‹ La mêlée symbolisteChapitre 4 sur 15 · VILLE MORTE · texte numérisé non relu

VILLE MORTE

Lentement, sourdement, des vêpres sonnent Dans la grand 'paix de cette vague ville ; Des arbres gris sur la place frissonnent. Comme inquiets de ces vêpres qui sonnent. Inquiétante est cette heure tranquille. '

Un idiot qui va, revient et glousse.

Content, car les enfants sont à l'école ; A sa fenêtre une vieille qui tousse.

Elle fait des gestes, à moitié folle, A l'idiot qui va, revient et glousse.

Murs décrépits, lumière décrépite

Que ce novembre épand sur cette place :

Sur un balcon, du linge froid palpite.

Pâle, dans la lumière décrépite.

Et puis le son des cloches qui se lasse...

Tout à coup, plus de cloches, plus de vieille. Plus de pauvre idiot, vaguement singe.

Et l'on dirait que la ville sommeille.

Plus d'idiot, de cloches, ni de vieille:.. Seul, maintenant, le blanc glacé du linge.

On apporta des grogs. Leur fumée, le charme de Tambiance Unirent par apprivoiser Nouveau. Il se . a'cida, sur les instances réitérées de Verlaine, à dire des vers. Il composait alors les Valentines, recueil de pièces galantes, de madrigaux dans le goût du xviiie siècle, mais d'une liberté d'allures, d'une délicatesse de touche ravissantes ! Quel dommage pour le renom des lettres françaises que l'œuvre de ce poète soit en majeure partie perdue ! Nouveau sombrera bientôt dans la folie mystique. Il s'imaginera être saint Labre, s'humiHera, pour le rachat de (S péchés, jusqu'à mendier sur les routes, dans les i liages, sous le porche des églises. Il détruira ses lanuscrits (i), sera pris d'une rage de dépouiller sa personnalité, de se rayer du nombre des vivants, (l'abolir jusqu'à la mémoire de son nom. Mais laissons le sombre avenir. Soyons tout à la griserie du présent. L'heure nous offre une coupe de miel. Sachons

(i) ^L Camille de Sainte-Croix, auquel avait échu la bonne fortune de posséder le manuscrit des Valentines, en avait commencé Il publication en 1891 dans l'ancien journal La Bataille. Il dut issitôt l'interrompre sur la défense expresse de Germain Nouveau li en avait eu vent, l'on ne sait comment, dans son exil lointain. iùi 1904, un autre manuscrit de Germain Nouveau : Savoir aimer fut publié, à son insu, sous les auspices de la Société des poètes français. On avait, par un dernier scrupule et pour ménager les susceptibilités maladives du poète, pris la précaution de déguiser 'Il nom sous le pseudonyme d'Humilis. Vna intention généreuse ait présidé à cette publication et en était l'excuse. On espérait tenir de l'Académie française un prix en argent que le dénuent de l'auteur nécessitait et qu'on lui eût fait parvenir d'une I içon détournée. Peine perdue d'ailleurs. L'Académie n'a pas jugé ce chef-d'œuvre digne de ses .suffrages. Ce n'en est pourtant ni la forme d'une pureté classique admirable, ni l'inspiration toute chrétienne qui étaient de nature à froisser ses préjugés.

J'apprends que le manuscrit des Valentines, par bonheur retrouvé, est aux mains de l'éditeur Messein.

la déguster en sages, instruits du prix des choses et de leur fragilité.

