L'ETAT DE LA SOCIETE PARISIENNE A L'ÉPOQUE DU SYMBOLISME
Il n'est pas inutile de rechercher dans quel milieu et dans quelle atmosphère se poursuivait l'effort de spiritualité du symbolisme.
J'ai, sous les yeux, l'almanach de « Paris- Parisien », pour l'année 1897, publié par la librairie Ollendorff. T'est le manuel du bon ton, l'oracle de la mode, le
\'ade-mecum >> obligé de quiconque se pique d'être « dans le train >> et << du dernier bateau ». Tout s'y trouve de ce qu'il est indispensable de voir et de savoir pour prendre figure d'homme du monde et se produire, avec avantage, dans la meilleure société : l'adresse des bons faiseurs, des recettes inédites de parfums, dont l'une est empruntée à M. Paul Bourget, le nom des prédicateurs et des demoiselles en vogue, des modistes et des poètes chez qui il est élégant de se fournir. C'est une encyclopédie si complète du « chic » que les chiens, même n'y sont pas oubliés. Célèbres, au même titre que la plupart des gens, grâce au hasard qui les fit naître assistés d'une riche écuelle, ils voisinent avec les notabilités de la
ience, des lettres, des arts, du barreau, de la finance, de la noblesse et des cabinets particuliers. Louonsles d'avoir daigné consentir à ce partage. Il y a là : « Schamyl », lévrier à la duchesse d'Uzès ; « Sky >>, toy-terrier à la marquise de Massa ; « Cure-dents »,
Il8 LA MÊLÉE SYMBOLISTE :
chien de berger à la duchesse de Noailles, etc., une ; quarantaine environ de toutous d'éhte, juste de quoi i composer une reluisante Académie. Et, que d'atten- i tÏQn^ autouf de leur auguste personne ! Un rn^g^sin \ d'articles 4© toilette s'est ouyiert à leur intention, j galerie d'Orléans, au Palais-Royal, et des artistes . peintres se font inscrire, sollicitant la gloire unique ! de les portraiturer. Tout ceci est déjà biep amusant, i IT^ai^ le plu5 Glorieux c'iest que <ce bréviaire des « snobs » i n'entend pas seulement inculquer les bonnes manières • il veut aussi iiiculquer les bons principes. Out^rp 1(5S gest(3S et les détails de toilette, il veut régler la pensée intime et modeler la conscience. Il n'entend pas seuleynant vendre des recettes inédites de cuisine et de p^.rfums. Il veut vendre la sagesse et la distribue, contre }^ mpdique somni^ de six francs, codifiée en maxin^es lapidaires. C'e^t h les glaner au hasard que nous pouvons prendre niesure de la société du temps et décpiivrir en qupi cgn^ist^-it, aux yeux de l'élite, la vertu du « surhomme >> en l'an de grâce 1897. La supériorité intellectuelle et morale se résumait à peu près en ceci :
<< Mépriser la politique et aimer le théâtre. — Con- ' naître au moins de vue et de nom les personnages de « I4 fête >> à Paris. — ^ N'aller déjeuner et dîner que dans les restaurants connus. — Faire semblant d '4. voir tout lu, — Savoir tous les potins. — Couper les livres ; des auteurs qui dînent chez vous. — Dîner beaucoup j en ville et aller à la messe. — Retenir d'une exposi- j tion les tableaux des gens qu'on rencontre da^s le ■ monde. — Eviter le solennel et prendre la vie à la . blague, i>
L r.TAI Dl I \ ^(HTFTV P AKTSTKNNK TTO
Etrange société où connaître les gens qui font la fête >> suffit pQur conférer un titre d'excellence. La marque du génie ne sera-t-elle pas alors de faire la fête soi-même? C'est à quoi le monde s'emploie. On raffole du théâtre. Ses mœurs ont ^éteint sur tout. L'heure est au cabotinage et à la piaffe. Le Tout-Paris, délivré du cauchemar de Ravachol et de sa bande exterminée, sourd aux premiers grondements de l'affaire Dreyfus, le Tout-Paris s'amuse. A la tête de cette élite évaporée, reluit un président à spn image. Le décoratif M. Félix Faure joue au souverain, restaure, à son profit, le cérémonial des cours, fait marquer ^ son chiffre les serrures de l'Elysée et passe le temps qu'il