‹ La mêlée symbolisteChapitre 13 sur 15 · SYMBOLISTES · texte numérisé non relu

SYMBOLISTES

Nos vieux châteaux s'ouvraient jadis aux trouvères vagabonds. Par un reste de tradition, la noblesse continue à recevoir les poètes dans ses salons, mais à l'heure du thé. Il fut un temps, qui n'est pas loin, où on leur offrait, sans marchander, une hospitalité plus large. Les grandes dames se faisaient gloire

de tenir à leur adresse, table d'hâte et y conviaientâl jusqu'à la bohème des lettres, sans trembler pour leur ! argenterie. Le troupeau famélique se présentait à \ l'heure du dîner. Les plus crottés étaient admis { comme «plus nature». Nulle formalité d'invitation, ; ni de présentation préalable. Nulle autre référence exigée que d'être connu 4^ l'un des assistants. Le fait \ d'avoir passé une fois sous les yeux (Je la maîtresse de la maison, conférait aux nouveaux venus le droit d'amener, à leur tour, des convives au prochain festin. Il en était ainsi chez la comtesse de C^llias, i\ en i était encore de même, aux débuts du symbolisme, chez i la princesse Ratazzi, née Bonaparte et chez Léonide j Leblanc. Excellentes personnes que ces deux nota- ] bilités d'un monde si différent et qui se distinguaient, ' l'une par ses petites manies, l'autre par son esprit à j l'emporte-pièce. \

Lorsque la princesse vous avait permis de s'inquiéter de sa santé ou de ses proches, il était courant ■ d'en recevoir une réponse de ce genre. « Je suis, pour ^ l'heure, assez contente de Messaline, mais Nana me î donne de graves soucis. » Un étrajiger eût pu croire t qu'il s'agissait de ses filles. C'étaient ses pieds, sujets \ aux attaques de goutte, qu'elle avait ainsi baptisés, i Léonide Leblanc, dans ses réparties, n'y allait pas par ■ quatre chemins. Durant qu'on instruisait à Trianon ■ le procès du maréchal Bazaine, elle s'était vu, un jour, ' à cause de l'affluence, refuser l'entrée de la salle d'au- i dience où présidait le duc d'Aumale. Un fauteuil res- ] tait libre, pourtant. L'huissier lui fit observer qu'il • était réservé à un commensal du duc avec lequel il i avait déjeuné le matin même. Une liaison si intime \

l'état de la société parisienne 123

exigeait des cg<irds. << Ah! il a déjeuné avec le duc, ce matin, riposta I^onide Leblajic, à pleine voix, au milieu de la foule 4ttpntive, eh ! bien moi, je couche avec le duc, ce soir ! >> et bousculant l'huissier éberlué, elLe force la consigne, s'ouvre accès dans la salle et se saisit du fauteuil.

hcs poètes eussent dû s^ montrer reconnaissants \is-à-vis de ces deux bienfaitrices et les tenir en particulière estime, mais on se piquait alors de << rosserie >> et la « goujaterie p était assez bien portée. Dans le petit Bottin des Lettres et d^s Arts (ïS86), la princesse Ratazz; est classée parmi << les vieilles lunes >> et Léonide Leblanc se voyait décerner cet entrefilet 9.11 vinaigre : 4 Etoile pâlissante de l'Qdéon, reçoit dans son .hôtel, outre la famille d'Orléans, quelques jeunes poètes dont elle emploie la verve, à autographier, avec dédicaces, des tambourins, choisis par elle, dans les grands niagasins du Louvre. >> Il est vrai que les poètes se dénigraient même entre eu^. A preuve ces quelques citations du même recueil, fruit de leur collaboratir)] 1 :

CïfAPLES MoRicp, — Lyonnais, il 4, de son compatriote Chcnavard, l'an'i^h'-^Miie et les idées générales.

François Coppée. — Un exemple de ce que peut l'esprit de suite dans le conimerce de la lingerie à bon marché. A récemment joint à sa boutique de blanc, un magasin d'accessoires de théâtre et de costumes liistoriques pour modèles, à l'enseigne de palmes vertes.

Paul Déroulède. — Camelot. Vend des broches tricolores dans la cohue.

Emile Goudeau. — Monologuiste distingué. Rime pourtant moins bien que Paul Bilhaut.

Heredia. — Orfèvrerie, damasquinerie, cuirs cordouans.

Jules Laforgue. — Glabre et dodu jeune homme. Chante à la lune d'insidieuses complaintes. Ce Sélénite est lecteur de l'impératrice Augusta. O les affres de cette dame s'il lui lit ses poèmes !

Jules Lemaitre. — Appartient à cette catégorie de normaliens — c'est la plus dangereuse — qui feignent de comprendre quelque chose.

Mallarmé. — Issu des amours tératologiques de M"6 Sangalli, du père Didon et de l'illustre Sapeck (i).

RoLLiNAT. — Epouvantail pour vieilles dames spirites.

Sully-Prudhomme. — Académicien honnête et studieux.

Laurent Tailhade. — Floricuteur mystique. Ne ménage pas suffisamment les susceptibilités des petites dames.

André Theuriet. — Garde champêtre.

Paul Verlaine. — ...gîte aujourd'hui place de la Roquette sur laquelle il périra sans doute.

Arrêtons-nous. Le pittoresque a ses excès.

(i) Contemporain d'Alphonse Allais, demeuré célèbre au quartier latin, durant trois générations d'étudiants, par ses farces funambulesques et sa manie de mystifier les gens.

A l'angle des mes Médicis et de Vaugirard, s'ouvrait, jadis, une boutique rouge de marchand do vins-traiteur, à l'enseigne de la Côte d'Or. Cet établissement illustré par le souvenir de Jules Vallès et de Séverine qui l'avaient fréquenté, était demeuré, par tradition, hospitalier aux étudiants et aux gens de lettres. Un cabinet leur était réservé à l'entresol, relié à la salle du débit par un escalier en tour de vis. Là, ils avaient licence de s'isoler de la clientèle ordinaire, clientèle assez mêlée et aussi peu experte m bonnes façons qu'en beau langage, à l'exception toutefois d'un cocher de fiacre, le père Moore, qui, piqué de la tarentule des vers, usait de la complicité de la poste, sans discrétion, pour bombarder de ses élucubrations les gens célèbres. Que de fois le voyait-on, au comptoir, déplier avec orgueil, aux yeux ébaubis ou indifférents de ses collègues, une lettre de félicitations anciennement reçue de Victor Hugo et qu'il épelait avec emphase bien qu'il la sût par cœur ! Il la tirait avec dévotion d'un portefeuille crasseux. Salie et réduite à l'état de loque, par l'usage, elle n'avait rien perdu à ses yeux de son prestige premier.

Moréas, capricieux et changeant, soucieux de ses aises, qu'il ne trouvait nulle part et qui ne s'installait dans un endroit que le temps d'y découvrir d'excel-

lentes raisons de décamper, resta néanmoins fidèle à la Côte d'Or durant trois ou quatre saisons. Sa présence achalandait le débit et lui valut un regain de succès. Les poètes Vy suivireftt. îl y dînait, èntoui'é de tout ce que le Parnasse français comptait alors de jeunes espoirs. Les repas s'y prolongeaient, mélangés de nobles discussions. Ah ! les cordiales et charmantes soirées t)ù s'eiitrectoisaient tant d'opinions Variées! L'esthète Charles Morice y catéchisait, solennel et doctoral. L'espiègle Edouard Dùbus y improvisait des paradoxes étitlcelâtits. Le mystagogtte Julien Leclercq y titait l'horoscope d'un chacun et vaticinait, elï caressant de ses doigts effilés son ample che-' velûre de chamelier nubien. Le boitillant Adolphe Retté, lorsqu'il était las de décocher des flèches à tout Venant, y développait ûh système de parithéisme fougueux ou mystifiait les bardes provin* cisLUic et les graves noftrialiens qUi aVaierit commis l'imprudence de s'y aventuter. Le ffèle et délicat Henri Degron y susurrait des aits mièvres avec indolence et semblait uiï jeune p^tïce atîhatnite, ptiVé de soleil; s 'étiolant sous la rigueur de nos climats.

Attentif atix coilttôvefses des poètes, se tenait le graveur sut boisClémehtBellanget quirendctit l'image d'un Christ au Jardin des Oliviers. Albert Trakcsel, l'architecte des Fêtes réelles, y ouvrait dans l'imagination de ses auditeurs des horizons de songe, tnultipliés par la féerie des perspectives. Le peintre Gauguin, surnottimé << k peau rouge »,

Vrai sauvage égaré dans la ville de pierre.

incapable de s'adapter à notre civilisation, aspirait à retourner vivre dans les îles dit Pacifique et papouanisait avec la négresse qu'il avait ramenée de Tahiti. On y rencontrait encore cet extraordinaire MeyersoU, polyglotte et omniscient, dernière incarnation de Pic de la Mirandole, toujours prêt à discuter de toutes ( lioses connues et quibusdam alm et aussi ce pauvre et malchanceux Frédéric Corbier, mathématicien et philologue, qui se grisait de bruit et de paroles en société, mais qui retombait, dès qu4l était seul, à un découragement si hoir qu'il finira, une nuit d'hiver, par se jeter du haut du poht d'Arcole, dans la Seine charrieuse de glaçons.

A l'exubérafice symboliste s'opposait la sagesse du clan roman. Charles Maurras, soucieux de restaurer le règne de l'Intelligence, y luttait contre les empiètertténtB de la sensibilité brouillonne et, à rebouts des esthètes névropathes, nous invitait à ne pas réduire le monde à son décor et à ne pas juger des choses, en dernier ressort, sur l'unique témoignage des sens. Maurice du Plessys, esprit ferme et lucide, toujours en quête de beaux modèles, venait de quitter La Fontaine pour s'engager à l'école de Jean-Baptiste Rousseau, dernier dépositaire de la lyre d'Alcée. Il en propageait la leçon, à la stupeur des poètes libertaires, incapables de s'y plier, faute de cultureet de jugement. Pour eux, la Poésie datait du siècle et, en dehors de Mallarmé, il n'y avait pôirrt de ëalut. Impérieux et subtil, sûr de ses lumières, l 'auteur des Etudes ly tiques se faisait gloire, pour éberluer les doctrinaires de l'individualisme à oUtrôftce et des singularités passionnelles, de n'illustrer en vers que des lieux

communs. Il fallait l'entendre poulïer aux arguments opposés de l'ignorance et de la sottise. Il fusait alors d'un rireénigmatiqueet singulier, d'un rire sarcastique et aigu, d'un rire dont les éclats déchiraient l'air avec une persistante et redoutable intensité. Ce rire déconcertait les hâbleurs et tel le cri du coq suffisait pour jeter la panique au camp des ânes en déroute. Desrousseaux, nanti d'un vaste savoir, était la Providence à laquelle tous avaient recours dans les cas litigieux, lorsqu'il s'agissait d'invoquer l'autorité d'un texte ancien ou de rétablir le vrai sens d'une version mutilée. Fils du célèbre chansonnier lillois, il lui arrivait, parfois, dans un accès de bonne humeur, d'entonner, au dessert, un couplet paternel, en savoureux patois du cru, mais, vite réintégré au bloc de sa gravité naturelle, il se rasseyait aux thèmes de savante dialectique qu'il développait soit avec Paul Souday, en appétit de renouveler Sainte-Beuve, soit avec Maindron, l'un des gendres de Heredia, vivant répertoire des usages abolis, soit avec Moréas, alors féru d'archaïsme et de nos vieux fabliaux. Dauphin Meimier, qui abandonnera les vers pour la critique et s'ei ploiera à élucider les points obscurs de la vie de Mil beau, y mettait au service de la cause romane esprit narquois et délié, tandis que Marcel Couloi petit, fureteur, éveillé, promenait surtout lecoupd'œil avisé d'un magistrat enquêteur. Il décelait déjà ce besoin d'exactitude et de précision qui lui fera appli^^quer tout à l'heure, à ses investigations littéraires/ les procédés rigoureux de l'analyse anthropométrique et de l'instruction judiciaire. Raymond de la Tailhède, tout en hochant la tête, par intervalles,

en signe de courtoisie pour les orateurs dont il semblait suivre les disputes, s'absorbait en réalité dans une sorte de contemplation muette et ne se départait pas 'Vourdir, au milieu du bruit, la trame de son éternel ■iige éveillé. N'oublions pas le musicien Dubreuilh qui préconisait une restauration de la musique française dont la Dame blanche était, à son avis, l'un des plus hauts points d'expression.