La petite fête battait son plein, quand un dernier visiteur fit son apparition. C'était Forain, non pas le Forain amer et désenchanté qui s'est révélé depuis, mais un Forain jeune, frais, alerte, désinvolte et comme heureux de vivre. On eût dit qu'un bon génie l'avait fait descendre des hauteurs du faubourg Saint-Honoré, où il logeait, pour mettre le comble à l'allégresse. Ce fin Rémois nous égaya par son esprit endiablé, sa conversation étincelante, pleine de traits, de paradoxes et d'incisives boutades. Il nous contait ses joies d'artiste, d'observateur ; ses impressions de flâneur et de noctambule. Il raffolait de Paris. << Quelle cité merveilleuse ! s'exclamait-il, suggestive, riche de mystères et de spectacles effarants ! Il m'arrive souvent, aux heures indues, de la considérer du haut de mon balcon. Personne dans les rues, qui semblent les couloirs de cryptes funéraires. Partout, une vaste étendue, muette, illuminée. Des files de lampadaires brûlent, à toute flamme, le long des avenues vides, autour de l'Arc de Triomphe, posé comme un gigantesque catafalque noir. La ville peut dire alors, comme l'Hérodiade de Stéphane Mallarmé :

Oui! c'est pour moi, pour moi, que je fleuris, déserte.

Ces cordons de feu semblent préparés pour une fête d'ombres. On s'attend à voir surgir une stupéfiante cavalcade, une brillante chevauchée de rêve. Parfois l'imagination affolée, comme dans la ballade de Zedlitz, croit assister sous les gonflements d'invi-

ibles étendards à une tumultueuse revue de fantômes. »

Forain peignait, à ce moment, un plafond com-

iiandé par je ne sais plus quelle Altesse. J'en avais vu l'esquisse dans son atelier. Une Diane nue, flottant dans l'espace. Cela était fluide et vaporeux, dans la note de Fantin-Latour. Ah ! cet atelier de Forain ! Un tub en occupait le centre et les regards étaient pris, en entrant, par l'éblouissement d'une triple rangée de bottes vernies, impeccablement alignées, comme une armée de parade, un jour de revue. On y lisait ce souci de rectitude et de correction qui désolait Alexandre Dumas père chez son fils et qui lui faisait dire : « Tu as trop d'ordre, tu ne seras jamais qu'un bourgeois ! >> Preuve que les meilleurs esprits se trompent. Le grand romancier s'était montré mauvais prophète. L'exemple de Forain lui inflige un second démenti. Le dessinateur se plaisait aux allures de dandy. Il montait à cheval et faisait, chaque matin, sa promenade au bois. Ce n'était plus le temps où il partageait la détresse du vagabond Rimbaud et où, thaque soir, il leur fallait se mettre en quête d'un gîte. Forain vivait en plein luxe. Ses récits nous initiaient aux splendeurs de la grande vie, nous ouvraient les endroits à la mode, les. coulisses de l'Opéra, la loge de M"^® Caron « aux gestes de reine », le foyer de la danse, le pavillon d'Armenonvillc ; évoquaient l'orgie parisienne : premières sensationnelles, vernissages, courses, dîners, bals, cotillons. Sa parole était pleine de dorures, d'éclats scintillants» d'un bruit d'attelages et de choses riches. Il faisait passer dans l'humble galetas de Verlaine d'éblouis-

santés images de châtelaines, d'amazones, de ballerines en jupe de gaze, mêlées d'habits noirs. On eût dit qu'une rumeur de fête, une musique de tziganes l'accompagnait. Il y avait dans certains de ses mots comme la détonation d'une bouteille de Champagne. Il nous offrit des cigarettes du Levant dans un précieux étui qu'il tenait du duc de M..., timbré à ses armes et, finalement, parla de nous emmener tous souper dans un cabaret du boulevard. Pour ce qui est de mes compagnons, je ne sais ce qu'il en advint,

mais pour ce qui est de moi, je me vis, à mon grand \

regret, en raison de l'heure tardive, obligé de décliner ■

l'offre, car mon travail exigeait que je fusse debout j

au point du jour, et ma seule préoccupation était, i

pour réintégrer mes pénates lointaines, de ne pas ;

manquer le dernier omnibus. '\

Ainsi, le logis de Verlaine, pour si dénué qu'il fût i

d'agréments, servait de cadre à de déUcats entre- \

tiens, mais la mort de sa m.ère, au bout de quelques ■

mois, vint en bouleverser le cours. Verlaine, désor- !