dérobe aux réjouissances, à imaginer un costume d'apparat aux vives çliamarrures dont il puisse se prévaloir aux ypux des foules éblouies. M. Félix Faure rayonpe. On 1 ^encense. Il est tellement dans la note. La France est Jieureuse. Tout lui sourit. Elle a deux bons anges gardiens. M. Hanotaux veille ^ur ses bonnes relations et M. le sénateur Bérei|ger sur ses bonnes ij^œurs. A Paris, M. Lépine assure l'ordre de la rue et la circulation des cortèges de gala. Il a fort à fq.ire. Les marins russes ont passé, déchaîr nant l'enthousiasme. La visite du tsar et de Timpératrice de Russie a fait délirer les foules, rugir les orchestres et les cuivres. A peine sont-ils repartis qu'on annonce le |:oi de Siam. Un bruit d'acclamations persiste dans Tair. Un sei^l point noir : la Marseillaise. Cet l^jmine est vraiment trop plébéien et se plie mal
à saluer les rois. Comment ose-t-on parler de tyrans devant tant de rayonnantes majestés? La question s'agite, dans la presse aux ordres du gouvernement, d'y adapter tout au moins des paroles plus seyantes. Pourquoi pas reprendre Pariant pour la Syrie ou Vive Henri IV qui ont tant charmé nos pères ? Ces, messieurs du protocole y songent, tandis que de bonnes âmes proposent qu'en révérence de tant d'amis couronnés, nous grattions les murs de nos monuments et l'Arc de Triomphe, pour en déloger quelques inscriptions suspectes et nous adjurent de voiler la nudité indécente du groupe de Rude que d'honnêtes et pieux regards ne sauraient contempler sans rougir...
On sent bien à toutes ces controverses dont les journaux de l'époque sont pleins que nos dirigeants nous ont amenés à un point culminant de notre histoire. La pensée française, j'entends la pensée officielle — car l'autre, la vraie, continue à sourdre, mais couverte et méconnue — la pensée officielle, dis-je, stagne pour s'adapter au goût du jour et la moralité publique s'en ressent. La fine fleur de la société, en quête de distractions distinguées, imite les grands ducs en tournée, découvre les tsiganes, les lutteurs de chez Marseille, la Goulue, le Pétomane et se donne patience, en accréditant le Moulin Rouge et la foire de Neuilly, d'attendre la Foire des foires, en construction, l'exposition universelle de 1900 qui sera surtout prétexte à villages nègres et à danses du ventre.
Je sais bien que sous cette veulerie apparente, la qualité de la race subsiste et qu'il a suffi d'un coup de clairon en 1914 pour redresser tous les courages et
l'état de la société parisienne 121
faire craquer ce masque d'indifférence et de niaiserie. Je n'en éprouve pas moins une sorte de stupeur à feuilleter les journaux du temps, pleins de futiles commérages, de faux scandales, de potins d'alcôves et de coulisses comme je le fais en ce moment, dans l'an- .joisse de l'invasion, tandis que le monde s'écroule, que la grosse Bertha fait rage et que de quart d'heure en quart d'heure, toutes mes vitres tremblent au bruit des détonations. Ah ! que n'est-il encore temps de « prendre la vie à la blague »?
Je n'ai pas épuisé la liste des commandements de la mode enregistrés par l'almanach parisien. Il en est quelques-uns que j'ai gardés pour la bonne bouche et qui montrent que, si positivement dénuée d'idéal que soit une société, son instinct l'avertit qu'il n'est point de vraie élégance hors du commerce des Muses et que c'est d'elles que l'esprit reçoit son vernis suprême. Voici ce que les snobs de 1897 estiment façonné à leur usage particulier : « Savoir parler de Nietzche, Ibsen, Darwin, Schopenhauer. Blaguer la musique de nos pères, admirer Franck, vibrer à la musique de Wagner, tâcher d'être apte à comprendre Beethoven. Savoir parler des primitifs en peinture. Avoir été à Bayreuth ou y vouloir aller l'année prochaine. Lire les Revues des jeunes. Connaître des poètes