Ix servant du lieu était un jeune garçon d'une vingtaine d'années, blond, au vif regard bleu, qui portait, sans faiblir, à la satisfaction de Moréas, le glorieux prénom d'Amand et qui s'était installé dans la bonne grâce des poètes par l'empressement qu'il mettait à les servir au détriment des autres consommateurs. Il s'était, à leur contact, teinté de vagues notions de littérature. Il en tirait gloriole aux yeux du commun. Peut-être rimaillait-il, lui-même, en secret, toujours est-il qu'il avait les muses en particulière révérence. Il avait pris sous sa protection le cocher Moore dont il ne manquait jamais de nous montrer les productions, au jour le jour, et auquel il rapportait le << satisfecit » que nous lui délivrions par politesse.

Parmi les dîners de la Côte d'Or, restés célèbres dans les fastes littéraires de l'heure, figure celui qui réunit, pour la première fois. Oscar Wilde et les poètes romans. C'était lors du premier voyage de Wilde à Paris où il était venu, précédé d'un renom de grand poète et qui ne fut qu'une longue suite d'ovations.

Les salons les plus fermés s'ouvraient avec empressement devant lui. Ce triomphateur, ne se souciant point de rentrer à Londres sans avoir fait, chez nous, le tour complet des hommes et des choses, manifesta le désir de se rencontrer avec Moréas. Sa nationalité, autant queson bruit, l'accréditait aux yeux de «l'Athénien honneur des Gaules ». Moréas avait gardé pour la littérature anglaise l'éblouissement de sa jeunesse et son admiration rejaillissait sur l'ensemble du peuple insulaire. 11 ne se cachait pas de cette admiration, même à l'époque de la guerre des Boers, et à ceux qui s'étonnaient, dans le Paris anglophobe et chauvin, de le voir afficher ses préférences ' pour nos voisins d'outre-Manche, il répondait imperturbablement : « Ils ont Shakespeare ! » Même dégagé, à sa période romane, de la duperie romantique et des ' brouillards gaéliques, il persistait à faire sienne l'opinion de Byron, à savoir que si Shakespeare est le pire des modèles, il . reste le plus extraordinaire des poètes, et, lui, petit-fils de l'amiral Tombatzis, le héros de l'insurrection grecque, il n'oubliait pas que ce même Byron s'était enrôlé pour combattre contre les Turcs et avait épousé la cause de sa patrie. Il fit donc savoir à Wilde qu'il le recevrait à dîner au lieu habituel de ses agapes. Préoccupé de paraître en beauté, assisté de son état-major roman, il ordonna que la salle consignée aux intrus lui fût réservée. Rien n'avait été changé au protocole ordjM naire, sauf qu'un bouquet de fleurs ornait la tablSH Encore éfait-ce une attention du sentimental Amand. Fier de servir un homme illustre dont le nom emplissait les journaux, il s'était laissé aller à cette inspi-

lution délicate. Il avait fourni à la dépense, sans demander conseil à personne. C'était son hommage au Génie. Amand avait revêtu, pour la circonstance, sa veste d'alpaga des grands jours. Son plastron étincelait comme une cuirasse au soleil et ses cheveux, plus calamistrés qu'à l'ordinaire, témoignaient que lui aussi voulait se produire à son avantage. Même il avait fleuri sa boutonnière d'un œillet et portait sous son bras, ô miracle ! ce luxe inconnu des établissements plébéiens : un torchon propre.

Wilde fit son entrée, à l'heure dite, accompagné du Stuart Merril, négociateur de l'affaire, et d'un ami personnel, un compatriote, ignorant notre langue, qu'il négligea de nous présenter. Son physique ingrat rendait le premier contact désagréable. Gros, lymphatique, lippu, les dents gâtées, il offrait un aspect peu séduisant, bien vite corrigé par l'intelligence du regard, l'onction des gestes et le charme de la parole. Le dîner fut cordial, mais empreint de gêne officielle. Il n'y fut question que de littérature. Moréas y saisit l'ocasion de démolir la poétique du xix® siècle, estimant Hugo populacier, Baudelaire paradoxal. Il ne trouva à louer que Lamartine «le meilleur ou du moins le moins impur des romantiques. >> Les convives s 'observaient et se tenaient dans une sage réserve. Les esprits ne s'échauffèrent qu'au dessert, au moment des vers. La dernière pièce dite. Oscar Wilde se leva et s'excusa d'être obligé de partir, se prétendant atttendu ailleurs. Stuart Mrrril nous a Iais>^é

132 LA MÊLÉE SYMBOLISTE i

une relation inexacte de ce dîner, soit que ses souvenirs i l'aient trahi, soit qu'il ait cédé au travers d'être i piquant. Il prétend que Wilde, qui faisait à Londres ^ le silence autour de lui et qui était habitué à se voir ré- \ serve tout l'encens, s'éclipsa, offusqué d'avoir entendu 1 des vers à l'unique éloge de Moréas. Certes les poètes \ romans avaient repris de leurs ancêtres de la Pléiade ; la cordiale coutume de se saluer en vers, mais ils s'en j abstinrent ce soir-là. Moréas avait récité VEglogue à \ Emilius, du Plessys les strophes à'Alcandre, La \ Tailhède un fragment de la Métamorphose des Fontaines. Ce que je récitai moi-même importe peu. Il me suffira de dire qu'il n'y était nullement question de Moréas. Ce n'est donc pas le sujet de nos vers qui avait pu froisser Wilde et je ne pense pas qu'il ait été froissé de rien.

La preuve en est que, quelques j^urs après, me ; rencontrant sur le boulevard des Capucines, au sortir de l'hôtel où il était descendu, il vint à moi de bonne \ grâce : « J'approuve, me dit-il, Moréas et son école de vouloir rétablir l'harmonie grecque et de ramener chez nous l'état d'esprit dyonisien. Le monde a tellement soif de joie ! Nous ne sommes pas encore dépêtrés de l'étreinte syrienne et de ses divinités cadavériques. Nous sommes toujours plongés dans le royaume des ténèbres. En attendant l'avènement d'une religion de lumière nouvelle, que l'Olympe nous serve d'abri et de refuge. Il faut laisser nos instincts rire et s'ébattre au soleil comme une troupe d'enfants rieurs. J 'aime la vie. Elle est si belle ! >> et ce disant, il me désignait le spectacle que nous avions sous les yeux.

C'était au commencement de juin. Une allégresse

OSCAR WILDE A PARÎS 1^^

tlottait dans l'air. Un coup de soleil allumait les boule- \ards pavoises de verdures neuves. La lumière miroi-

it aux façades, faisait chatoyer les vitres, les stores de coutil rose, les balcons aux lettres d'or, mettait à l'horizon un flamboiement d'apothéose. Sur la chaussée, les attelages fringants filaient en éclairs, où des Parisiennes renversées se pâmaient sous la fleur dansante des ombrelles multicolores. Paris sonnait d'une rumeur de fête. « Ah ! déclarait Wilde, que tout

la surpasse la beauté languissante des champs. La solitude de la campagne m'étouffe et m'écrase. Avezvous remarqué que l'azur du ciel parle mieux à l'âme

ins les villes et que les fleurs y sont plus émouvantes? J'adore cette vie exaltée, ce coudoiement humain, cet échange furtif des regards, ce voisinage de la fièvre et des passions. Je ne suis réellement moi qu'au

lilieu des foules élégantes, dans la griserie des capitales, au cœur des quartiers riches ou dans le décor somptueux des palaces-hôtels, rendez- vous de l'cUte cosmopoUte, assiégé de toutes les commodités désirables et d'une armée de serviteurs, la caresse chaude d'un tapis sous les pieds. Je m'émerveille de tous les raffinements du confort, épanouissement suprême des civilisations. Je déteste la nature où l'homme n'a pas mêlé son artifice. >> Wilde m'entraînait vers les étalages de luxe, les éventaires coûteux, les bijouteries. (< Je raffole des bijoux, énonçait-il encore, comme dé toutes les choses futiles et belles dont l'inutilité rehausse le prix. C'est à les contempler que j'ai pris l'idée d'écrire une Salomé. L'image m'en est apparue, casquée d'or, dans un ruissellement de pierreries. Regardez ces diamants d'une si belle eau, disposés en

diadème, qu'on rêverait au front d'une jeune impératrice et qui ne serviront peut-être qu'à parer quelque tripière enrichie dont elles accentueront la vulgarité et la laideur. Et dire que ces grains fulgurants de lumière sont engendrés du charbon crapuleux ! Ainsi le poète, qui tire son essence des autres hommes, en devient le miracle par un simple jeu de cristallisation et acquiert, sur eux, une valeur inestimable. Par quel mystère les éléments de cette matière friable qu'est le charbon en viennent-ils à constituer un bloc résistant, doué de privilèges spéciaux? Les pierres précieuses demeurent réfractaires à la température ambiante. Le diamant se garde inviolable et l'élan irrésistible du courant électrique s'émousse contre lui. De même, le poète s'affranchit des lois ordinaires et des nécessités communes. Le génie a ses droits imprescriptibles. Quand Benvenuto Cellini crucifiait un homme vivant pour étudier le jeu des muscles dans l'agonie, un pape eut raison de l'absoudre. Qu'est-ce que la mort d'une vague individuahté si elle sert à l'éclosion d'une œuvre immortelle et à créer, selon l'expression de Keats, une source éternelle de ravissement? >>

Comme je lui parlais de ses œuvres, Oscar Wilde m'arrêta du geste : << Oh ! laissons cela ! Je considère ces choses de si peu d'importance ! Je m'y emploie par délassement et pour me prouver, comme votre Baudelaire le faisait avec plus de génie, que je ne suis pas inférieur à mes contemporains que je méprise. Ce n'est pas seulement à composer des poèmes que je fais tenir mes ambitions. Je veux faire de ma vie elle-même une œuvre d'art. Je connais le prix d'un beau vers, mais aussi d'une rose, d'un vin de

cru, d'une cravate adaptée et d'un mets délicat. >> Je résume ainsi les propos d'Oscar Wilde, mais ce (|ue je n'en puis rendre c'est le tour et l'expression. W^ilde parlait imparfaitement notre langue. Le mot juste ne lui venait pas toujours qu'il remplaçait soit l^ar le terme anglais, soit par un équivalent français, hasardé au petit bonheur, et dont le choix n'était pas toujours heureux. Ainsi le comique se glissait dans le sérieux de ses discours. Montaigne pressé de s'exprimer disait : « Si le français n'y va pas, que le gascon y aille ! >> Wilde y employait le nègre. Brouillé avec les genres et la syntaxe, il terminait, un jour, ainsi, l'exposé d'un conte : « À ce moment, la reine, il est mouni ! >>

Nous passions devant le Napolitain lorsqu'une voix grêle et pointue, une voix étrange de fausset, nous héla. C'était La Jeunesse qui nous avait aperçus du fond du café aux glaces ouvertes. Ridé, long et maigre, dans ses vêtements floches, la chemise issant i\ bourrelet de son pantalon tirebouchonné, mais aussi chargé de joyaux qu'une châsse de basilique, il vint à nous et se fit charge de nous introduire.

C'était l'heure de l'apéritif. Le mince café boulevardier, crème et or, aux banquettes de velours grenat, sorte de couloir, à plafond bas, regorgeait de f onsommateurs. A l'une des tables, un homme à la -tature olympienne, au milieu d'un groupe d'esthètes, trônait, pérorant, flave et rose, sous un nuage de tabac, comme un dieu sous l'encens. C'était Catulle Mendès. Il parlait haut, d'un verbe cathédrant.

