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La mêlée symboliste

1891, c'est la date heureuse du Symbolisme. C'est sa phase héroïque. L'Ecole a mené contre ses ennemis ime offensive si vigoureuse qu'elle a culbuté les obstacles et déblayé les voies. Elle a ses organes à Paris : la Plume, le Mercure de France, la Revue Wagnénenne, la Cravache. En province même, des revues bataillent pour elle, telle la Revue de la littérature fnoderne de Chauvigné à Tours et le Faune de Marius André à Avignon. A l'étranger on s'en occupe. M. Byvanck publie chez Perrin le résultat de son enquête : Un Hollandais à Paris en i8gi. Un horizon illimité s'ouvre à ses espoirs. Au bruit qu'elle fait, il est permis de se méprendre. On a, l'illusion qu'une révolution immense se prépare et qu'on assiste à l'enfantement d'un ordre nouveau. L'air est chargé d'une odeur de poudre et d'une rumeur de bataille comme à la veille à!Hernani. Les adversaires les plus tenaces se voient astreints à la prudence. Zola, qui était intervenu pour défendre le naturalisme menacé, avec sa brutalité coutumière, entre en composition et accepte de présider l'un des banquets de la Plume. Ainsi

feront François Coppée et Heredia. Ce n'est pas seulement que les Parnassiens aient peur de cette jeunesse dont les manifestes violents respirent, comme ils disent, des mœurs de Caraïbes et qu'ils l'estiment capable de les étrangler, mais c'est qu'ils cèdent à un retour de conscience. L'aventure de Verlaine et de Stéphane Mallarmé est unique dans l'histoire littéraire. Ce n'étaient pas des poètes méconnus qu'une gloire soudaine sortait de l'ombre. C'étaient des poètes oubliés. Ils avaient eu, jadis, leur heure de notoriété et les Parnassiens qui les avaient enterrés pinenaient, de ce fait, figure d'accusés devant le tribunal de l'opinion. Ils avaient à se défendre et, si porté que l'on fût à leur accorder des circonstances atténuantes, cette erreur judiciaire était de nature à les discréditer.

Jules Lemaître avouait qu'il avait forcé la note en parlant dans son étude sur Verlaine, des << ahuris » du symbolisme et Brunetière se mettait à les discuter dans la Revue des Deux Mondes avec une doctorale gravité. 11 y a bien encore, ça et là, des explosions d'animosité, mais qui proviennent d'un caprice des nerfs plutôt que d'une conviction réfléchie. Chez Heredia, toujours très entouré d'une société élégante et choisie, M. Jules Huret se présente, rassemblant les éléments de sa grande enquête (i). Il se voit pris à partie par une belle assistante qui s'indigne de son entreprise comme d'im hommage au Symbolisme et qui, brandissant, contre lui, un éventail menaçant, le poursuit à son départ jusque dans Tantichambre et

(i) Jules Huret : Enquête sur l'évolution littéraire (Fasquelle, édit.).

l'âge héroïque du symbolisme 7

liii jette avec un frémissement colère : << Tos symbolistes... je les déteste ! >> Incident piquant si l'on songe que le Symbolisme est déjà en route pour s'installer triomphalement au foyer de Heredia et plus piquant encore s'il était permis de supposer que la belle eniiemie éphémère des symbolistes ne fût autre que la future Madame Henri de Régnier, elle-même écrivain

grand talent et qui s'est fait une place enviée dans les lettres sous le nom de Gérard d'Houville.

Catulle Mendès soupire avec amertume : « A quoi bon discuter? La jeunesse a toujours raison ! >> et il est de fait que le Symbolisme a, pour lui, la jeunesse. Il est, lui-même, l'expression de la génération qui s'est levée depuis 1870, génération de vaincus, génération inquiète et désabusée, aux nerfs aigus et subtils, à l'impressionnabilité maladive. Le Symbolisme profite du désarroi créé dans les esprits par la vénalité des pouvoirs publics, le Wilsonisme et la série des scan-

les qui fait que Ton éprouve le besoin de changer a air. Tant de gens n'espèrent plus rien que d'un chambardement général ! Il a, pour lui, la foule boulangiste et la bourgeoisie libertaire. C'est pourquoi l'on assiste à la collusion des esthètes et des compagnons anarchistes. Les uns et les autres se relayent dans les réunions publiques pour exposer leur programme à l'assemblée qui ne retient de tous ces discours mêlés qu'un seul point, c'est qu'il est question de démolir quelque chose. Edouard Dubus place sous le patronage de Louise Michel ses conférences sur l'esthétique nouvelle. On voit, à travers le nuage des pipes, se succéder sur l'estrade Rachilde et Sébastien Faure, Paule Minck et Paul Adam, Séverine et

