DES PORTRAITS DE VERLAINE
Bons décadents qui, ce jour de janvier, Suiviez, unis à la Fleur du Symbole, Notre cher Maître à son logis dernier.
Au cimetière, au fond des BatignoUes; Doux névrosés qu'ù Rome, V. Pica (i) A célébrés sur son harmonica.
Ce que j'annonce est pour calmer vos peines : De son crayon, aux yeux de l'Univers, L'affranchissant de la poudre et des \ers, F.-A. Cazals nous a rendu Verlaine.
Soit qu'il s'échoue en plein François premier (2)
Avec son feutre en guise d'auréole,
Ou soit qu'il boite avec son cornouiller.
Au clair de lune, au quartier des Ecoles ;
Soit qu'il s'esclaffe au refrain de Fathnia.
Tout en bourrant sa pipe de tabac,
A l'hôpital, en cache-nez de laine (3) ;
Soit qu'il se rue, avec force, k travers
Les bois dénuds que fouette un vent d'hiver,
F.-A. Cazals nous a rendu Verlaine.
J'ai vu partout, ses traits multipliés, A l'eau, à l'huile, à la cire, à, la colle. Tous les journaux l'ont eu, sur leur papier, Moine qui prie ou faune qui rigole.
(i) Littérateur italien qui s'est employé à introduire chez se? compatriotes le Symbolisme français.
(2) Café du Quartier Latin, aujour.'l'hui disparu, où fréquentaient Verlaine et ses amis, alors au coin du boulevard Saint-Michel Pt de la rue Royer Collard.
(3) Musée du Luxembour;::.
Chez Valadon (i), c'est, sous un crâne ras,
Une façon de carme scélérat ;
C'est, chez Carrière (2), un Christ à botlt d'haleine
Sans rien d'égal à ces maîtres divers.
Mais plus nature, en tête de ses vers (3) ,
F.-A. Cazals nous a rendu Verlaine.
Envoi.
Pères conscrits, qu'on nous ôte de là Ce faux Otto (peccavit Chantalat) (4), Et que vos murs, en échange, aient l'étrenne De ces dessins où, plus riche d'éclat, F.-A. Cazals nous a rendu Verlaine (5).
Léon Deschamps mourut le 28 décembre 1899. Il tomba foudroyé en pleine jeunesse, en pleine fougue de travail. La dernière fois que je l'avais vu, il exultait de joie et de santé. L'année lui avait été favorable. Les affiches s'enlevaient. Il ne comptait plus ses succès de librairie. Il
(i) Portrait de Verlaine, par Valadon. (2j Musée du Luxembourg.
(3) Les derniers joiurs de Paul Verlaine {Mercure de France).
(4) Il s'agit du portrait de Verlaine, introduit au Luxembourg et qu'a signé le peintre Chantalat, médiocre image, qui somble moins faite d'après nature que calquée sur la photographie d'Otto.
(5) Cazals fut l'un des familiers de Verlaine. Il a écrit ses Derniers jours, en collaboration avec Gustave Lerouge, recueil curieux par les documents qu'il contient et préfacé par ^laurice Barrés.
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venait de repreiidre avec éclat la série de ses banquets. Il voyait poindre enfin, après les années i 'incertitude et de lutte, l'auréole de la fortune. Il vibrait d'enthousiasme. Goûtez un peu l'ivresse que respirent ses dernières lignes : « L'Art triomphe une fois de plus ! L'Art pur, l'Art sans compromissions, sans étiquette de chapelle ; l'Art au service de la souveraine Beauté >>. Il parlait de « haines à jamais abolies, de consciences haussées à la divinité » et il concluait :
« Nous voilà prêts à fêter au prochain banquet la poésie personnifiée cette fois par Jean Moréas, le plus pur, le plus haut et le plus désintéressé des poètes. »
Je lisais ces lignes de Léon Deschamps, lorsqu'un télégramme m'apprit le coup fatal.
J'avais encore à mes oreilles le bruit amical de sa voix et son bon franc rire, indice d'une conscience pure. Je courus aux nouvelles. On précisait : un chaud et froid contracté à Ja çortie d'une des séances de la Haute-Cour ; un érysipèle de la face ; trois jours de maladie, de cauchemars, de fièvre délirante, puis soudain le réveil d'une conscience abolie, un regard douloureux qui se reprend et qui jette une dernière lueur consciente sur les êtres chers qui vous entourent, comme pour leur demander pardon de
les quitter ; des mains hâtivement pressées dans la chaleur d'une rapide étreinte, d'un adieu suprême, puis la tête qui retombe... et... plus rien ! que le silence et le néant
Tandis qu'on me faisait ce récit, je commentais en moi-même la stupidité du Destin qui épargne tant d'octogénaires paralytiques, tant de ruines humaines, et qui arrache, tout à coup, un homme vigoureux à sa famille, à ses amis, à ses travaux.
Le poète Maurice du Plessys aurait-il raison de blasphémer les dieux et de dire qu'Apollon persécute les siens à la mesure de leur amour? Il ne les élèverait que pour proportionner à la hauteur des bonds la profondeur des chutes :
Dans la boue il leur fait d'iniques funérailles.
Et en effet la boue n'a pas manqué aux obsèques de Léon Deschamps. Je n'oublierai pas cette sinistre journée d'hiver, sombre, pluvieuse et froide, où le vent hurlait de si lamentable façon.
On avait exposé le corps dans le hall de la Plum€, parmi les tableaux de la dernière exposition : les Hâleurs de Gottlob, les Parisiennes d'Henri Boutet, les Pyrotechnies savantes d'Henri de Groux, les Quiétudes rustiques de Maglin.