mais privé d'un appui tutélaire, fut repris par son ''-

démon. Sa jambe allait mieux. Il pouvait se lever, ;

traîner le long des murs, en s'appuyant. Sa chambre '

n'était séparée que par un couloir de la salle du i

débit. Il cédait à la tentation d'y faire de longues i

stations. On lui avait remis le paquet d'obUgations \

trouvé dans la chambre de sa mère, fortune inespé- i

rée : quelques milliers de francs. Il n'en jouit pas j

longtemps. Peu de jours après l'enterrement, Ver- \

laine reçut la visite d'un huissier, dépêché par sa i

femme, à qui il avait négUgé de payer les arrérages de \

a pension de divorce. Il fallait rendre des comptes. i .0 poète eût pu répondre : <« Je n'ai rien >>. La misère (les lieux plaidait assez pour lui, mais c'était un honnête homme. Sans la moindre hésitation, il tira de sa paillasse les précieux papiers et- les tendit d'un geste simple à l'huissier qui les empocha (c'était moins qu'il n'était dû) et sortit, tandis que le logeur, (jui assistait à la scène, n'en revenait pas de sa surprise. Désolé de voir s'effondrer la solvabilité de son client, il s'emporta jusqu'à le traiter de « poire » et lui déclara que, dorénavant, il le jugeait indigne de tout crédit. Par bonheur, il restait à Verlaine quelque argent de poche. La réconciliation fut aussitôt signée par l'offre d'une tournée générale, acceptée d'enthousiasme.

L'hiver était venu. Verlaine avait mille raisons de s'obstiner dans la salle de débit, chaude et éclairée. Il y prenait sujet d'économiser sur le combustible et la

liandelle. Il y travaillait. Il y recevait ses amis. On le trouvait parfois assis et trinquant avec des terrassiers, mais qu'on ne s'indigne pas trop. Il savait garder ses distances. Toute la racaille du lieu ne lui parlait qu'avec déférence. Il restait, même pour les prostituées du lieu, «Monsieur Paul ». Milieu étrange ([ue celui où la misère le bloquait. L'hôtel avait des

cibinets de passe. La patronne tricotant, assise au milieu de ses enfants, surveillait de sa place, le soir venu, les allées et venues des couples, dont l'ombre, au passage, se profilait sur le judas du couloir. Parfois, l'aîné, gamin d'une douzaine d'années, sur un signe de sa mère, se détachait pour aller tendre un bougeoir, une serviette, manège si habituel que per-

sonne n'y prenait garde, sauf quand des discussions éclataient, provoquées par l'ivresse ou un excès de marchandage. Les amis de Verlaine affrontaient, par amour de lui, ces promiscuités gênantes et s'en accommodaient. Les discussions d'esthétique se poursuivaient devant le comptoir, à la barbe des habitués du bouge. Il faut d'ailleurs leur rendre cette justice, qu'ils ne se départaient jamais d'une certaine tenue devant le monde. Lorsqu'on récitait des vers, ils faisaient silence. Je ne sais s'ils y trouvaient plaisir, mais ils écoutaient dévotement et ils témoignaient beaucoup plus de déférence pour les Muses que ne font certains mondains, dans les salons. Je n'ai jamais vu, chez eux, ces sourires ironiques, ces airs accablés d'ennui ou insolents de détachement qu'on surprend sur les visages de la bonne société. C'est aux terrassiers de Verlaine que je pensais, le soir de l'inauguraration de son monument, à ce banquet où trois cents intellectuels se livraient à un charivari forcené, jetaient leurs assiettes à la tête des récitants et se refusaient même à entendre ses vers, et la comparaison n'était pas à leur désavantage. Je me souviens de la joie d'un jeune ouvrier maçon à peine échappé du service militaire, à qui Verlaine avait permis de copier des fragments de Sagesse. Il les copiait, en s'appliquant, avec une sorte de ferveur religieuse, sur son ancien cahier de chambrée où il avait collationné les refrains du régiment. Il éprouvait une fierté de cette faveur, comme d'une médaille honorifique ou d'un parchemin de noblesse. Ah I bon saint Verlaine, que vous aviez raison de vous plaire au milieu des humbles et des simples d'esprit ! Ceux-là, à qui la vie fut dure, se