Notre entrée le surprit, absorbé par son entourage, en train d'éclater avec un geste bref : « Je ne me laisse pas marcher sur les pieds ! » Conclusion de controverse ou riposte à quelque grief timidement énoncé. Il s'interrompit à la vue d'Oscar Wilde et, par révérence pour ce dernier, nous fit place à ses côtés. Les courtoisies de bienvenue échangées, la conversation reprit. Wilde, désireux de se renseigner sur le mouvement poétique français, sollicitait l'avis de Mendès qui fit l'éloge du Parnasse et déclara que de tous les poètes vivants, Armand Silvestre était le plus digne d'admiration. Il s'extasia sur ses soixante mille vers qu'il déclarait n'être qu'un << long effort vers le plus pur idéal ». Il vanta même sa prose et mit à défendre ses contes du reproche de grivoiserie et de trivialité, une ardeur suspecte comme s'il avait pris ce moyen détourné de faire sa propre apologie. Wilde écoutait, sans mot dire, avec un imperceptible sourire. Mendès parlait, laissant tomber ses mots comme des oracles, la tête renversée en arrière, avec, par intervalles, le geste de secouer sa crinière léonine ou de rajuster les plis de sa cravate flottante. Ii adressa en passant quelques compliments à Léon Dierx et à Albert Glatigny, puis se livra à une charge à fond de train contre les Symbolistes. Les saillies brusques et les boutades du caustique Ernest La Jeunesse qui les défendait mal, semblaient n'intervenir qu'à la façon de l'huile sur le feu. Mendès disait : << Les Symbolistes nous font rire. Ils n'ont rien inventé. Le symbole est vieux comme le monde et de qui se réclament-ils? De Baudelaire, un satan élégiaque. Les maîtres français qu'ils revendiquent sont

des parnassiens qui ont mal tourné. Verlaine, c'est un Desbordes- Valmore en pantalon. Mallarmé, c'est,

)mme disait Gros, un Baudelaire cassé dont les morceaux n'ont jamais pu se recoller. Qu'est-ce que Rimbaud sinon un romantique 'attardé, un Pétrus Borel naturaliste et qu'est-ce que Tristan Corbière sinon un mauvais parodiste de Pierre Dupont? On a fait quelque bruit autour de Jules Laforgue. Ce n'est que l'ébauche d'on ne sait quoi, un bégaiement. Ses

irs puérils et tintamarresques ont provoqué un succès d'étonnement. Ils seront oubliés demain. Les symbolistes n'ont rien innové, non plus, dans la forme. Le véritable initiateur du vers libre et de la technique symboliste, c'est un Péruvien de Lima, le lieutenant d'artillerie délia Rocca de Vergalo qui a introduit, en prosodie, la << strophe nicarine » et toutes les libertés dont se prévalent les poètes nouveaux. Il éludait les muettes, supprimait les majuscules au commencement du vers, l'alternance des rimes mas-

uhnes et féminines et aboutissait, en fin de compte, à une sorte de prose rythmée. Les vers libres ne sont pas autre chose. Le poète péruvien disait lui-même : << Je ferai école parce que mon vers c'est la révolution. »

Puis, Mendès, passant en revue les jeunes poètes du moment s'employa à leur dénier toute originalité. Selon lui, Henri de Régnier était contenu dans Banville et dans Hugo, le Hugo du groupe des Idylles. Il vitupéra le faux shnplisme de Paul Fort et ce qu'il appelait l'esthétique belge. Pour Francis Viélé- Grifiin, il se déclara perfidement incompétent : « J'aime mieux croire qu'il m'échappe car s'il n'y a

chez lui que ce que j'ai compris, il n'y a pas grand chose. >) (i).

Cette ruse de dialectique impressionna si fort Oscar Wilde qu'il me la rappelait en sortant : << N'avez- vous pas entendu, observai- je, ce que Mendès disait lorsque nous sommes entrés ? Viélé-Griffin n'est pas seulement poète. Il est critique. Il y manie une plume assez acerbe. Il traite ses contradicteurs et ses aînés sans indulgence. Peut-être a-t-il marché sur les pieds de Mendès. >>

— « N'empêche, conclut Wilde, que ce diable d'homme est terriblement amusant. >>

Pour comprendre Oscar Wilde, il faut considérer qu'il était irlandais. Il appartenait à ce peuple honni et persécuté depuis des siècles, mais orgueilleux, irréductible et qui n'a jamais voulu reconnaître la loi du vainqueur. Ses oppresseurs en médisent avec une gouaillerie insultante. Ils méprisent leur fierté et ne veulent voir dans leur opposition systématique qu'un vulgaire esprit de contradiction. Les Irlandais rendent à leurs persécuteurs mépris pour mépris. Oscar Wilde, encore qu'il se défendît d'obéir aux préjugés, subissait à son insu cette hostilité héréditaire

(i) Je n'ignore pas qu'on risque à se discréditer en faisant parler es morts d'une façon désobligeante pour leurs contemporains. Si je suis parvenu ici à vaincre mes répugnances, c'est que je n'avance rien dont on ne puisse contrôler l'exactitude. Catulle Mendès a pris hautement la responsabilité des propos que je rapporte en les consignant dans son rapport officiel sur le Mouvement poétique français de i86y à 1900, pa,ru chez Fasquelle en 1903 et où les sceptiques pourront les retrouver.

et s'il avait retrouvé, à Londres, cette même rigueur puritaine, cette même obstination hypocrite du cant (on sait que les Iriandais se font gloire d'un haut renom de chasteté) dont sa libre et sensuelle nature ivait à souffrir, il se sentait doublement incité à s'en affranchir par instinct et par désir de faire pièce à une race détestée. C'est pour la combattre qu'il se trouvera amené au dandysme. Il y verra une façon élégante de bafouer ses contemporains.

L'excès appelle l'excès. Trop de contrainte pousse à la rébellion. Afin de secouer le joug odieux, nos modernes anarchistes rêvent de bouleverser le monde et de s'ouvrir le chemin de la liberté à coups de bombes. Illusion puérile ! C'est la ressource des esprits grossiers et dépourvus de jugement. Les natures fines et clairvoyantes tournent l'obstacle insurmontable. Elles usent d'une anne plus sûre. Elles font appel à l'ironie. La dynamite, en justifiant les terreurs répressives qu'elle déchaîne, affermit l'autorité des tyrans. La crainte du ridicule les paralyse.

On s'est étonné des paradoxes et des excentricités de Baudelaire, C'est qu'on n'a pas réfléchi que cela provenait du besoin de réagir contre l'esprit de cant acclimaté en France à l'époque de la Restauration par les émigrés, retour de Londres. L'exemple de Baudelaire explique les paradoxes et les excentricités d'Oscar Wilde. C'est la même nécessité de démasquer l'hypocrisie et de déjouer la sottise. Voilà pourquoi ces deux génies, si distants l'un de l'autre, si dissemblables, si divers d'essence et de tendance, se sont rencontrés néanmoins dans leur méthode di-

vergente, sur un point d'exercice, et ont communié dans la religion du dandysme.

Le dandysme (je l'ai déjà écrit à propos de Baudelaire (i) n'est point, comme on l'a cru à tort, une pratique de frivolité. Carlyle lui-même s'y est mépris qui n'y a vu qu'une affaire d'habit et une esthétique de . tailleur. Il y a bien des variétés de dandysme, mais, au fond de toutes, il y a la haine du frein et un défi jeté à une puissance oppressive. Le dandysme est une protestation du bon sens clairvoyant contre les préjugés aveugles. C'est une révolte de l'individu contre la collectivité ombrageuse. Son art, c'est de battre l'ennemi avec ses propres troupes. Le dandysme est une tentative d'indépendance contre toutes les tyrannies usurpées. La plus illégitime est le préjugé de l'opinion. C'est pourquoi le dandysme devait naître là où ce pouvoir illégitime s'exerce avec le plus de rigueur : en Angleterre. Le dandysme est une chose anglaise. Son nom l'indique, qui n'a d'équivalent dans aucune autre langue. Le dandysme est une fleur des ruines qui s'engendre de la décomposition des empires et qui s'épanouit à l'heure intermédiaire où l'élite d'hier, dépouillée de ses vertus, garde un reste de prestige comme le ciel, à l'heure où le soleil le quitte, en commémore un dernier reflet. Le dandysme apparaît, quand sous la menace de la confusion générale, quelques modalités de l'ancien

(i) Cf. Ernest Raynaud, Baudelaire et la religion du dandysme (Mercure de France). (N. D. E.)

ordre jaillissent pliis riches de sens et qu'une ligne de démarcation subsiste encore entre l'aristocratie déclinante et le flot démagogique envahisseur. Le dandysme a pris naissance dans ronfantcment chaotique du xix*^ siècle avec Georges Brummel. Brummel voulait sauver du désastre égalitaire les droits de l'individu, substituer à la noblesse dç caste, la noblesse de l'intelligence, opposer aux privilèges de la naissance les privilèges du génie et maintenir, comme armature des sociétés, une hiérarchie nécessaire, une échelle de valeurs.

Sans doute, cette préoccupation de Brummel qui lui était dictée par les circonstances, s'était déjà, manifestée antérieurement chez de hauts esprits^ aux mêmes heures troubles, car les mêmes causes produisent les mêmes effets. Alcibiade, chez les Grecs, et Pétrone, chez les Romains, avaient essayé de remonter un courant de vulgarité, mais pour que cet état d'esprit, que l'on a nommé le dandysme, prît toute sa valeur et sa force cohésive, il y fallait des conditions spéciales et la mentalité singulière d'un peuple qui se fait gloire d'une vertu que Stendhal juge d'un ridi» cule stupide et dont Rémy de Gourmont se moquait avec tant d'insistance. Chez les Latins les mœurs sont trop libres, l'opinion trop indulgente pour que la théorie du dandysme pût s'y condenser dans toute son âprcté. On a cherché, en France même, des ancêtres à Brummel. On a parlé de Lauzun, du duc de Richelieu, de d'Orsay. On a échafaudé, sur quelques apparences, des parallèles inexacts et aventurés. 11 ne peut s'agir que de traits superficiels. Rien de commun entre l'attitude élégante d'un Lauzun, d'un Richelieu,

d'un d'Orsay et la doctrine d'un Brummel. Tout leur secret était renfermé dans l'art de plaire. Un Brummel répugne à ce moyen facile de conquérir. Son art est de déplaire. Il règne par l'insolence, en mortifiant. Sa vie est une bravade. Il s'amuse à faire bondir les gens sous ses coups de cravache. Là est son originalité. C'est un métier si difficile qu'aucun autre n'a pu y réussir et qui exige une telle tension d'esprit, une telle attention de soi-même, de tous ses gestes, de toutes ses paroles, que lui-même y a laissé sa raison. Qu'on ^e me parle point du dandysme de Barbey d'Aurevilly qui fut, je le veux bien, une protestation contre la vulgarité des mœurs plébéiennes, mais qui se résume en fin de compte à des hâbleries et à des pratiques de mascarade. S'accoutrer de velours et de dentelles, afficher des couleurs criardes est contraire aux principes du dandysme formulés par Brummel qui enseigne : << Le véritable dandy ne doit jamais se faire remarquer. » Barbey d'Aurevilly, qui le savait puisqu'il a écrit sur Brummel (i), n'en a pas tenu compte. Le dandysme veut une âme ferme à l'abri des à-coups de passion et ne s'accommode point de mouvements impétueux. C'est pourquoi les poètes y sont impropres. Byron n'a pu soutenir jusqu'au bout son personnage de dandy et encore moins celui que l'on avait appelé « Mademoiselle Byron >>: Alfred de Musset. Baudelaire n'y réussit pas davantage qui, pourtant, de son coup d'œil d'aigle, avait vu dans la doctrine plus clair que ses devanciers français, et Oscar Wilde s'y cassera les reins pour n'avoir pas

(i) Cf. Barbey d'Aurevilly, Du Dandysme et de G. Brummt (1862. Poulet-Malassis).

assez médité ce conseil de Brummel : << Le dandy doit avoir s'arrêter à temps et, dès que Tefîet est produit, >e retirer. »> Les passionnés n'ont rien avoir avec le dandysme. C'est une tactique d'esprit froid. Brummel reste le vrai dandy qui sut s'imposer du regard. Sa présence honorait plus que celle du roi. Son abence aux fêtes de la cour était considérée comme im Usastre. Il dominait par la terreur : << Tenez- vous bien ! disait une duchesse anxieuse à sa fille, Brummel nous regarde »! et ce dandysme qu'il exerçait avait au moins le mérite du risque. Quand Baudelaire blasphémait, quand Wilde colportait de salons en salons ses épigrammes d'athée (i), ils n'encouraient que la disgrâce des auditeurs dévots, ce dont ils pouvaient aisément se consoler ; quand Brummel dictait ses arrêts, il risquait sa tête et l'on peut dire qu'il eut la gloire de la risquer en beau joueur. Il la perdit, du reste. Ce ne fut pas sur le billot.

