LÉON DESCHAMPS
Tout un rayonnement d'art protestait contre, l'envahissement des draperies noires. Ces hautes tentures dévoraient jusqu'au jour du bureau de rédaction, où j'avais peine à distinguer deux silhouettes vagues. C'est à la voix seule que je reconnais Aurélien SchoU et Paul Adam. Ils ont tenu à être les premiers à la peine, comme il y a quelques jours, au banquet, ils avaient été les premiers à l'honneur. Paul Redonnel circule, affairé, dans le désarroi des choses. Le désordre des papiers, épars sur le bureau, atteste que la vie y fut brusquement suspendue. Le facteur entre et jette un paquet de lettres portant la suscription : « Léon Deschamps » ; cruelle ironie, témoignage de la fragilité des choses que ces lettres écrites d'hier et qui arrivent trop tard.
Il pleut. Des ombres traversent rapidement la cour inondée et viennent échouer dans le couloir avec im froissement d'étoffes mouillées, un bruit sec de parapluies refermés brusquement. Le couloir trop étroit est bientôt obstrué. L'entassement des gens chasse ce qui reste de jour, et c'est une nuit lugubre où il me semble voir gesticuler des fantômes. Tout à coup, un remous violent sépare la foule. On s'écarte pour laisser passer une masse noire que des femmes sou-
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tiennent : c'est la veuve secouée de sanglots, que Ton transporte au fond du hall, et que la barbarie du protocole force à recevoir les poignées de main et les paroles de condoléances, comme si elle avait encore la conscience des choses et la possession d'elle-même.
Le hall se remplit de faces pâles, aux yeux rougis, aux lèvres contractées. Il n'y a ici que des amis sincèrement émus, venus avec la ponsscience de remplir un dernier devpir. Les professionnels d'enterrements se sont abstenus. Il n'y a pas de reporters. Il n'y anra pas de réclame.
La toiture vitrée craque et gémit sous la force du vent. Une trombe d'eau s'abat avec un bruit formidable. On plaint ceux des assistants qui vont être obligés de tenir les cordons du poêle et d'affronter la rafale, tête nue. De solennelles calvities font un suprême appel à la pitié. Instinctivement, on songe à tous ceux que les enterrements ont tués. Une voix les dénombre dans un coin, et l'on apprend qu'en ce moment même Bertrand agonise d'une pneumonie contractée aux obsèques de Lamourenx. La même pensée erre dans tous les yeux, tandis qu'au fond du hall se poursuit le bruit des hoquets et des sanglots. Dans la détresse générale, la
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petite Charlotte Deschamps passe, souriante. Elle ne comprend pas.
La douleur est un fruit; Dieu ne la fait pas croître Sur la branche trop faible encor pour la porter.
Le deuil de ses vêtements contraste avec l'enjouement de sa figure.
Aurélien Scholl la contemple d'un monocle embué :
— « C'est ma filleule,... me chuchote- t-il... A dater d'aujourd'hui je lui tiens lieu de père! »
Et il y a dans cette parole du dernier boulevardier, du dernier viveur du troisième Empire, du chroniqueur sceptique, une note imprévue qui attendrit.
Le hall regorge. Toute la jeune littérature est là. Voici Jules Renard, Léon Riotor, Alfred Vallette, Louis Dumur, Jules de Marthold, F.-A. Cazals, Hugues Rebell, Stuart Merrill, Adolphe Retté, Vielé-Griffin. Jean Carrère, Dauphin Meunier, Léon Maillard, Achille Ségard, Raymond de la Tailhède, J. Charles Brun,... etc. On se regarde silencieusement. La levée du corps tarde plus que de raison. Évidemment, on attend quelqu'un qui ne vient pas...
L'ordonnateur se décide enfin. Un piétinement dans la boue, et le cortège, longuement
organisé, s'ébranle avec lenteur.
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La cérémonie religieuse est célébrée avec la pompe accoutimiée, et c'est, ensuite, la traversée épouvantable d'un Paris délayé par la pluie. Le sol détrempé imite la terre fraîchement labourée. Les fiacres et les tramways nous éclaboussent au passage d'une gerbe de boue. On marche voûté, la tête en avant, comme à l'assaut, pour lutter contre la tourmente. Chacun sent les bacilles de la phtisie, de la congestion pulmonaire voltiger autour de lui, comme les mouches autour d'un bétail, cherchant la place où se poser. On tremble à chaque instant, malgré les collets relevés, de sentir la piqûre mortelle. Au-dessus de la file des dos courbés, c'est, en tête, l'étemel cahot du corbillard et la danse obstinée d'une énorme couronne dont le vent pille les fleurs, au point qu'elle commence à montrer des coins de carcasse nue. Peu à peu on se disperse, la chaussée devient impraticable. On gagne les trottoirs riverains, laissant quelques intrépides pétrir la terre avec leurs jambes.
Le hasard me donne pour compagnon de route Edmond Girard qui est une bien curieuse figure de ces temps-ci. Sans fortune, n'ayant pour vivre qu'un modeste emploi, quelque part dans un ministère, il s'était mis tout à coup en tête d'éditer à ses Irais les poètes inconnus, et