‹ La mêlée symboliste (volume 2)Chapitre 32 sur 38 · LAURENT TAILHADE A L HOPITAL. I · texte numérisé non relu

LAURENT TAILHADE A L HOPITAL. I

amis. Non ! décidément, ce n'est point par habitude!... Et elle se sauve et, retournée sur le seuil, sa voix jette encore, délicieusement enjouée : «Non !,.. point par habitude... Croyez-le bienl» L'heure de la soupe est venue. Des assiettes fumantes traversent nos discours... On promène une marmite de cuivre où glougloute un navarin... Des lampes allumées circulent. Il faut songer à la retraite, J'entraîne Dubois-Desaulle, l'auteur de Sous la Casaque ^ livre sincère et cruel. Ce sont les notes d'un soldat, c'est le journal d'un fusilier des compagnies de discipline. Sa lecture laisse une impression de cauchemar plus angoissante encore que le Biribi de Darien. *•

Chez Darien, on sentait trop le rhétoricien, l'homme de lettres et — pour tout dire — le mauvais garçon... Il laissait trop voir le goût du mal, la coquetterie du vice, une sorte de fanfaronnade malsaine.

Chez Dubois-Desaulle, rien de pareil. C'est un fils du peuple, instruit par les lectures du soir, et qui ne doit rien qu'à lui-même. Son goût naturel lui a permis de traverser l'emphase des orateurs populaires et des énergumènes de réunions publiques, sans s'y noyer. A l'âge où les ouvriers s empoisonnent avec de mauvais feuil-

letons et des livres obscènes, il lisait ï Anthropogénie de Haeckel, l'Origine des espèces, les Maximes d'Epictète, le Livre de la Voie et de la Vertu de Lao-Tseu. On sent chez lui une âme sensible et généreuse, qui s'irrite d'une injustice et qui voudrait, pour le bien de l'humanité, diminuer les hostilités et paralyser toutes les forces mauvaises.

On est libre de ne pas le suivre jusqu'au bout de ses conclusions, mais on ne peut s'empêcher, après l'avoir lu, de souhaiter la transformation des pénitenciers miUtaires. Il y a vécu. Il y a souffert et me conte son long martyre.

Je me hâte d'ajouter que Dubois-Desaulle était un honnête garçon qui ne s'était rendu coupable d'aucun délit de droit commun et que ses opinions libertaires seules (l'épidémie à la mode) avaient conduit aux compagnies de disciphne. Malgré l'apparence générale de sincérité de son livre, je n'avais osé croire à la réalité des faits qu'il y relate. Dubois-Desaulle m'affirme qu'ils sont exacts, qu'il s'est borné à transcrire, sans y rien ajouter, tout ce dont il a été le témoin ; qu'il n'a pas même déguisé le nom de ses personnages.

Tout en causant, nous nous retrouvons sur le parvis Notre-Dame. La nuit est venue. Un

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