revue littéraire t artistique, hebdomadaire, dont le premier numéro parut le 28 avril 1872. Nous relevons au -ommaire, à côté des noms de Victor Hugo, -\Iichelet, Sainte-Beuve, ceux de Théodore de Banville, Sully-Prudhomme, Arthur Rimbaud, atuUc Mendès, François Coppée, Claretie, .latigny, Paul Verlaine, Armand Silvestre, Stéphane Mallarmé, Léon Dierx, Charles Gros, Albert Mérat, Léon Valade, Ernest d'Hervilly, l'Emmanuel des Essarts, Louis-Xavier de Ricard, de Hcredia, etc.
Victor Hugo, de qui ces poètes avaient solli-
2 LA MELEE SYÎ^ÎBOLISTE.
cité le patronage, le leur mandait, en disant : « Courage, vous réussirez. Vous n'êtes pas seulement des talents. Vous êtes des consciences. C'est de cela que l'heure actuelle a besoin...
« Nous venons d'assister à des déroutes d'armées ; le moment est arrivé où la légion des esprits doit donner. Il faut que l'indomptable pensée française se réveille et combatte sous toutes les formes. L'esprit français possède cette grande arme : la langue française, c'est-à-dire l'idiome universel. La France a, pour auditoire, le monde civilisé. Qui a l'oreille prend l'âme. La France vaincra. On brise une épée, on ne brise pas une idée. Courage donc, vous, combattants de l'esprit. Le monde a pu croire un instant à sa propre agonie. La civilisation, sous sa forme la plus haute, qui est la République, a été terrassée par la barbarie sous sa forme la plus ténébreuse, qui est l'Empire germanique. L'énormité même de la victoire la complique d'absurdité. Quand c'est le moyen âge qui met sa griffe sur la révolution, quand c'est le passé qui se substitue à l'avenir, l'impossibilité est mêlée au succès et l'ahurissement du triomphe s'ajoute à la stupidité du vainqueur. La revanche est fatale. La force des choses l'amène. Ce grand xix® siècle, momentanément interrompu, doit reprendre et
reprendra son œuvre, et son œuvre c'est le progrès par l'idéal. Tâche superbe.
« L'art est l'outil, les esprits sont les ouvriers.
« Faites votre travail, qui fait partie du travail universel.
« J'aime le groupe des talents nouveaux. lî y a aujourd'hui un beau phénomène littéraire qui rappelle un magnifique moment du xvi® siècle. Toute une génération de poètes fait son entrée. C'est, après trois cents ans, dans le couchant du xix^ siècle, la Pléiade qui reparaît. Les poètes nouveaux sont fidèles à leur siècle ; de là leur force. Ils ont en eux la grande lumière de 1830, de là leur éclat. Moi qui approche de la sortie, je salue, avec bonheur, le lever de cette constellation d'esprits sur l'horizon.
« Oui, mes jeunes confrères, oui, vous serez fidèles à votre siècle et à la, France... Rien ne vous distraira du devoir. Même quand vous en semblerez le plus éloignés, vous ne perdrez jamais de vue le grand but : venger la France par la fraternité des peuples, défaire les empires, faire l'Europe. Vous ne parlerez jamais de défaillance, ni de décadence. Les poètes n'ont pas le droit de dire des mots d'hommes fatigués...
« Un journal» comme le vôtre, c'est de la France qui se répand. C'est de la colère spirituelle et
lumineuse qui se disperse ; et ce journal sera, certes, importun à la pesante masse tudesque victorieuse, s'il la rencontre sur son passage ; la légèreté de l'aile sert la furie de l'aiguillon. Qui est agile et terrible; et, dans sa Forêt-Noire, le lourd caporalisme allemand, assailli par toutes les flèches qui sortent du bourdonnement parisien, pourra bien connaître le repentir que donnent à l'ours les ruches irritées.
« Victor Hugo. »
L'art parnassien est alors à son apogée. Ce qu'on aime, c'est la ciselure, le relief, la couleur, la sonorité du vers. Mais la psychologie y reste analytique. On en est toujours à la forme didactique. On rend directement ses impressions sans les transposer. L'on part en guerre contre la littérature bâclée et commerciale. On y démolit Scribe, Emile Augier, Camille Doucet. Les collaborateurs de la Renaissance prennent pour têtes de Turc : Dumas fils, d'Ennery, Pailleron, Victorien Sardou. On y fustige les rimeurs malhabiles. Une suite d'articles sur «les poètes morts jeunes >> ne manque ni de verve ni de salacité.
La note patriotique y vibre, comme il était naturel après nos désastres. On renvoie Ofîenbach
Autriche; pourtant on y exalte toujours Wagner. Camille Pelletan trouve à reprendre, chez nous, un excès de « chauvinisme >>. Mais on s'applaudit d'une manifestation populaire en faveur de la France, au théâtre Cari de Vienne, où la -aile s'est levée tout entière pour écouter la Marseillaise. Blémont cite, avec émotion, ces paroles prononcées par Swinburne à propos de l'Année terrible de Victor Hugo :
« Non, maintenant, après tant de sombres jours, après tant de terreurs et tant d'angoisses, aucun ami de la France ne peut refuser à Paris la grandeur et la dignité que le premier de ses nfants a ainsi constatées au temps de ses misères. Toutes les bouches humaines déblatéraient sur les péchés et les hontes de Paris : serrée par ses ennemis, abandonnée de ses amis, la grande cité était en proie à l'assaut de toutes les mains et de toutes les langues ennemies ; on la niait t't la supprimait en Europe ; c'était l'heure de prendre sa défense. >>
Emile Blémont profitait de l'occasion pour déclarer que l'indifférence -et l'impassibilité n'étaient plus possible aux poètes. A la même heure, Verlaine écrivait ses Romances sans paroles où il abjurait l'idéal parnassien.
Certes, une grande diversité d'opinions se fait
jour parmi les collaborateurs de la Renaissance qui d'ailleurs a pris soin de nous avertir que, << malgré l'unité des vues générales, la responsabilité absolue demeure, à chacun, de ses articles ». La précaution était sage.
On y trouve peu de controverses politiques ou religieuses. Toutefois il est bon de souligner cet article de Sainte-Beuve, le plus caractéristique en ce sens :