montraient pleins d'indulgence pour vos faiblesses et y compatissaient. Ils ne vous souffletaient pas de leur mépris, en se rengorgeant, comme ces bourgeois V ossus qui font étalage de leurs vertus de façade, i omme ces pharisiens dont l'égoïsme et l'hypocrisie faisaient dire à Thomas de Quincey : << Tous ceux lui ont excité mon dégoût, dans ce monde, étaient des gens riches et florissants. »

Le gros des poètes qui, sous les auspices de Paul Verlaine et de Stéphane Mallarmé, ont édifié l'église symboliste, ont pris naissance aux environs de 1864 (i). Ils tombaient bien mal ; en pleine crise de désenchantement. La France venait de vivre une période de prospérité inouïe et s'était imaginée partie à la conquête définitive du bonheur. Elle s'était endonnie dans cette certitude, insouciante des jeux de la fortune et la voici qui se réveille au bruit de craquements sinistres. L'Empire, à qui elle avait confié ses destins, vacille. Il a du plomb dans l'aile : le plomb des élections de 1863. Napoléon III, cet illuminé, con-

(i) Nés en 1860, les poètes : Jules Laforgue, Max Waller,- En 1861: Edouard Dujardin, Charles Morice, Saint-Pol-Roux, Charles Van Lerberghe. En 1862 : Grégoire Le Roy, Sébastien Charles Leconte, Maeterlinck, Max Elskamp, Louis le Cardonnel. En 1863 : Jules Tellier, Adolphe Retté, Louis Dumur, Stuart Merrill, Jean Ajalbert. En 1864 : Henri de Régnier, Francis Viélé- Grif&n, Pierre Quillard, Edouard Dubus, Maurice du Plessys, Ernest Raynaud. En 1865 : André Fontainas, Ferdinand Hérold, Léon Riotor. En 1866 : Ephraïm Mickhaël, Albert Mockel, Gabriel Mourey, Albert Boissière. En 1867 : Raymond de la Tailhède, Jean Rictus, Valère Gille, Fernand Séverin. En 1868 : Francis Jammes, Hugues Rebell. En 1869 : André Gide.

Antérieurement, on comptait Arthur Rimbaud, Rodenbach et Laurent Tailhade nés en 1854, Verhaeren et Robert de Montesquiou (1855), Moréas et Jean Lorrain (1856), Ivan Gilkin, Albert Samain, Remy de Gourmont (1858), Gustave Kahn (1859).

Postérieureurement viendront Henry Bataille, Paul Fort, Camille Mauclair, André Rivoire, Paul Valéry, Yvanhoé Rambosson (1872), Daniel de Venancourt, Charles Guérin, Fernand Gregh (1873).