L'idée d'Oscar Wilde était que l'homme avait droit au bonheur et, comme dit Gœthe, à une philosophie qui ne détruit pas sa personnalité, et il estimait légitimes tous les moyens d'y parvenir.

Pour affirmer cela aux Anglais il fallait de l'audace. Wilde en sentait d'autant plus le danger qu'il était lui-même, malgré ce qu'il en dit, marqué du pli de la I^»ible. L'éducation première est un vêtement dont on ne se dépouille jamais et qui ressemble parfois pour celui qui le porte à la tunique de Nessus. Wilde a gardé l'épouvante du péché. Il s'est nourri de l'Écriture. C'est en vain qu'il en rejette la leçon. Elle

(i) « Savez-vous, demandait-il un jour à André Gide, pourquoi Jésus n'aimait pas sa mère?.,. C'est qu'elle était vierge 1 »

lui ressort par le nez. C'est d'EUe qu'il a pris cette habitude de ne parler qu'en paraboles. Comme il déguisait sa pensée, il déguisait son personnage. Il passait dans la rue, le tournesol légendaire à la main ; ornait sa boutonnière d'un œillet vert; affectait des allures déplaisantes et outrancières ; affichait les vices mêmes qu'il n'avait pas. Il usait du mensonge pour combattre le mensonge. Quand après avoir semé l'or sur son passage, il quittait les gens en déclarant : << Je pense les avoir bien démoralisés >>, il ne faut pas voir dans cet aveu cynique le plaisir diabolique de corrompre. La véritable signification en est : << J'ai donné à ces gens infatués d'orgueil et d'eux-mêmes, une leçon d'humilité. Us osent parler de vertu. Ils ne savent ce que c'est. Je leur ai montré que la leur était à la merci d'une pièce de monnaie. » C'était les amener à constater leur infirmité et, par suite, à l'indulgence et à compatir aux faiblesses du prochain. Wilde n'était pas un croyant comme Baudelaire. Il n'avait d'autre refuge que l'Art. C'est pourquoi il en avait fait une religion. << L'Art, disait-il, est supérieur à la Nature qui se répète. La valeur d'une œuvre d'art c'est d'être unique ; mais l'artiste ne doit pas être dupe de sa foi. Pourtant il doit soutenir son rôle jusqu'au bout, » Le tort de Wilde ou son excuse, selon le point de vue où l'on se place, c'est de n'avoir pas pu soutenir jusqu'au bout son personnage. Quel illogisme d'invoquer la protection des lois qu'on a voulu démolir et de faire appel à l'opinion quand on a passé sa vie à la répudier ! En recourant aux tribunaux, en se prétendant offensé par des clameurs qu'il avait bénévolement déchaînées, Wilde démentait son attitude

et ses théories antérieures. Il était bien imprévu de voir ce fanfaron de vices se soucier tout à coup de sa réputation.

Wilde a payé assez cher ses écarts pour que l'oubli se fasse autour d'eux et ce qui le rachète dans notre estime c'est qu'il courut à son désastre comme à un suicide. Il sentait la nécessité de l'expiation. << Il fallait que cela fût >>, avouait-il, en sortant de la geôle où son génie s'est épuré. Il y a gagné d'écrire son chefd'œuvre.

Et c'est la moralité de son aventure.

STEPHANE MALLARME

La mort de Mallarmé survenue le 9 septembre 1898 (i) découronnait le clan symboliste dont il fut le véritable patron.

La caractéristique de ce poète, c'est qu'il écarte la tiédeur et l'indifférence. Il faut, disait Verlaine, l'aimer ou le détester immensément. Comme tous les novateurs et les dissidents, il a donné lieu à des violences de controverses. Tandis que les uns en font le messie du lyrisme intégral, d'autres vont jusqu'à prononcer le mot de mystificateur. Ceux-ci ne voient dans ses vers qu'un verbiage incohérent et diffus. :

Insolite vaisseau d'inanité sonore (2).

alors que ceux-là s'y pâment comme devant un évangile nouveau où chaque parole est grosse de révélations et mettent à les défendre une ardeur si jalouse que la moindre objection prend à leurs yeux figure de sacrilège et que la critique en reste intimidée. C'est à expliquer, sinon à concilier des jugements si

(i) Verlaine était mort le 8 janvier 1896. Une étude d'ensemble sur son œuvre s'imposerait ici si je ne craignais les redites et qu'elle ne fît double emploi avec celle que j'ai déjà publiée en 191 1 en tête de l'Assomption de Paul Verlaine, parue aux éditions du Merctwe de France.

(2) Ce vers primitif de Mallarmé est devenu par la suite :

Aboli bibelot d'inanité sonore.

divers, que veut s'employer cette étude, sorte de mise au point impartiale du débat.

Stéfane Mallarmé (c'est ainsi qu'il se plut longtemps à écrire son nom) était un petit homme, à la mise correcte et soignée, aux yeux fleuris de douceur, aux oreilles pK)intues de faune, d'une affabilité extrême et d'ime absolue distinction. Il inclinait à la sympathie non seulement par l'obligeance de son accueil, mais encore par je ne sais quel air souffrant répandu sur toute sa personne. Sous la préciosité de ses gestes menus et son vernis aristocratique, il décelait cette timidité, cet effacement volontaire, cette souplesse prudente que donne aux fonctionnaires subalternes, l'habitude de la discipline ou la crainte d'être rabroués. Il était fonctionnaire, en effet, et la vie lui avait été dure.

Né à Paris le i8 mars 1842, d'une famille d'an- ( ienne bourgeoisie mais sans fortune, il avait dû pourvoir de bonne heure à sa propre subsistance. Ses études commencées dans un pensionnat d'Auteuil et terminées au lycée de Sens, il se sentit la vocation des lettres, mais il savait que la carrière nourrit peu son hcnnme et qu'un poète soucieux de se réaliser noblem«it doit, avant tout, assurer l'indépendance de la pensée par des ressources auxiliaires. Il avait puisé au lycée des éléments d'anglais. Il se rendit à Londres poux se perfectionner dans cette langue et se faire un gagne-pain de son enseignement II y séjourna deux ans, de 1862 à 1864, vivant chichement des ie-

çons de français qu'il donnait çà et là. Rentré à Paris, ; pourvu de ses diplômes nécessaires, il sollicite un j emploi dans l'Université. C'était l'époque où Catulle ' Mendès, de concert avec Louis-Xavier de Ricard, venait de fonder le Parnasse contemporain qui groupait les poètes nouveaux. Actif et remuant, Catulle Mendès, du même âge que Mallarmé, jouissait déjà d'ime certaine notoriété et pouvait se glorifier d'im passé littéraire puisqu'à dix-huit ans il avait créé j la Revue fantaisiste qui comptait pour collaborateurs \ à côté des aînés : Gautier, Baudelaire, Banville, Arsène l Houssaye, Champfieury, Gozlan, des jeunes pleins i d'avenir comme Villiers de l'Isle-Adam et Alphonse a Daudet. Il était l'auteur d'un volume de vers : ; Philoméla. Mallarmé accepta de lui être présenté par J l'entremise d'un ami commun: Emmanuel des Essarts. 3 Mendès logeait alors chez son père à Choisy-le-Roi. \ Il nous a laissé la relation de cette première entrevue. .' C'est la plus ancienne image que nous ayons de | Mallarmé. Après le déjeuner, les deux jeimes gens ; vont se promener le long de la Seine. \

Mallarmé, nous dit Mendès, était chétif avec, sur une ; face à la fois stricte et plaintive, douce dans l'amertume, | des ravages déjà de détresse et de déceptions. Il avait de i toutes petites mains de femmelette et un dandysme (un peu I cassant et cassé) de gestes. Mais ses yeux montraient la pureté -, des yeux des tout petits enfamts, pureté de lointaines trans- j parences, et sa voix, avec un peu de fait exprès dans la^ fluidité de l'accentuation, caressait. D'un air de n'attacher \ aucune importance aux choses tristes qu'il disait, il me 1 conta qu'il avait asi«z longtemps vécu très malheureux à' Londres, pauvre professeur de français, qu'il avait beaucoup souSert dans l'énorme ville indifférente, de l'isolement et i

de la pénurie, et d'une maladie, comme de langueur, qui l'avait, pour un temps, rendu incapable d'application intellectuelle et de volonté littéraire. Puis il me donna des, vers à lire. Ils étaient écrits d'une écriture fine, correcte et infiniment minutieuse, sur un de ces tout petits carnets de cartoncuir et que ferme une bouclette de cuivre.

Ces vers c'étaient les Fenêtres, les Fleurs, le Guignon, VAzur... dont Mendès s'avoue émerveillé.

Peu après, Mallarmé fut nommé professeur d'anglais à Toumon, puis à Avignon et c'est là que Mendès et Villiers le retrouvent, après une séparation de sept ans, installé avec sa femme et sa fille, « dans une petite maison rose, derrière des arbres ». Après un déjeuner << très bref >> auquel assistait Mistral, Mallarmé conduit ses visiteurs dans son cabinet de travail et leur lit l'ouvrage auquel il travaillait :

C'était, poursuit Mendès, un assez long conte d'Allemagne, une sorte de légende rhénane, qui avait pour titre Igitur d'Elhénone. Dès les premières lignes, je fus épouvanté et Villiers, tantôt me consultait d'un regard furtif, tantôt éearquillait vers le lecteur ses petits yeux gonflés d'effarement. Quoi ! c'était à cela, à cette œuvre dont le sujet ne s'avouait jamais, à ce style où l'Art, certes, était évident, mais où les mots, comme par une sorte de gageure, hélas ! systématique, ne signifiaient pas leur sens propre, qu'avait abouti un si long effort continu de pensée?... Je n'osais formuler un avis. J'éprouvais une immense tristesse, Je prétextai la fatigue du voyage et me retirai dans ma chambre. Le lendemain je partis pour Paris sans que Mallarmé m'eût interrogé quant a Igitur d'Elbénone.

Et Mendès n'est pas loin de croire qu'il y a là, chez Mallarmé, comme un contre-coup de la maladie et de la misère à Londres et que le souvenir de ses mal-

heurs, fermenté par six ans de solitude et d'isolement, a fini par troubler sa raison. Mendès n'a jamais voulu revenir sur cette impression puisqu'il écrivait en 1900 de Mallarmé :

Je souhaite ardemment de m'être trompé ; oui, du plus profond de mon cœur, je souhaite en effet que le compagnon de ma jeunesse ait mérité d'être l'initiateur, le guide spirituel des générations futures, mais, avec chagrin, je ne le crois pas et j 'ai dû me résigner à le dire.

Il résulte du récit de Mendès qu'à vingt ans Mal larme avait écrit la majeure partie de ses vers et qu'il j était déjà gonflé de fiel et d'amertume. Il offrait déjà l'image du « poète las que la vie étiole >> et << dont la faim d'aucun fruit, ici, ne se régale >>. Et c'est la vérité que les vers de jeunesse de Mallarmé témoignent d'un talent plein de confiance en lui-même mais importuné de sa disgrâce. Il s'énumère parmi le j'troupeau des << mendieurs d'azur >> sur qui le « Guiignon» s'acharne à coups redoublés. Il a vingt ans. Déjà le monde lui est insupportable.

Et le vomissement impur de la bêtise Me force à me boucher le nez devant l'azur.

Des voix mystérieuses l'appellent :

Je suis hanté ! l'azur ! l'azur ! l'azur !