Roinard, Ibels et le compagnon Martinet. On fulmine i à la fois contre FAcadémie et le Patronat, contre Sar- ; cey et Constans (i). On proteste contre les fusillades ; de Fourmies et l'interdiction de Lehengrin à l'Opéra ] et l'assemblée se sépare aux cris alternés de << Vive le ' vers libre ! >> et « Vive l'anarchie ! » Cette incursion : dans la politique est loin de desservir le Symbolisme l dans l'esprit des foules, mais heureusement pour elle, ; la doctrine a des motifs plus sérieux de retenir l'atten- ! tion des gens éclairés. Il n'y a pas que des démolisseurs | parmi les poètes nouveaux et si la phalange sacrée : compte des fumistes et des plaisantins, il y a aussi des ] apôtres et des missionnaires d'une foi haute. Il y a ; ceux qu'excèdent les théories du matérialisme officiel ] et les excès d'une littérature terre à terre qui s'en ^ réclame. Il y a les fervents de l'idéal que la réalité ; écœure. Il y a ceux qui ne mettent pas tout leur espoir ' dans la Science. Il y a ceux qu'inquiète le problème ] redoutable de la Destinée ; ceux qui,"* méprisant les l succès faciles, les satisfactions grossières et les lauriers i monnayés, tentent l'escalade des sommets inacces- ! sibles et cherchent seulement, en s'élevant, à s'abs- ; traire ]

Du vacarme que font les fantômes entre eux. '■

tant il est vrai que la qualité essentielle du Symbo- I lisme fut la diversité et la variété. Et, partout, un ■ bouillonnement inouï de sève neuve circule et tend à s'épanouir en multiples floraisons. Oui, dans ce Paris ,] de 1891, au ciel inclément, dans ce Paris, dévasté de ]

(i) Alors, ministre de l'Intérieur et fort impopulaire. j

IIEROIQI . VMBOLISME 9

cyclones, OÙ l'on gèle en mai, et où l'excès delà sécheresse, en juin, force la municipalité à substituer, dans plusieurs arrondissements, l'eau de Seine à l'eau potable ; dans ce Paris, où les troubles atmosphériques semblent expliquer l'effervescence des esprits ; dans ce Paris, désemparé, en proie à la fièvre et aux orages politiques, aux rues barrées d'agents et encombrées de tumultueuses manifestations démagogiques ou chauvines, de cortèges de grèves incessants (garçons de cafés, employés d'omnibus et de chemin de fer) ; dans ce Paris, où l'aîmée a commencé par l'exécution de ^lichel Eyraud et où chaque soir des camelots hurlent un crime retentissant (Assassinats de Cholet et de la petite Neut, affaires Bemicat, Souffrain, Doré et Berlant, Pezon^ Sorré, deMoor,Balmadier, Anastay) une catastrophe (collisions effroyables de trains à la Chapelle et à Saint-Mandé), une mort sensationnelle (amiral Aube, Millet, Henri Chapu, Léo Delibes, Meissonier, Théodore de Banville, prince Jérôme Napoléon, feld-maréchal de Moltke, J.-J. Weiss, Henri Littolff, Jules Grévy, général Boulanger, Alphand), les j\Iuses régnent et une fièvre cérébrale intense se propage comme si elle recevait un surcroît d'activité de tant de secousses nerveuses.

La Revue BlancJie, important organe de diffusion des idées nouvelles, fait son apparition.

La Plume s'annexe au grand complet la rédaction à! Art et critique qui cesse de paraître et, sortie de l'inévitable chaos primitif, organise une série d-e rubriques dont elle énumère avec satisfaction les titulaires, savoir :

Critique littéraire. — Anatole France, Arprriro

Barrés, Charles Morice, Georges Lecomte, Camille Mauclair.

Critique dramatique. — Jean Jullien, Marcel Baillot, Georges Roussel.

Critique artistique. — Jules Antoine, Charles Saunier.

Et elle ajoute : << Faut-il rappeler que Léon Bloy et Léon Cladel restent nos fidèles collaborateurs, que Paul Verlaine, Stéphane Mallarmé, Jean Moréas, Stuart-Merril, Jean Richepin, Maurice Boucher, Ernest Raynaud, René Ghil et Gabriel Vicaire ne négligeront rien pour charmer les âmes impressionnables; qu^enfin, Lucien Descaves, Georges Darien, Louis Dumur. Oscar Méténier, J.-H. Rosny, Maurice Maeterlinck et Achille Delaroche aiguisent leur plume et fixent leur loupe? Que tous les jeunes enfin, nos amis, sont avec nous ? Si oui, voilà qui est fait et maintenant à l'œuvre. >>

Et l'on se met à l'œuvre. A vrai dire, on s'y était mis depuis quelque temps déjà. La moisson lève.

1891 voit les débuts en librairie de Francis Jammes (six sonnets) et de Pierre Louys [Astarté). C'est l'année où, tandis que Th. de Banville jette en suprême adieu Les Occidentales et Rimes dorées, Verlaine donne Bonheur \ Stéphane Mallarmé, Pages) Henri de Régnier, Épisodes, Sites et Sonnets; Jean Moréas, le Pèlerin passionné; Maurice du Plessys, la Dédicace à ApoUodore; Laurent Tailhade, Vitraux et le Pays du Muffle ; Rodenbach; le Règne du Silence ; Stuart-Merril, Les Fastes; Gnsta.YeKd.hn, Chansons d'amant; Emmanuel Signoret, le Livre de l'Amitié ; René Ghil, le Vœu de Vivre ; Louis Dumur, Lassitudes ; Gabriel Vicaire, A

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