vaiiu u de sa mission divine, cesse de croire à son étoile. Il ne sait comment se dépêtrer de cette malheureuse affaire du Mexique, si follement engagée et qu'il traîne au pied, comme un boulet. Il sait qu'il y va du prestige de ses armes. Il se sent de plus en plus abandonné. Les affaires de Rome lui ont aliéné le parti catholique ; le pacte de Londres, le monde du commerce et de l'industrie. L'opposition, jusque-là timide et dispersée, en reçoit force et cohésion. Devant les indices du mécontentement général et de cette levée hostile en masse, l'empereur s'affole et se laisse arracher le droit de coalition. C'est en 1864 que s'introduit dans notre organisme politique ce ferment de dissolution. Tandis que l'autorité impériale signe cet arrêt de mort de la bourgeoisie capitaliste et s'effondre, l'activité de Bismarck échafaude la puissance formidable de l'Allemagne dont il crée l'Unité. C'est en 1864 q^^c le traité de Vienne consacre sa maîtrise ^ bientôt suivi par la victoire de Sadowa (1866), premier coup de tonnerre de l'orage qui s'amasse à nos frontières et dont les esprits clairvoyants prennent un juste sujet d'alarmes. Certes, chez nous, les fêtes n'ont pas cessé. Les revues, les parades militaires, les visites de souverains, les inaugurations Haussmann, sont prétextes quotidiens à réjouissances et à feux d'artifices. Les rues sont toujours pleines de drapeaux et d'orchestres, mais à cette joie d'emprunt manque la conviction des premiers jours. Les gens s'amusent encore. Ils n'ont plus l'air, dirait Verlaine, de croire à leur bonheur.

La France ressemble à l'héroïne du drame à la mode, La Dame aux camélias. Au milieu du bal, elle

défaille, prise d'une subite morsure au cœur. Je ne sais qui a dit de ces syncopes fugitives de cardiaques qu'elles sont un télégramme du Destin qui se trompe d'adresse. Le mot est juste. La France s'était crue guérie de ses longues agitations passées. Elle avait, dans renivrem.ent du plaisir, oublié son mal. Elle pâlit de voir se dresser à nouveau le spectre des anciens jours.

La France est riche, mais tout se paye, comme a dit Talleyrand, la richesse non moins que le reste. Le luxe énerve. L'oisiveté rouille et les ressorts n'étaient déjà pas si solides ! Ce n'est pas impunément qu'ils avaient subi tant de secousses. Com.ptez ce que la France a subi, coup sur coup, depuis moins d'un siècle, de révolutions intestines, de guerres étrangères, d'invas'ons. Chaque génération a vu sa jeunesse et son élite nioissoniiées dans leur f^eur. Quelle proie facile que ce nûlieu de << rescapés ■> aux ravages de l'anémie et de la tuberculose 1 La France est riche d'argent mais pauvre de sang. La France se dépeuple. Tant de choses écartent du mariage : le goût du plaisir, le souci des affaires, la peur des responsabilités et mêm.e de nobles scrupules. Sully-Prudhomme, alors en âge d'être père, se condamne au célibat parce qu'il ne se reconnaît pas le droit de disposer d'une existence et qu'il se ferait un crime de condamner à l'enfer de vivre, une créature innocente. Les mariages n'obéissent plus guère qu'à des préoccupations intéressées. Ils se font, suivant le mot de Stendahl, par

LA Lrii.M^KATiON SYMBOLISTE 37

i uiiuciiiihc des notaires. Les parties contractantt:is s'y observent avec une niéfiaace hostile. La sympailxie n'a rien à y voir, et encore moins Tamour. Ce sont les convenances sociales qui décident. Qui parle de fonder un foyer, une famille? Qui soni^e aux enfants? Les pauvres, seuls, les accueillent. Encore les accueillent-ils comme agencement du ménage, choses de rapport, espoir de gain, cartes nouvelles au jeu de la fortune. Les riches y voient le morcellement des biens, la division des héritages, un cas de fâcheuses complications et les rejettent par avarice ou par calcul. Les époux aisés les redoutent comme un accident. Tous ne sont pas en possession de se dire comme dans la Gahrielle d'Emile /ugier :

Et si les choses vont de la même façon Nous pourrons nous payer le luxe d'un garçon.