Mais comment lever l'ancre, comment s'évader? Où fuir dans la révolte inutile et perverse?

Il songe au suicide « beau ».

Mais un jour, fatigué d'avoir enfin tiré, O Satan ! j'ôterai la pierre et me pendrai.

En attendant, il voudrait s'endormir, ne plus rien \

voir, ne plus rien entendre des choses d'ici-bas. IJ j

voudrait revêtir : j

L'insensibilité de l'azur et des pierres. j

C'est que : ]

La chair est triste, hélas ! et j*ai lu tous les livres. j Partir I... je partirai !

M^s non, Técœurement persiste et il lui faut gravir |

son calvaire jusqu'au bout. Il se compare au cygne I

dont le givre des eaux retient l'aile prisonnière. Il se j

sent raillé, bafoué, au point qu'il n'ose plus même ^

confier sa pensée à ceux qui l'entourent, ni à sa femme \

qui l'adore ni à la fille de son sang. Il laisse éclater j

son doute désespéré dans le Don du poème. Charles \

Cros disait : « Mallarmé est un Baudelaire cassé, dont,,^ '

les morceaux n'ont jamais pu se recoller. » Ne pre- '\

nous la boutade que pour ce qu'elle vaut, mais avouons !

que Mallarmé est resté sous l'empire de Baudelaire et {

que son œuvre, comme on l'a dit, n'est qu'un appen- !

dice édulcoré des Fleurs du Mal. Il avait d'ailleurs l

puisé aux mêmes sources de l'idéalisme anglais et il .;

offre avec Baudelaire deux traits communs : la préco- |

cité et le sentiment de son impuissance : ^

Et dans mon être à qui le sang morne préside \

L'impuissance s'étire en un long bâillement. i

Entendez qu'ici l'impuissance n'est pas la stérilité, mais vient du découragement de l'artiste à ne pouvoir atteindre la perfection. Baudelaire nous confie qu'il ne s'asseyait jamais à sa table de travail sans angoisse et Mallarmé voit, comme lui, dans la ,page blanche << un ennemi redoutable à terrasser ». Et où trouver un point d'appui dans son isolement?

Il a vécu isolé à Londres, isolé en province. On le retrouve isolé à Paris en 1873. Il professe l'anglais au lycée Condorcet. Méconnu de ses élèves qui lui organisent des chahuts monstres, il ne rencontre partout qu'hostilité et déboires. Il avouait un jour à Paul Adam : << Je ne suis jamais passé sur le viaduc des Batignolles (il y passait tous les jours) sans me sentir l'envie de me précipiter dans le vide » (i).

Il cherche un refuge dans l'Art. De 1874 à 1875, il rédige, seul, La Dernière Mode, gazette du monde et de la famille où << étaient promulgués les lois et vrais principes de la vie toute esthétique avec l'entente des moindres détails : toilettes, bijoux, mobilier et jusqu'aux spectacles et menus de dîner >>. On sent ici l'influence de Ruskin, mais cette gazette ne pouvait lui servir qu'à combler une satisfaction personnelle. Mallarmé n'entreprenait rien, pour forcer l'attention, qui ne le fût en pure perte.

Un jour, Coquelin l'aîné qui figurait au programme d'une représentation extraordinaire, annoncée à grand renfort de presse et où le Tout-Paris s'était assigné rendez-vous, se propose d'y déclamer un poème inédit et s'en ouvre à Banville. Ce dernier

(i) Cf. Anne Osmont. Le Mouvement symboliste (Maison du Livre).

l'adresse à Mallarmé à qui il veut fournir l'occasion d'une réclame profitable. Mallarmé remercie avec effuion et se met à l'œuvre. Il écrit une centaine de vers. A peine le comédien a-t-il jeté les yeux sur le manuscrit qu'on lui apporte qu'il s'empourpre et le rejette avec humeur, persuadé qu'on se moque de lui. Ces vers, c'était V Après-midi d'un faune. On conçoit que la composition n'avait rien pour satisfaire le spécialiste du monologue et ne cadrait guère avec les qualités ordinaires de son répertoire. L'affaire en resta là et il est probable que Mallarmé n'avait pas dû se faire illusion sur l'issue de sa tentative. N'eml)eche que la brutalité du refus n'était pas de nature à le dérider et ne fit que l'enraciner dans ses sombres humeurs.

Mallarmé semblait donc résigné au désastre déiî-1 nitif lorsque le livre de Huysmans : A Rebours (1884) ■ dont le succès fut très vif vint décider de sa fortune. Ce hvre signalait Mallarmé comme un poète qui, dans un siècle de suffrage universel et dans un ienlps de lucre, ■■ ivait à l'écart, abrité de la sottise environnante par son dédain,

complaisant à raffiner sur des pensées déjà spécieuses, les greffant de finesses byzantines, les perpétuant en des déductions légèrement indiquées que reliait à peine un imperceptible fil. » iluysmans voyait luire dans les vers sybillins de Mallarmé une splendeur de bas-empire, la marbrure d'un langage en décomposition. Il y trouvait un raffinement de décadence. Verlaine, au contraire, y voyait la preuve d'un art vigoureux et sa plaquette des Poètes maudits qui panit peu de temps après et où figurait Mallarmé fut le second coup de gong qui devait éveiller l'attention autour de lui.

La singularité de Mallarmé était bien faite pour séduire des jeunes poètes en quête d'un idéal nouveau. Tous se mirent à le fréquenter et il n'est pas mauvais de rechercher dans leurs écrits l'écho de leurs impressions.

Jean Moréas nous avoue qu'après avoir lu le Tombeau d*Edgard Poe il n'avait plus qu'un désir, c'était d*être présenté à l'auteur de « ces vers sublimes >>. Louis Le Cardonnel, avec qui il était en relations, se chargea de le conduire chez le maître.

« Nous y fûmes, raconte-t-il, par un soir d'octobre de 1883, et nous eûmes la chance de le trouver seul. Sa noble dialectique me ravit tout de suite. Cette maison de la rue de Rome me frappa dès la porte de l'entrée, dès l'escalier. Elle n'est cependant qu'une vulgaire maison moderne, mais je pense, et ne riez pas, que la fréquentation du poète l'avait imprégnée de charme.

Il y avait dans Mallarmé un faune certes ; je lui trouvai certains jours le geste et la grâce d'un tailleur pour dames idéal. N'avait-il pas rédigé un étrange journal de modes, non pour le gain, mais par amour de cet art ? Il savait rendre, par sa parole animée, les maillots d'actrice un sujet digne de Platon.

Stéphane Mallarmé, ce métaphysicien, cet abstracteur qui connut la beauté dans son aspect, je dirais invisible, faisait en même temps sourdre, par le sortilège qui était en lui, de tous les petits riens épars dans la vie contemporaine, une claire source de plaisir esthétique.

J'ai revu souvent Mallarmé depuis ma première visite. Je l'ai revu à ses réceptions hebdomadaires. Je l'ai revu seul et j'ai pu m'en faire une idée inexprimable.

Gustave Kahn de son côté nous parle de la << prestigieuse >> conversation de Mallarmé, << souple, signi-

fiante, chatoyante, colorée. Elle était d'une abondance stylisée, d une élégance nourrie, d'une nouveauté pleine de paillettes rares. »

Laurent Tailhade s'extasie également sur ce miraculeux don de parole :

Jamais causeur plus exquis, plus varié, plus fécond en trouvailles. Mallarmé orientait ses propos, avec un art invisible et discret, vers l'idéalité la plus haute sans négliger pourtant de cueillir en chemin toutes les fleurs de sa riche fantaisie. En mots vivants, précis, diaphanes, exacts et lumineux, en phrases limpides comme le cristal, d'une voix un peu sourde... sans fatigue ni trêve, il déroulait, trésor infini, ses nobles paradoxes. Il formulait une sagesse rare, une philosophie élégante et dédaigneuse en axiomes imprévus. Son éloquence, toutd'abord, surprenait parla clarté... Rien de plus net, de plus direct que son discours. Le poète s'y révélait comme un héritier avantagé des Rivarol, des Chamfort, de ces maîtres qui faisaient tenir en un mot substance d'un livre et poussèrent l'art^lS-Xauser dans son intégrale perfection (i).

es ] la] i

Je puis en porter moi-même témoignage : Quelle ferveur attentive autour de lui dans cette petite salle à manger- salon, quand il parlait, debout, en pantoufles et veston, accoudé au poêle-cheminée d'angle en faïence, un cigare aux doigts, les yeux suivant, comme pour s'en inspirer, les méandres de la fumée. On eût dit qu'il ambitionnait de teindre ses propos à leur azur fugace. Le reflet rose de la lampe dormait sur la table. Derrière lui, son portrait, peint par Whistler, semblait s'effacer dans un brouillard de rêve. Mallarmé parlait à mi-voix, sur un ton de confidence.

(i) Laurent Tah^hade, Quelques, fantômes de jadis (« L'Édition française illustrée »).

« La causerie naissait vite, écrit Albert Mockel. Sans pose, avec des silences, elle allait d'elle-même aux régions élevées que visite la solennité. »

« Un silence, ajoute Henri de Régnier, puis le geste hiératique devenait familier. L'esquisse merveilleuse s'éparpillait en croquis légers ; la haute théorie s'enguirlandait d'anecdotes charmantes qui, exquises dans leur grâce ou plaisantes en leur malice, valaient un rire juste et sobre. »

« On entrait chez Mallarmé, écrit encore un poète de la génération suivante, M. André Gide ; c'était le soir ; on trouvait là d'abord un grand silence ; à la porte tous les bruits de la rue mouraient. Mallarmé commençait à parler d'une voix douce, musicale, inoubliable!... Chose étrange: il pensait avant de parler. Et, pour la première fois, près de lui, oiju sentait, on touchait la réalité de la pensée ; ce que nous cherchions, ce que nous voulions, ce que nous adorions dans la vie existait ; un homme, ici, avait tout sacrifié à cela. »

Avez- VOUS remarqué dans cette citation de Gide la phrase : «On trouvait là d'abord un grand silence? » On y sent le vœu des poètes du temps de s'isoler du tumulte et des vaines agitations de la rue. Ce grand silence, c'est le seuil d'un autre monde. La réalité ne compte plus. Nous sommes au cœur de la doctrine. Schopenhauer a parlé. Le monde n'existe qu'en représentation. Le monde est une création de l'âme. Le but du poète n'est pas de rendre ce qu'il voit, mais ce qu'il sent. Tout ce qui se passe autour de lui << n'intervient que pour être un prétexte à ses chants », Moréas le dit et M. Edouard Dujardin nous le rappelle qui inscrit pour épigraphe en tête de ses Hantises (1886) : « Seule vit notre âme » et qui cite pour référence cette pensée de Gourmont :

La seule excuse qu'un homme ait d'écrire, c'est de s'écrire

lui-même, de dévoiler aux autres la sorte de monde qui se mire en son miroir individuel.

Et CCS mots de Régnier :

Cet idéalisme est la clef métaphysique de la plupart des esprits qui composèrent l'école symboliste.

Les symbolistes ont fait du silence leur patrie. Ils vivent dans cette ombre où, dit Viélé-Griffin, « marchèrent côte à côte Vigny et Baudelaire, Verlaine et Mallarmé » et il ajoute :

Cette ombre où vit Verhaeren, où Laforgue est mort, fut, pour ceux à côté desquels j 'ai pris conscience de la vie, comme l'ombre des lauriers. Nous nous y plaisions car le lieu était frais et solitaire, avant que le corbillard de Verlaine, menant à sa suite une horde étrange, n'y soulevât l'amère poussière des réclames. Ainsi, pour nous fut violée cette solitude, Savez-vousqu 'on a peur de nommer trop haut celui qu 'on estime de peur que la gloire ne l'enlève et le gâte et l'annule.

et il terminait en s'écriant : « N'est-il pas de garantie contre la gloire ? »

Je pourrais multiplier les citations à l'infini. J'en pourrais cueillir chez Bernard Lazare, chez Camille Mauclair, chez Charles Morice, chez Rodenbach, chez Charles Maurras, chez Théodore de Witzewa, chez Pierre Quillard... chez Jules Lemaître lui-même qui découvre en Mallarmé « un bon platonicien >>.

