RÉPONSE A UN JEUNE CATHOLIQUE
« Monsieur, << Vous vous emparez d'une phrase dans une lettre qui était destinée à répondre à un ordre particulier d'arguments, mais vous ne me la renvoyez pas telle que je l'ai écrite : je n'ai pu dire en effet et je n'ai point dit : << Nul homme sérieux << et sensé ne peut croire désormais, etc. >> J'aurais manqué, en m'exprimant ainsi, au respect que j'ai pour les sincères croyants. J'ai dû dire qu'il était bien difficile à des esprits exacts, armés de critique et se livrant à l'examen, de croire ce qu'on croyait autrefois. Ce n'est point par lettres qu'on peut développer toute sa manière de voir à cet égard. Il suffirait, pour ne point se méprendre sur la mienne, d'avoir lu ce que je
n'ai cessé d'écrire depuis quelques années ; mais c'est une peine que je ne prétends infliger à personne. 11 n'est jamais entré dans ma pensée de chercher à ôter ou à diminuer la foi chez qui la possède. Quant à apprécier le mouvement des c royances, la crue ou le décours de la foi, ce n'est point dans de courts espaces ni d'une génération à l'autre que cela se mesure : ces changements se marquent par siècles, et les divers états d'incrédulité et de croyance, à divers degrés, coexistent à la fois ; il n'est pas toujours aisé de les bien démêler.
« Le grand progrès moderne (sur lequel je ne me fais point d'ailleurs trop d'illusions) serait de ne point recourir aux voies anciennes et de vivre l'un à côté de l'autre, de se combattre sans se maudire. Une phrase de votre lettre m'effraye un peu : « Il y a, dites- vous, des malfaiteurs dans l'ordre intellectuel comme dans l'ordre social >> ; et vous renvoyez les premiers comme les seconds devant les juges. Il serait juste du moins que, dans ce cas-là, il y eût le jury : car autrement il est bien difficile d'éviter les jugements à la Caïplie et à la Ponce- Pilate.
« Vous voyez, monsieur, que, si j'avais l'espace les réponses ne me manqueraient pas, et peut-
être ce qu'il y a de tranchant en apparence et en réalité s'adoucirait un peu. Je vous chicanerais fort sur Bossuet, Pascal, Descartes et Malebranche que vous rangez sous les mêmes croyances. Je vous contesterais absolument Descartes ; je vous ferais remarquer que je ne trouve nulle part en ce temps-ci le mode d'argumentation de Pascal et surtout sa morale chez ceux qui se disent orthodoxes ; enfin vous auriez à m'expliquer pourquoi Bossuet considérait Malebranche comme le plus dangereux des novateurs et sa doctrine comme un scandale.
<< Mais au lieu de s'expliquer et de se connaître, on se juge sur prévention, on se fâche, on s'enflamme, et l'humeur, comme la passion, continue à gouverner le monde.
« Excusez-moi, monsieur, si je vous parle comme étant un peu moins jeune que vous devez l'être, et ne voyez en tout ceci qu'une preuve d'estime.
« Sainte-Beuve. »
Il faut noter aussi cette pensée, cueillie dans les échos, à propos d'une inscription lue sur le mur de clôture du cimetière Montparnasse : << Liberté, Égalité, Fraternité i> :
— << Dans combien de siècles cette devise stricte-
L1-: LYRISMI'. FKANtjAib. 9
ment vraie pour les morts sera-t-elle enfin une vérité pour les vivants ? »
Et cette autre :
— << Dans le Temps, ce journal qui est en train de lâcher, non pas M. Sarcey, mais la République, M. Jules Soury, emboîtant le pas à M. Egger, dit beaucoup de mal de la France, de la littérature française, et « du petit homme aimable et spirituel << qu'il considère toujours comme le type de notre << nation >>. Que pensez-vous de ce petit homme aimable et spirituel? En lisant cet article, nous songions aux vieux Français, à Rabelais, à Ronsard, à Montaigne, à Corneille, à Pascal, à Diderot, et aux Français modernes, à Hugo, à Michelet, à tant d'autres: tous petits hommes aimables et spirituels. »
On y est républicain, « Il en est en politique comme en arithmétique, oîi les zéros ne prennent de valeur qu'en se, plaçant à droite. >> En somme, la France reste encore le pays de Voltaire. On y préfère Montaigne à Pascal. Aucune trace de mysticisme. Le poètes se partagent. Ceux qui, à la façon de Banville, ne s'éblouissent pas des splendeurs païennes, décèlent le pessimisme noir de Leconte de Lisle. Mais déjà, avec Verlaine, Mallarmé, Cros^ Rimbaud, s'indiquent d'autres tendances. Des influences étrangères
se font jour. Ainsi Burty écrit des articles sur le japonisme mis à la mode par les Concourt d'où sortira un art neuf. Emile Blémont prépare les voies au S3niibolisme par une série d'études sur les préraphaélites anglais et les poètes spirites américains.