Ils savent le prix coûteux des enfants. Un seul, c'est la gêner En surnom:bre, c'est la ruine. Et la diffusion du bien-être entraîne aussi ses inconvénients. Il y a les coquettes qui ne se soucient point d'une taille déformée. Celles à qui, dans leurs rêves, il sourirait d'être mères, n' fléchissent, en considérant, au miroir, leur teint pâle de chlorose, qu'elles couiraient trop de risques à le devenir.

Un poète de cette génération, de facture inexperte mais d'inspiration sincère, I^T. Arthur Simand, traduit ces appréhensions quand, nous montrant sa mère, sous sa parure de bal, alarmée en plein bonheur par un signe évident de grossesse, il confesse avec amertume :

Et c'est moi, fruit rongeur, qui la vins assombrir.

L'enfant fait son apparition en intrus dans les ménages bourgeois de 1864. I^ ^^ est peu dont la naissance ait été saluée d'un cri de joie et de là vient que la plupart ont traîné au cours de leur misérable existence la fatalité de ceux cui non risere parentes et ont fait leur aliment de la mélancolie. 0 méfaits de la situation économique ! Sitôt né, l'enfant est une cause de trouble et de soucis. Qu'on enlève le gêneur ! Une nourrice mercenaire s'en charge, qui l'emporte au fond d'un village perdu, heureux si on le regarde partir, sans invoquer, tout bas, la chance qu'il n'en revienne jamais. Je n'exagère rien. Un m.al nouveau a fait son apparition : la Névrose. Jamais les mères ne furent plus irritables, plus agacées, plus enclines à torturer leur entourage. M"^^ Lepic n'est pas une exception. Jamais les pères n'ont à ce point désarmé devant les exigences de leur épouse, tant ils sont en proie au sunnenage et à la neurasthénie. Pauvres enfants, condamnés à l'isolement et au martyre ! << Tout le monde ne peut pas être orphelin >>,• soupire mélancoliquement Jules Renard. Leur plainte s'élève et va grandissante. Un poète de la génération suivante, Fcrnand Divoire, la recueillera tout à l'heure, qui dit aux parents :

Notre rancune est devant vous dressée.

Pères, hommes de sport, stupides et dand^^s. Mères, faites de rien, de chiffons, d'organdis,

De balivernes amassées. Car nous nous souvenons que nous avons grandi

Dans ]c fumier de vos pensées.

Il faut bien approuver, quand on songe à la détresse d'un Sully-Prudhomme enfant, quand on réfléchit

ifer familial d'un Gérard de Nerval, d'un Bau-

■claire, d'un Glatigny, d'un Corbière, d'un Rimbaud,

d'un Jules Laforgue... Qui de nous n'a compati à la

douleur résignée de Poil de Carotte? N'a-t-on pas vu

s parents riches d'Edouard Dubus se désintéresser

e lui jusqu'à le laisser sombrer en pleine détresse? Et

a qui a lu le dernier livre de Rachildc, Dans le Puits,

il apparaît bien qu'elle non plus n'a pas trop à se

louer d'un excès de tendresse de la part des auteurs

le ses jours. Mais pourquoi choisir? Pourquoi citer

<;lui-ci ou celle-là, quand, au fond de tous les écrits

< )ntemporains originaux et de bonne foi, respire le

lel d'une aurore contristce? Que chacun de nous

examine ou se souvienne des confidences reçues dans

'U jeune âge.

Il ne faut pas oublier non plus qu'un événement tragique pèse sur la génération des poètes symbolistes, qui n'a pas peu contribué à les démonter et à s rendre vulnérables : le désasJtre^de^iSyo. Ce fut 'ourles uns, l'exil, la bousculade des départs préipités, la détresse des installations improvisées, l'anxiété du lendemain. Ce fut, pour les autres, les iiigoisses du siège, l'insurrection de la Commune, la \ le enfennée dans les caves, au milieu des explosions, (les reflets d'incendie, les privations de toutes ortes, la famine. Et sur tous, s'exercent, par contre- » oup, l'énervement et l'affolement de l'heure. Les plus jeunes sucent la défaite avec le lait maternel. Ceux qui sont encore à naître la perçoivent dans les convulsions de leur vie embryonnaire. La secousse s'en répercutera longtemps encore aux entrailles des mères, marquant d'une trace