N'est-ce pas miracle que Mallarmé ait réussi à s'imposer à des esprits si divers, qu'il ait pu fournir de quoi séduire à la fois le réahste Huysmans et le mystique Le Cardonnel, des partisans de l'art social comme Gustave Kahn et des dilettantes comme Henri

t^S LA MÊLÉE SYMBOLISTE

de Régnier, des ironistes de la trempe de Laurent Tailhade et des moralistes de la nature d'un Rémy do^ Gourmont ou d'un André Gide et qu'il ait pu retenir

l'attention ensemble des outranciers du « sym- j

bolisme », et d'un esprit aussi lucide que Moréas? i

Comment Mallarmé, parnassien respectueux jusqu'à ]

la manie des conventions prosodiques, a-t-il pu mériter ;

à ce point l'engouement des verslibristes? Comment ;

expliquer ce sortilège? Est-ce par la seule magie de \

sa parole qui provoquait chez ses auditeurs «une \

sorte de griserie intellectuelle »? Est-ce par le besoin ;

d'admirer de la jeunesse et d'élire le premier guide \

qu'elle rencontre en chemin, comme l'insinue M. André i

Gide quand il écrit : i

Leconte de i'Isle était mort, Rimbaud perdu, Verlaine j hagard, impossible à saisir. La conversation de Heredia, 1 toute de verve, nourrissait peu. Sully- Prudhomme se méprenait. Auprès de qui aller?... Qui admirer, grands dieux .? en \ dehors de Mallarmé ! ^

Il y a de cela sans doute, mais il y a autre chose ^

encore. Il fallait bien qu'il y eût chez Mallarmé, ^

pour justifier son emprise, autre chose qu'un charme \

personnel' et qu'une heureuse coïncidence. Il fallait j qu'il y eût la force et l'attraction irrésistible d'uneNj

vérité. I

Mallarmé appartient à une génération imprégnée de Renan et à qui Flaubert et les Goncourt ont inspiré le mépris de la chose publique. Nulle préoccupation chez lui de dogmes politiques ou religieux et,

ir là, se trouve écartée une source irritante de

iiflits. Son idéalisme nuageux se plie à toutes les

confessions. S'il manifeste un doute, ce n'est plus

a\'ec l'angoisse agressive d'un Musset, mais avec la

signation stoïque d'un Vigny ou, mieux encore,

avec le détachement fataliste d'un Gautier :

L'espace a pour jouet le cri : Je ne sais pas.

Sa conviction c'est que le poète est l'ouvrier de la civilisation et que, sans lui, le monde ne serait que ténèbres et chaos. Voilà la vérité, déjà enclose dans le vieux mythe d'Orphée, bâtisseur de villes et autour de laquelle se jouait le caprice de sa dialectique. L'harmonie crée l'univers et en institue les lois. L'idéalisme de Mallarmé se réfère à la conception de Plotin.

La poésie, selon lui, est la transposition de la vie qui va du fait à l'idéal.

Il faut résolument en exclure le réel parce que vil et se méfier de toute affirmation précise comme d'une négation imprudente.

Le sens trop précis rature Ta vague littérature.

Et c'est ainsi qu'il en arrivait à déclarer à Edmond de Concourt qui le rapporte dans son journal : << Le livre, c'est la parole sous la figure du silence >> et encore : << Un poème est un mystère dont le lecteur doit chercher la clef >>. Il voulut « incorporer l'abstraction >> et pour cela imagina de substituer à la musique des instruments, la musique de la « parole intellectuelle à son apogée >>.

l6o LA MÊLÉE SYMBOLISTE

L*excellence de sa leçon consistait en ceci, qu'il engageait les poètes à :

i^ S'éblouir de leur foi ; ' 2^ Donner un sens plus pur aux mots de la tribu.

Lorsque la gloire lui vint, Mallarmé se vit obligé de descendre de sa tour d'ivoire et d'élargir son horizon. Autre chose est de se murmurer des paroles à soimême dans la solitude, au coin du feu, ou de les proférer en plein air, quand on se sent écouté et qu'on prend charge d'âmes. Mallarmé n'avait pas été loin de considérer l'Art comme un jeu de mandarins ou, si l'on préfère, une spéculation d'initiés. Il se met alors à rêver d'une poésie éducatrice des foules, par le théâtre, mais dont la danse et la pantomime constitueraient les seuls moyens d'expression.

Ce fut, d'ailleurs, comme on l'a déjà remarqué, une évolution de pensée sans profit pour la poésie, car Mallarmé n'était plus à l'âge où l'on recommence sa vie. Le poète, chez lui, était à bout de souffle, qui ne se manifestera plus qu'à longs intervalles par des î| sonnets de circonstance. Mallarmé n'écrira plus guère J qu'en prose. Et l'ère s'ouvre des Divagations. î

Et ceci explique l'antinomie du théoricien et du '\ poète imprimé. Ceci expUque pourquoi l'unanimité se ! rompt des disciples de Mallarmé lorsque, affranchis de sa parole et désen voûtés de sa présence, ils ii^! l'écoutent plus que dans ses livres.

Il est bien évident que Mallarmé ne s'est réalisé qu'imparfaitement dans ses vers. Il n'a laissé que de rares fragments. Ce sont plutôt, comme il le considérait lui-même, des ébauches, des essais, des indications. Des vers admirables éclatent, çà et là, des vers

STÉPHANE MALLARMÉ l6l

• jui ont tout le relief des images et leur vertu sugges-

ti\t'.

Keiif Liiuj^^iins la préface de son livre de début, appelait des vers qui seraient :

.... un pré ou l'odeur des luzernes — une eau pâle et glauque aux rides s'élargissant ; des vers qui seraient l'inexprimable souvenir, devant deux grands yeux pâles et froids d'Aïeule, d'un soir d'hiver où veille la lune algide; des vers qui seraient les mille murmures des heures noires, un dièze

le violon, des voix dans la nuit, la saveur du vent de mer;

les vers qui donneraient l'écœurement d'une migraine, la lourdeur aveulie et molle d'une après-midi d'août, avec je ne sais quel rassasiement venu des moissons mûres.

Et René Ghil ajoutait :

Un seul poète, un grand poète a des vers pareils : Stéphane Mallarmé. C'est un rêveur qui, dans son rêve unique, met le sang de ses veines et son souvenir vivant de la terre. C'est un réaliste. Ses mots sont lumière, clair-obscur, sous] bois avec des chaleurs.... (i). '

René Ghil voyait tout cela dans l'Après-midi d'an faune, mais René Ghil sera le premier tout à l'heure à dénoncer d'abord le divorce qu'il y a entre l'écriture et la parole de Mallarmé et ensuite l'originalité contestable de son point de vue. Il écrira des 1889 :

M. Stéphane Mallarmé a conçu une œuvre en maints volumes de laquelle pas un livre encore n'est écrit. Ce qu'il en dit montre que le principe de cette œuvre n'est nullement original et qu'elle ne doit se développer que comme très ingénieuse et intéressante compilation recréée par un esprit

(i) René Ghil, Légendes d'âmes et de sangs. Préface.

poétique, délicat et éminemment subtil, des conceptions idéales à priori.

C'est ainsi que l'un des livres générateurs est la mise en œuvre par des descriptions de nature de cette proposition : Si l'homme n'était pas, rien ne serait. Kant, Fichte, Hegel réclament.

Un mot de M. Stéphane Mallarmé montre enfin à quelles tendances s'arrête sa pensée : On ne peut se passer d'Eden.

Mais une idée de vérité le domine : le Symbole, quoique dans les poèmes détachés, les quelques sonnets surtout dernièrement parus et faits spécialement pour l'évidence de cette idée, elle n'apparaisse que comme jeu singulier et un peu puéril et faux, (Rappelons-nous tels sonnets descriptifs d'une console, d'un lit... où tout l'effort du poète tendit à décrire, sans les nommer, ces meubles) ,

Mais sou ventes fois M. Mallarmé a sévèrement et superbement parlé du vrai synaJiole. C'est vrai que tout est relatif et que chaque phénomène s'explique éternellement par un autre et notre vouloir doit travailler à pénétrer le plus de relations pour, si on les trouvait toutes, arriver ainsi à la cauêê.p£emière .

Seulement, comme étrange fut l'air de croire inventer cela... et dire qu'une prétendue école novatrice voulut vivre sur cette prétendue trouvaille !

M. René Ghil en profite pour partir en guerre contre l'école symboliste de laquelle il voulait se distinguer et entend démontrer que son symbolisme à lui, d'ordre philosophique, n'a rien à voir avec ce prétendu symbole qui n'est qu'un déroulement d'images successives.

Un symboliste authentique, M. Viélé-Griffin, se rencontre avec René Ghil dans sa condamnation de Mallarmé, mais pour d'autres raisons. Il lui en veut d'avoir << obscurci en nous le sens de la clarté >>. Et un second symboHste bon teint, M. Adolphe Retté,

proclame que Mallarmé fut << l'erreur du Symbolisme ».

Voici, s'étonnait -il, un homme qui connut ia célébrité pour n'avoir pas écrit l'œuvre annoncée pendant dix ans comme devant résumer, sous une forme définitive, l'âme humaine et l'âme universelle. Il employa son existence h rééditer dix sonnets, six poèmes en vers un peu plus étendus, quinze poèmes en prose, une scène de tragédie et quelques fragments théoriques. De son propre aveu, ce n'étaient là que des essais, les pierres d'attente d'un édifice toujours futur dont il expliquait à l'occasion le plan et la portée, mais qu'il ne voulut ou plutôt qu'il ne put bâtir.

La raison de cette impuissance réside en ceci que Mallarmé se déclarait « incompétent en autre chose que l'absolu » ; or on ne réalise pas l'absolu.

Partant de ce principe bizarre que << nommer un objet, c'est supprimer Jes trois quarts de la jouissance du poème qui est faite du bonheur de deviner peu à peu », il s'interdit de traiter autrement que par allusions, les vers et les proses qu'il offrait à la sagacité de ses lecteurs... Il accuse les mots de ne pas représenter suffisamment ses concepts. D'une part, il les méprise si fort qu'il préfère k un te?; te même sublirne. des pages blanches portant un dessin espacé de virgules et de points. Mais, d'autre part, il leur confère une fonction nouvelle à quoi personne n'avait pensé jusqu'alors: « XI faut, dit-il, que de plusieurs vocables, on refasse un mot total, neuf, étranger à la langue et comme incantatoire... qui nous cause cette surprise de n'avoir ouï jamais tel fragment ordinaire d'élocution en même temps que la réminiscence le l'objet nommé baigne dans une neuve atmosphère.

Et Retté, romantique malgré lui jusqu'à la moelle des os, ii'élève contre cette prétention d'un langage spécial, convaincu qu'il est que le rôle du poète consiste à dépeindre, au moyen d'images frappantes, ses joies et ses douleurs personnelles, de telle sorte qu'elles

offrent à tous une interprétation fidèle des joies et des douleurs communes.

Mais un autre poète, l'un de ceux qui ont suivi avec le plus d'attention et avec le plus de révérence la leçon de Mallarmé, M. Paul Valér}% lui fait précisément mérite de ce dont M. Retté lui fait grief, en nous expliquant la genèse d'une des pièces les plus hermétiques du maître : Jamais un coup de dés n'abolira le hasard.

Lorsque Mallarmé, écrit Paul Valéry, m 'ayant lu le plus uniment du monde son Coup de dés, comme simple préparation à une plus grande surprise, m'en fit enfin considérer le dispositif, il me sembla voir la figure d'une pensée, pour la première fois, placée dans notre espace... Ici, véritablement, l'étendue parlait, songeait, enfantait des formes temporelles. L'attente, le doute, la concentration étaient choses visibles. Ma vue avait affaire à des silences qui auraient pris corps. Je contemplais à mon aise d'inappréciables instants : la fraction d'une seconde, pendant laquelle s'étonne, brille, s'anéantit une idée ; l'atome de temps, germe de siècles psychologiques et de conséquences infinies, paraissaient enfin comme des êtres, tout environnés de leur néant rendu sensible. C'étaient murmure, insinuations, tonnerre pour les 3^eux, toute une tempête spirituelle menée de page en page juqu'à l'extrême de la pensée, jusqu'à un point d'ineffable rupture ; là, le prestige se produisait; là sur le jlapier même, je ne sais quelle scintillation de derniers astres tremblait infiniment pure dans le même vide interconscient, où comme une matière de nouvelle espèce, distribuée en amas, en traînées, en systèmes, coexistait la Parole !

