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de leur toute-puissance que pour organiser autour des talents indépendants la conspiration du silence, comme s'ils tremblaient de se diminuer en accueillant les jeunes chez qui leur jalousie inquiète ne leur laisse voir que des rivaux ! >>
Voilà, pensais- je, un monsieur qui a bien mal déjeuné ou dont les digestions deviennent difficiles. Va pour le dithyrambe à Jean Lorrain ! mais les autres !... Sont-ils animés d'un si noir esprit ! Armand Silvestre a eu le courage de préfacer le Pays du Mufle, Catulle Mendès a di\ulgué un beau livre : les Pleureuses, ,d' Henri Barbusse ; il nous a tous fait « lire > à l'Odéon. Anatole France est le premier qui ait promu les jeunes à la solennité du Temps. Pour François Coppée, il ne faut pas oublier qu'il a découvert Albert Samain et Pierre Louys. Et puis, quels instincts de filles ont donc la plupart des jeunes d'à présent ! La poésie est chez les hommes ce que la beauté est chez les femmes. Il n'est pas absolument indispensable d'en tirer profit. Les amoureux savent trouver les jolies femmes même lorsqu'elles se cachent ; les fervents d'art savent découvrir les bons poètes, si verrouillés et si triplement cadenassés soient-ils, au fond des boîtes des quais, par l'indifférence ou l'hostilité de leurs contem-
porains. Le Génie force tous les silences. Ce n'est ni M. François Coppée, ni M. Mendès, ni M. Jules Lemaître, ni M. Gaston Deschamps, ni M. Fouquier qui donnent du talent. Ils peuvent parler d'un mauvais livre par complaisance, ils ne le rendront pas meilleur. Ils peuvent ignorer un bon livre, ils ne l'empêcheront pas de faire son chemin. Toutes les puissances de la grande presse ont-elles pu barrer la route à Verlaine? Je vous entends : il faut vivre ; mais quelle étrange aberration est-ce de vouloir faire de la poésie un métier ! Oui, il faut vivre ! mais alors, comme disait Banville, mettez-vous égoutier ou croupier de cercle, suivant vos moyens ; distribuez les prospectus au coin des rues....
Tandis que je me faisais ce petit sermon dont je pensais qu'il était bon que la postérité fût avertie, des malades allaient et venaient autour de nous, traînant péniblement leur pauvre caraccasse endolorie. Ils changeaient de place leur douleur, à la recherche d'un soulagement qui ne voulait pas venir. D'autres sommeillaient, vaguement, sur les vastes fauteuils de M. Napias, et les braves petites sœurs trottaient, sous les ailes de leur grande cornette blanche. L'une s'approche, prévenante, doucement inquiète :
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« Eh bien, monsieur Tailhade ! vous ne vous fatiguez pas trop, au moins !... »
De hautes vitrines étagent des ustensiles de chirurgie. Tous les instnmients inventés pour la torture humaine sont là. L'acier luit avec un petit air ironique qui vous donne froid dans le dos. On songe à des opérations possibles ; un goût de pansements phéniqués persiste jusqu'à l'écœurement. Par les portes ouvertes, on voit des mains crisper furieusement les draps ; une toux obstinée claque dans un coin ; une porte s'ouvre ; un infirmier, les manches retroussées, passe dans un courant d'air, en sifflotant, et, par les hautes fenêtres, le soir tombe en pluie de cendres...
Tout à coup, un charme, une grâce, un rayon. C'est Marguerite Moréno qui s'avance, souple, onduleuse dans un long fourreau de laine noire. La voici près du convalescent. Elle s'informe. Aurait-elle donc connu, elle aussi, la morsure du fer, la hantise, l'obsession nauséeuse du chloroforme? Elle évoque tout cela avec une telle précision que le poète, soulevé en avant, demande grâce du geste, mais avec un sourire. C'est que M"6 Moréno a l'image saisissante, le mot coloré. Écoutez-la parler de son pays :
<< La rue sent le pain de maïs chaud, l'huile
de noix et les raisins mûrs... Les colporteurs vendent des mouchoirs écarlates et des bijoux de cuivre ; les vieilles femmes en marmottes étalent sous des parapluies rouges des tomates et des piments doux ; les lépreux se font traîner sur de petits chariots, et les enfants viennent les regarder dans l'ombre grouillante de vermine et de mouches. Quand le jour tombe, les alcarazas se balancent, tout embués, aux fenêtres, le ciel verdit, la paix descend, et les amoureux s'embras sent la bouche derrière les portes... » Et encore :
<t Sur la route qui va vers la fontaine, on se promène les jours d'orage après la pluie ; les cailloux brillent, les pas résonnent réguliers. On chante ; le doux patois aux syllabes rondes fait vibrer le sol, les maïs plies se redressent au vent léger, et le cher pays souffle son haleine reposée. »
C'est dans une revue de jeimes que je cueille ces bluettes gracieuses, mais, comme on la félicite, M^i® Moréno se défend d'être écrivain. — Un basbleu I Fi donc I — C'est par distraction qu'elle a laissé tomber de sa plume ces quelques lignes chaudement colorées ; elle prépare bien encore une traduction de quelques contes populaires écossais, mais c'est uniquement pour obliger ses