indélébile et chétive leur descendance à venir (i). A peine remis de ces transes, l'enfant est exposé au supplice de l'internat. Le voici prisonnier d'un lycée, voué à la solitude de l'âme, frileusement replié sur lui-même, s'étiolant dans l'ombre des dortoirs et des cours, comme une plante privée d'air et de soleil. Les faibles sont destinés au rôle de souffre-douleurs. On les exploite. On les brime :

Les forts les appellent des filles

Et les malins des innocents.

Ils sont doux ; ils donnent leurs billes.

Ils ne seront pas commerçants.

Ils frissonnent sous l'œil du maître, Son ombre les rend malheureux.

Ces enfants n'auraient pas dû naître.

L'enfance est trop dure pour eux !

Il y eut toujours des parents négligents ou sévères, des mères dénaturées. Notre histoire est assez fournie de troubles et de séditions pour qu'il y eût, toujours, dans les familles, des heures critiques à traverser. La coutume barbare de l'internat est une vieille institution, mais s'il y a là des épreuves communes à la jeunesse de tous les temps, il faut reconnaître qu'à aucune époque, l'enfance n'avait eu l'âme si impressionnable et ne s'en était montrée si doulou-

(i) Qu'on me passe cet accès de franchise d'autant plus excusable que nous nous sommes ressaisis depuis. Notre victoire prouye surabondamment que, sous la pression de la nécessité, notre race toujours capable d'héroïsme, sait retrouver l'énergie et la vigueur nécessaires. Au surplus les considérations qui suivent ne s'appliquent guère qu'à une minuscule fraction de l'élite, des parvenus et des intellectuels.

usement affectée. Jamais enfant, repoussé des cns, n'avait fait entendre les accents pathétiques d'un Baudelaire. Jamais écolier, soumis à la geôle de l'internat, n'avait rendu la plainte déchirante un Sully-Prudhomme. C'est qu'aussi jamais l'interit ne s'était montré aussi dépouillé de tendresse et ae sollicitude. C'est qu'aussi jamais l'éclatement (les cadres n'avait rendu, entre condisciples de conditions aussi mêlées, les contacts si âpres et multiplié ce point, pour les sensibilités délicates, les causes ' froissement. Et, jamais, la monstrueuse aggloméition des villes, dévorant l'espace et les jardins, noyant la lumière de ses fumées accrues, tuant ^ azur et les rêves, n'avait à ce point assombri les rveaux de brouillards et peuplé les yeux de visions sinistres. Et jamais les écoliers n'avaient fait montre ■ scrupules si précoces, ni de telles susceptibilités laladives :

O la leçon qui n'est pas sue.

Le devoir qui n'est pas fini, Une réprimande reçue !...

Le déshonneur d'être puni !

Jamais on ne les avait vus si désarmés, si incapables de ressort contre les accidents contraires ; jamais ils n'avaient manifesté une organisation si fragile ; ils se crispent sans cesse dans un émoi douloureux de suppliciés qu'on écorche à vif. Tous ces cœurs undres et blessés appellent la délivrance. Ils ne sont pas au bout de leurs peines. Une servitude nouvelle est intervenue dans la vie des intellectuels, une servitude ignorée de leurs aînés et que la loi permettait

d'éluder avant 1870 : le service militaire obligatoire. A l'heure où, ses études terminées, ses diplômes obtenus, le jeune homme s'apprête à respirer librement, le régiment le réclame. Les plus fortunés doivent satisfaire au service militaire d'un an, avantageusement décoré du nom de << volontariat » et } les voilà retombés à l'exil. Les voilà retombés à la \ claustration, à la férule, aux promiscuités fâcheuses. * Le premier contact des bacheliers avec le peuple t des casernes fut assez désagréable. On en a l'écho ', dans les livres qu'ils publièrent à leur retour au foyer, i et où ils ne manquaient pas de laisser éclater leur -\ rancœur : Au port d'armes^ d'Heniy Fèvre, Misères • du Sabre et Sous-Offs de Lucien Descaves, le Cavalier Miserey d'Àbel Hermant, le Nommé Ferreux de Paul Bounetain et tant d'autres.