«Ne trouvez- vous pas, avait dit Mallarmé à M. Paul Valéry, en lui soumettant les épreuves du Coup de dés^qwa c'est un acte de démence? >> Paul Valéry estima, au contraire, que c'était une tentative merveil-

leuse. Il en eut la révélation, le soir même, en contemplant, dans la campagne de Valvins, << l'incomparable ciel de juillet, tandis qu'il marchait en compagnie du poète, au milieu du Serpent, du Cygne, de l'Aigle et de la Lyre ». Il y prit l'impression que le texte de Mallarmé 'tait calqué sur le texte de l'univers, « texte de clartés et d'énigmes qui parle et qui ne parle pas, qui affirme et qui nie ». Il y retrouvait le même chaos de ratures et de surcharges, la même création de néant et il ne put se retenir de penser que Mallarmé « avait ( ssayé d'élever enfin une page à la puissance du ciel toile >>.

Ne souriez pas trop. Si aventurée que paraisse l'hypothèse de M. Paul Valéry, elle est plausible, Mugo n'avait-il pas émis la prétention de modeler son • euvre sur l'univers et n'est-ce pas l'éternel conflit du bien et du mal qui s'y joue, qui lui avait suggéré son procédé de l'antithèse? Il se peut que M Paul Valéry, croyant suivre Mallarmé, se soit égaré dans son propre rêve et n'ait réussi qu'à se traduire lui-même, mais son cantique méritait d'être reproduit. Sans doute, ce n'est pas la première fois qu'on essaye de nous donner une interprétation de Mallarmé. Ses passages obscurs n'ont pas manqué d'exercer l'ingéniosité des scoliastes, mais de toutes leurs versions contradictoires aucune n'a réussi à s'imposer et qu'importent après tout ces velléités d'élucidation, puisque, comme le reconnaît Coppée lui-même, ami de la clarté, « le charme des vers de Mallarmé, même lorsque leur sens se dérobe, agit en nous et nous pénètre à la façon d'une musique ou d'un parfum ». Le dernier mot appartient à Remy de Gourmont : << Là où la poésie de

l66 LA MÊLÉE SYMBOLISTE

Mallarmé est belle, elle le demeure incomparablement. >>

Jules Laforgue estime que Mallarmé ne relève que de la conscience parnassienne dont il fut «l'apothéose ^ et M. André Gide exprime le même avis, entendant par là qu'il ne le considère pas comme un initiateur, mais comme le sommet et la consommation du mouvement parnassien. Moréas, après avoir admiré Mallarmé, disait vers la fin: << Je ne rouvrirai plus ses livres >>. Pourtant, plus d'un quart de siècle après sa mort, la jeunesse intellectuelle qui a enterré d'un cœur joyeux le Parnasse et qui est en train d'enterrer si résolument le symbolisme, se préoccupe^^ toujours de Stéphane Mallarmé. Son inquiétante figure de sphinx grandit avec le recul du temps et se dresse plus obsédante que jamais à l'horizon. M. André Thérive retrouve son influence jusque chez les néo-classiques contemporains. M. Albert Thibaudet • lui consacre une importante étude, M. Paul Souday qui n'a point accoutumé de se perdre dans les nuages répond avec tranquillité à ceux que hante la peur d'être mystifiés : « On peut admirer Mallarmé » et ce matin même (1920), M. Poizat, esprit sage et prudent et que requièrent peu les aventures, écrit dans son Histoire du Symbolisme : <^ Nul poète ne mérite autant que Mallarmé ce titre de maître si ifacilement prodigué. >>

M. Albert Mockel s'était écrié un jour : « Mallarmé est unhéros >> (Le Journal, ig sept. 1898) et Paul Adam, incontinent, de renchérir: «Mallarmé fut mieux qu'un

héros, il fut un saint. Il eut le culte de la pensée au point de lui sacrifier tout bonheur. » M. Edouard Dujardin le range parmi les prophètes et voit, à travers lui, reluire les flammes d'Ezéchiel (i). M. Joachim ( iasquet le compare à Prométhée : « Mallarmé, écritil, par le spectacle d'un immense génie fourvoyé, nous a donné le goût de l'héroïsme et l'impérieux besoin de la victoire. >>

Ainsi donc, le Mallarmisme a cessé d'être une loctrine littéraire pour devenir une religion. C'est le aractère que présageait à ses débuts Gustave Kahn-, lorsqu'il parlait :

Des mardis soirs de Mallarmé suivis avec tant de recueillement qu'on eût dit vraiment, dans le bon sens du mot, une ' hapelle à son quatrième de la rue de Rome... Oui, on eût ni, à certains soirs, être dans une de ces églises, au cinquième ou au fond d'une cour, où la manne d'une religion nouvelle était communiquée à des adeptes.

La critique n'a plus ici qu'à enregistrer. Les articles de Foi échappent à la discussion. Après cela, il nous est loisible, comme nous y invitait Moréas, de refermer les livres de Mallarmé. Laissons les mystiques se débrouiller dans cette poésie fantôme et la sculpter à leur image. Ainsi, les nuages déploient, en courant dans l'azur, une succession de silhouettes mobiles que chacun interprète à son gré. A quoi bon disséquer l'œuvre de Mallarmé pour y chercher la justification d'un si formidable engouement? Il suffirait à sa gloire d'en avoir été le prétexte et si, comme

(i) Edouard Dujardin, De Stéphane Mallarmé au prophète Ezéchiel (Mercure de France).

l68 LA MÊLÉE SYMBOLISTE

le prétendent certains, il y eut chez le poète une intention mystificatrice, il faut reconnaître qu'elle fut déjouée par le caprice du hasard. Mallarmé, dans ce cas, n'aurait réussi qu'à se duper luimême.

Nous voici parvenu au second relai de notre randonnée à travers le mouvement symboliste. La décade (1890- 1900) s'est ouverte sur son triomphe, mais la roche tarpéienne est près du Capitole, Au banquet Moréas, le toast de Maurice du Plessys avait singulièrement détoné sur les autres. Sa Dédicace à ApoL lodore sonnait déjà comme un défi roman. C'est que Maurice du Plessys savait Moréas vacillant et sur le point de rompre avec l'Ecole. Moréas s'était rendu compte que le SymboUsme, utile à son heure, n'offrait que les caractères d'un Art transitoire, et qu'à le suivre inconsidérément, au lieu de s'acheminer à la Terre promise, on risquait de choir dans un cul-de-sac. Ainsi, le jour même où le Symbolisme se croyait assuré de sa pleine cohésion et de la victoire définitive, un léger craquement lui présageait une scission prochaine. Le désaveu de Moréas lui sera d'autant plus pénible qu'il venait de le couronner pour chef. Peu de temps après le banquet, ce désaveu parut sous la forme du manifeste de l'Ecole romane (i). Ce manifeste correspondait tellement à une nécessité, qu'il fut le signal d'une réaction générale contre l'Ecole symboliste. Les actes d'hostiUté se succèdent d'heure en heure, de toutes parts. L'Ecole romane avait re-

(i) Je n'ai efiSeuré dans ce livre le mouvement roman qu'en tant qu'il fut mêlé à l'aventure symboliste, me réservant de lui consacrer ailleurs une étude spéciale.

vendiqué les droits de la Tradition, Charles Morice revendique les droits de l'Esprit français, puis c'est Fernand Gregh qui revendique les droits de l'Humanisme. Le Symbolisme connaîtra même un retour offensif du Naturalisme, décoré pour la circonstance du nom de Naturisme par Saint-Georges de Bouhélier. Les Parnassiens, qui n'acceptent pas leur défaite, relèvent la tête en 1900 et lui notifient par la voix de Mendès que « sa poétique est déjà surannée et vieillissante » (i). Mais le coup le plus droit porté à son influence sera le triomphe de Cyrano de Bergerac où Rostand se gausse des petits esthètes du « Mercure françois >>. Si sensible que je sois aux qualités d'Edmond Rostand, je ne m'illusionne guère sur la portée du succès de Cyrano. Les Symbolistes avaient peut-être

(i) Ce qui valut à Mendès la protestation suivante de Gustave Kahn, parue dans la Plume (15 mai 1900) : « Souffrez qu'à votre accusation de mauvaise santé poétique, j 'oppose un petit catalogue.

Après le Parnasse, dont ne font pas partie Paul Verlaine ni Stéphane Mallarmé, puisqu'ils s'en mirent à part, nous comptons parmi les nouveaux poètes : Rimbaud, Laforgue, Rodenbach, Moréas, Verhaeren, Viélé-Griffin, Régnier, Merrill, Mockel, Saint- Paul, Maeterlinck, Gourmont, Bataille, Fort, Morice, Elskamp, Saint-Pol Roux, Gide, Claudel, Rebell, Jammes, Hirsch, Van Lerberghe, Scheffer, Herold, Ghéon, Mauclair, Pilon, Gérardy, Mandelstamm, Ruyters, Lafforgue, Rency, Fontainas, Miloz, Pioch, Réja, Ducoté, Klingsor, Jaloux, Briquel, Rambosson, Souza, d'Avril, Nadi, Chauvin, etc.. et j'en omets. La liste serait trop longue. Je laisse de côté, à dessein, les poètes nouveaux qui se servent de la technique parnassienne, tels que Quillard, Louys, Samain, Tailhade, Gregh, Raynaud, Rivoire, Guérin, S. Ch. Leconte, Degron, dont on ne peut aucunement dire qu'ils sont parnassiens. En face de cette liste de poètes d'art libre, voyons, en passant, la liste des jeunes parnassiens et quand nous aurons mentionné les beaux talents de MM. Jacques Madeleine et Henri Barbusse, que nous présentez-vous en tant que jeunes poètes de votre avis?... MM. de Bouhélier et Maurice Magre?... et encore ces messieurs pratiquent-ils un alexandrin libéré. »

droit de s'en prétendre peu affectés. N'empêche que le gros du public en demeura impressionné et que nombre de lecteurs qui commençaient à se résigner à leur formule, en prirent prétexte pour s'en écarter définitivement.

Les Symbolistes n'avaient pas besoin de ce coup de grâce. Le vif mouvement de curiosité qu'ils avaient éveillé, à leurs débuts, n'avait été qu'un feu de paille. Le bruit s'était calmé. La jeunesse évoluait. Une génération nouvelle se levait, éprise de sports et de vie agissante, qui n'avait guère le goût des spéculations métaphysiques ni des subtilités prosodiques. La foi se perd. L'enthousiasme faiblit.

On voit s'introduire, dans les Cénacles chevelus, de jeunes esthètes gourmés dont les prétentions d'arrivistes et les pratiques de faiseurs montrent assezqu'ils n'ont pas retenu la leçon de leurs aînés. C'est, au lieu du désintéressement absolu et de la probité artistique, la course à la- réclame et aux récompenses monnayées.

Pourtant cette décade fut pour le Symbolisme une belle période d'activité. D'excellents poètes s'y révèlent : Albert Samain, Francis Jammes, Charles Guérin, Paul Fort. Mais elle fut attristée par des deuils cmels (Paul Verlaine, Stéphane Mallarmé). Elle ne s'est pas terminée que Samain nous quitte, suivi dans la tombe, à quelques jours d'intervalle, par Emmanuel Signoret. Elle se clôt sur la mort de Léon Deschaîiip (pii avait rassemblé leurs efforts dans la Plume.