Déjà l'on prévoit les violences du Décadent. On commence à perdre le respect. Oyez plutôt :
— << Un critique de beaucoup d' esprit a donné une excellente formule de la spéculation de M. Alexandre Dumas fils. Cette formule se compose simplement de trois mots: Pathos, Paphos, Pathmos.
— « Boulet lui-même est écœuré d'avoir monté une ineptie aussi formidable que le Roi Carotte. // a assez de M. Sardou.
— << Des poètes et des individus excessivement vertueux ont été couronnés par V Académie française. Il y a déjà longtemps que V Académie s'est couronnée elle-même. >>
Le genre rosse s'annonce :
— « M^^ Nilsonn-Rouzaud doit créer cet hiver à Paris le rôle d'Eros dans Psyché. Elle recevra la goutte d'huile. Puisse cela l'engraisser un peu. »
En prose, on y est quelque peu sceptique et désenchanté :
<< — Nous sommes ainsi faits que nous discutons
(/avantage une vérité évidente qu'une absurdité OH un prodige. »
, ' << — Tout ce qui est spirituel a été écrit mille fois, mais paraît toujours nouveau, la plupart des hommes ne retenant de leurs lectures que les sottises. >>
L'influence de Schopenhauer se marque dans certaines boutades sur les femmes et dans certains aphorismes sur la vie, dénués d'optimisme. On reprend le mot sceptique de Voltaire : « Quand on est aimé d'une jolie femme, on se tire toujours d'affaire », mais on épingle à côté cette pensée de Joubert qui va. devenir l'évangile symboliste? « Les beaux vers sont ceux qui s'exhalent ( ômme des sons ou des parfums. >>
La querelle des idéalistes et des réalistes s'y poursuit. Richepin y débute en célébrant Arpin, le lutteur, qui vient de mourir, image de l'Art qu'il médite, massif et forain. Un autre ami des lutteurs et des tours de force, Léon Cladel, y introduit le style tarabiscoté. En même temps, les hostilités s'ouvrent contre Sarcey et l'école du bon sens, prélude aux divagations futures.
Les grands événements de l'année littéraire sont : la statue élevée à Ronsard à Vendôme, — la mort de Théophile Gautier, — l'avènement de Sarah Bemhardt, trois faits qui auront
leur répercussion dans le développement du lyrisme contemporain.
Ronsard, qui a déclenché l'évolution parnassienne, va, tout à l'heure, après les excès symbolistes, déclencher la réaction romane ; — Théophile Gautier emporte avec lui la théorie de l'impassibilité dont Heredia sera le dernier représentant; — Sarah Bernhardt ouvre, pour les poètes qu'elle favorisera, l'ère de la réclame et du bruit. Nous aurons le cabotinage de lettres, le Chat Noir, les cabarets artistiques de Montmartre, la poésie d'estrade contre laquelle s'élèvera Jules Laforgue :
J'ai vu des poètes infâmes Dire des vers sur des tréteaux Dans un bouge aux noirs escabeaux Parmi la puanteur des femmes.
Figés en des poses d'extase, Les cheveux longs et les yeux blancs Immobiles comme en des rangs Que le regard d'un chef écrase.
Ils disaient, la voix monotone, Des riens fades comme un encens, Où criait, giflé, le bon sens.
Sous le vers boiteux qui détonne.
Des faces pâles et ridées Ecoutaient ce vague discret.
Prenant comme un plaisir secret Aux piètres avortons d'idées.
Puis on applaudissait, farouche, Tandis que, raide et lentement, L'homme aux vers faisait, en partant.
Don d'un sourire de sa bouche.
Moi, comme pris d'un vin qui grise, Rêvant de succès généreux, Vain et lâche j'ai fait comme eux.
J'ai déballé ma marchandise (i).
(i) Cité par M«'o Anne Osmont : Le Mouvement symboliste (Maison du Livre).