D'une façon générale, l'heure est néfaste aux Poètes. L'Avenir, pour eux, s'assombrit. Il n'y a pas que les Symbolistes qui soient victimes de l'indifférence pu-

blique et des préventions officielles. Moréas offre ses Stances à la Revue des Deux Mondes qui les repousse comme indignes d'elle et l'Académie française lui refuse le prix Archon-Despérouse que ses admirateurs avaient, à son insu, sollicité pour lui. Mais les vrais poètes se consolent aisément de l'aveuglement de leurs contemporains. Ils savent que leur royaume n'est pas de ce monde et que la gloire ne fleurit guère que j sur les tombeaux.

Qu'on ne m'objecte pas, à l'encontre de cette indifférence, l'exemple d'Edmond Rostand, Son admirable Cyrano n'ouvrait pas plus une renaissance poétique qu'il ne prouvait un retour du public à la Poésie. Cyrano réussit quoique et non parce que en vers. Ce succès fut un coup de surprise qui ne devait pas se renouveler. Cyrano prouve si peu une disposition du public à mordre au lyrisme, que les autres drames de Rostand qui sont loin de lui être inférieurs n'ont obtenu que des succès contestés. La critique fit la grimace à Chantecler, qui pourrait bien être son chef-d'œuvre. La Comédie Française, elle-même, avait écarté Rostand à ses débuts pour la même raison qui la faisait délaisser de plus en plus nos vieux tragiques qui ont le tort, à ses yeux, de ne pas << faire recette ». Je ne sais si c'est pour la punir de son avarice et de cette irrévérence à l'endroit des Muses que les dieux la dévouèrent aux flammes. La Comédie Française brûle le 8 mars 1900.

D'ailleurs Rostand est malade. Son dernier effort de V Aiglon semble l'avoir épuisé. Il nous quitte pour Cambo et ses amis craignent qu'il n'en revienne plus. Déjà le boulevard impitoyable l'enterre avec un

mot féroce : il l'a surnommé Edmond A bout. Et le théâtre retombe à la prose, à ses vieux errements d'autant plus désuets en regard des initiatives audacieuses d'Antoine, de Paul Fort et de Lugné-Poé. Antoine est devenu directeur de théâtre. Il a pignon sur rue, mais il semble assagi et comme gêné par ses fonctions nouvelles. Il nous donne, cette année, la Clairière de Donnay et de Descaves, Poil de carotte de Jules Renard et du Courteline. Ce n'est pas mal, évidemment, mais cela n'a rien à voir avec la lyre et la prose même de Courteline paraît encore trop sérieuse à la foule qui s'en détourne pour les outrances du cafécnncert et les déshabillés galants du music-hall. Le cinéma fait son apparition et puis il y a le cirque, le cirque avec ses clowns, ses gymnasiarques, ses animaux savants et ses jongleurs; le cirque, toujours sûr de retrouver son prestige accm aux époques de décadence. Et partout s'ouvrent des tournois de boxe et de lutte où la foule s'empresse. Elle s'y passionne pour ]( s concurrents et y engage des paris comme elle fait pour les chevaux, sur les champs de courses. En 1900, s'organisent les grandes épreuves de la Ceinture d'or qui échoit au lutteur turc Karàh-Ahmed. Il n'est pas encore question d'élever une statue au vainqueur, mais son image reluit à toutes les devantures entre celles du nouveau président de la République et du dernier académicien élu. La lutte n'a pas seulement ses temples, elle a ses journaux et sa Httérature. Un photographe célèbre édite et met en circulation un album que l'on s'arrache et où figurent in naturalibus nos lutteurs en renom, soufflés de graisse, véritables mastodontes, chaos de chairs informes, aux mamelles

de nourrice et gratifiés pour la plupart de faces bestiales, dont le seul intérêt est de nous démontrer que la culture physique ne suffit point pour donner à ses adeptes le profil d'un Apollon. Il y a aussi les réunions de vélodromes, les courses de bicyclettes, celle de Bordeaux-Paris, la course internationale d'automobiles Paris-Lyon, etc.

Où, dans ce tohu-bohu, trouver le temps d'ouvrir les livres? L^s journaux, eux-mêmes, n'ont pas assez de place pour rendre compte de toutes ces manifestations sportives, comment en trouveraient-ils pour les manifestations intellectuelles? Ils savent d'ailleurs que la foule s'en désintéresse. Si quelques feuilles conservent encore une rubrique des livres, c'est pour y insérer les communications payées des éditeurs. Imprudents éditeurs qui ne voient pas qu'ils tuent la poule aux œufs d'or et qu'en voulant domestiquer la critique, ils lui enlèvent tout crédit I

En 1900, le bruit des flonflons couvre la voix des poètes. Le vent souffle aux réjouissances. Le siècle se meurt. On lui fait de joyeuses funérailles. On l'enterre au fracas des pétarades et des musiques de cette foire mondiale qu'est l'Exposition universelle. Apothéose de la prostitution cosmopolite, dit M. Gabriel Séailles. Et il est vrai que ce fut une bacchanale monstre, une orgie effrénée où, pour l'illustration des mœurs baptisées << fin de siècle », on voit des princesses enlever des tziganes et des têtes couronnées folâtrer avec des danseuses impubères. La France n'est pas responsable de ces mœurs. Certes, son peuple est léger et étourdi. A la section allemande de l'Exposition, il passe vite indifférent devant l'artillerie Krupp pour s'extasier

lus longtemps' devant le faux marbre et le cartonpâte colossal du pavillon impérial. Le snobisme achalandé avec une emphase affectée les débits et la camelote boches. Il fait de cette section allemande le ' lou de la fête. Rien n'y manque que le Kaiser et nos journaux se mettent à entonner ses louanges comme pour le décider à entreprendre le voyage. Que ne suitil l'exemple de la reine de Saxe que nous avons accablée d'hommages? Nous tiendrait-il rigueur de l'affaire Dreyfus? Il sait pourtant que nous avons passé là-dessus l'éponge et que l'année a débuté par le bannissement de Paul Déroulède. Ah ! oui, que notre peuple est léger, mais il n'est pas si corrompu qu'il le laisse entendre. N'en croyez pas ce fanfaron de vice. La France reste saine dans sa masse. Elle a ses immenses

serves d'hommes des champs et de travailleurs des villes. Ces mœurs << fin de siècle » ne sont pas à proprement les siennes. Ce sont les mœurs du Paris des boulevards, du Paris cosmopoUte, mais quand même le 'iris du travail s'en mêlerait provisoirement, il aurait, i^our excuse de fêter la croix de la Légion d'honneur qu'il vient de recevoir (i). N'est-il pas permis, en pareille circonstance, aux plus honnêtes de se laisser aller un peu à la débauche ? En somme, la France entière a d'excellents motifs de vouloir se détendre des convulsions de l'affaire Dreyfus. Elle entend prendre ses vacances. A l'imitation de l'héroïne de Sardou, cette Madame Sans- Gêne qui fait fureur depuis plusieurs saisons et que Réjanc fait applaudir à Paris pour la millième fois, après l'avoir promenée de ville

(i) La ville de Paris fut décorée de la L(3gion d'honneur on 1900.

en ville, sur tous les points du territoire, la France, excédée de la mégalomanie de Félix Faure et de son souci de restaurer le cérémonial des cours, aspire au sans-façon et à la bonne franquette. La France met les coudes sur la table. Elle ne veut plus, autour d'elle, que des visages paternels et débonnaires, des figures, si j'ose dire, de 'francs-lurons. A l'Elysée, elle a placé M. Loubet dont les yeux rieurs et la barbe fleurie reflètent, à qui le contemple avec complaisance, la bonhomie de Henri IV, le populaire instituteur de la << poule au pot ». A la présidence du Sénat, elle a placé le bon papa Fallières, au .visage réjoui de maître vigneron. Il n'est pas jusqu'à l'Académie qui, pour se mettre à la page, n'accueille le vieil étudiant Faguet, si peu soucieux du décorum qu'on le rencontre faisant les courses dans son quartier, en manches de chemise avec une bottelée de légumes sous le bras. La préfecture de police était aussi invitée à « s'humaniser ». Certes, M. Lépine ne s'embarrassait guère des restrictions protocolaires. Ennemi de l'étiquette, on le voyait prendre la tête des cortèges en jaquette et en chapeau melon, ce qui clouait de stupeur indignée son prédécesseur M. Lozé, et M. Lépine avait aussi, quand il voulait, le sourire, mais il lui arrivait trop souvent de prendre une grosse voix d'ogre et sa barbiche impériale, dans le feu des manifestations, était susceptible d'évoquer aux Parisiens de fâcheux souvenirs. On l'a donc exilé en Algérie pour mettre à sa place un préfet de poHce de tout repos, M. Blanc. Et M. Blanc a choisi pour chef de cabinet M. Pujalet, le plus affable et le plus cordial des hommes, instruit de la vulnérabi- Hté des cœurs et qui sait y compatir.

C0NCLL\-^1v;.n:5 T77

A ct'b iiiL'>hiL"iii^, il ne déplaît pu.^ que ic peuple s'amuse, et le peuple enprotite. Et pourquoi non? Il ne reçoit que de bonnes nouvelles. Il regorge de bienêtre à bon marché. M. Lucien March, chef de la statistique générale de France, a constaté que le coût de la vie, qu'il avait étudié depuis 1875, suivait une courbe descendante et qu'en l'an de grâce 1900, il n'en suffit plus, à une famille de quatre personnes, que de la misérable somme de i 029 francs — chiffre rond sans centime — pour boucler son budget annuel. Nous roulons donc à l'Age d'or (i). Encore quelques années et nous pourrons vivre, comme des coqs en pâte, sans bourse délier.

Acceptons-en l'augure et cessons de bouder à 1 allégresse générale. Fi des moralistes et des poètes trouble-fête! Laissons pour aujourd'hui chômer les Muses. Nous en reparlerons demain. Elles ont le temps d'attendre, étant immortelles. Cette foire de l'Exposition universelle n'est pas si déplaisante après tout. Avec ses palais et sa population hétéroclites, ses noubas, ses aimées, ses danses nègres, ses derviches tourneurs et ses cortèges javanais, elle nous rend l'image du monde en raccourci. Les civilisations disparues y revivent mêlées à la nôtre et nous offrent leur plus gracieux sourire, leurs richesses et toutes leurs tentations. Venise y joint Pékin. On y passe d'une ruelle de l'ancien Bagdad à celles du vieux Paris. Si l'excès du moderne style munichois nous importune le jour, le soir c'est un enchantement, un

(i) L'année 1900 a fourni au trésor des plus-values dépassant 100 millions (exactement 100 728 096 fr. 77) (Rapport sur la situa^ tion générale de la France).

178 LA MÊLÉE SYMBOLISTE i

conte des mille et une nuits. La Loie FuUer a fait . école. Elle nous a remis Scheherazade en tête. Ce n'est j partout qu'illuminations féeriques, jeux de lumières \ transparentes et cascades lumineuses. La Terre ^ semble flotter dans l'espace, baignée des nuances ] tendres de l'Àrc-en-ciel.

L'Exposition n'a pas fermé ses portes qu'on songe ■ déjà à la prochaine. Une discussion s'ouvre dans la presse sur la date à fixer. La tradition veut que ces ; sortes de solennités se succèdent de dix ans en dix ; ans, mais on s'est rendu compte que leur dévelop- | pement progressif exige, désormais, une plus longue j gestation. << Si nous remettions cela à vingt ans? >> pro- ; pose l'un. A quoi l'autre : « Coupons la poire en deux ! » ; et sans doute parce qu'il est instruit de la vertu du ■ nombre sept et de ses multiples, il opine pour l'année ^ 1914. Va pour 1914! C'est la date qui paraît la plus \ congruente et que l'on retient. D'ici là nous aurons le temps de préparer des merveilles. Ah ! que ce journaliste se montrait bon prophète et qu'il avait raison de nous assurer que la prochaine rencontre des nations en champ clos aurait plus de retentissement encore, Tudieu ! quelle rutilante flambée en perspective ! quelle magnifique pluie d'étincelles ! quel formidable bouquet d'artifice et quel gigantesque embrasement final! Soyons sûrs que la lueur s'en verra de loin et que les effets s'en feront sentir jusqu'au bout du monde. Oui, le tournoi de 1914 restera inscrit dans les fastes de l'Histoire !

Page 1