Cette discipline fastidieuse du temps de paix, ces corvées de quartier, cette vie mécanique de garnison n'étaient pas faites pour eux. Leur patriotisme ici n'est pas en cause, encore qu'ils fussent excusables de céder aux séductions de l'idéal pacifiste en vogue. Leur grief n'était pas de servir, mais les conditions du service, et d'être jetés, sans transition, du milieu intelligent des écoles à la crudité rustique des chambrées et de la vie sédentaire des livres à l'acti- ] vite physique des camps. Leur grief, c'était de se voir \ mésestimés, abandonnés sans défense à l'arrogance de \ bas gradés jaloux de se venger sur eux de leur 1 infériorité sociale, en leur faisant plus- rudement ; sentir la supériorité accidentelle de leurs galons. \ C'est une fausse conception de l'égalité qui mettait, \ sans apprentissage préalable, une pelle et une pioche 1

!is leurs mains jusque-là exercées au seul maniement délicat de la plume et condamnait au labeur de portefaix, leur corps fragile, impuissant à se redresser de la courbature des pupitres. Leurs réclaitions n'ont pas été inutiles d'ailleurs puisqu 'en aenonçant des abus intolérables, elles ont contribué h les faire disparaître. C'est grâce à eux que les eurs soldatesques se sont épurées et assainies !is une large mesure et que les jeunes recrues se ient aujourd'hui épargner tant de sujets d'écœure- •nt. C'est à eux que l'on doit l'établissement des lectoires. Les effets bienfaisants de leur campagne se sont fait sentir jusque dans les compagnies de discipline et les bagnes militaires où quelques inteltuels comme Dubois-Dessaule et Darien avaient ■'' envoyés, non pour leurs crimes, mais pour leurs ..L lâches libertaires et par simple délit d'opinion. Certes, les gens de santé pleine se jouent de toutes - ^ épreuves et s'y débrouillent tant bien que mal. lis savent opposer aux exigences outrées la force (l'inertie. Les âmes communes et grossières ne se laissent point facilement entamer. Ce ne sont là, pour elles, que vétilles et petites misères. Mais les -âmes fines et scrupuleuses s'y blessent et s'y meurtrissent pour la vie. C'est navré d'une plaie incurable que le poète rejoint ses foyers et s'il est sans fortune, il y trouve une nouvelle déception. C'est une carrière qu'il faut choisir. Le rêve des parents, c'est l'administration. Qu'il ne songe pas à échapper à cette perspective maussade et cloîtrée d'une vie sans horizon, au miUeu de la poussière des paperasses et des cartons verts. Qu'il ne songe pas surtout à manifester un

désir de vie libre et indépendante. Il se sent impropre ;! lui-même au commerce et à la finance, mais qu'il ne fasse pas môme allusion à la carrière diffamée des lettres (car à l'époque, pour les gens, bohème et littérature c'est tout un) s'il ne veut pas encourir la malédiction paternelle et entendre sa mère s'écrier, dans un sursaut d'indignation et de révolte :

Ah ! que n'ai-je mis bas tout un nœud de vipères '.

Plutôt que de nourrir cette dérision ! ■

Et si le jeune homme s'obstine, la porte est là. ; Qu'il s'en aille ! Mais pourquoi s'obstiner et déli- l bérer? Au fond, pour lui, le choix importe peu. Qu'il ■ aille à la bohème ou à l'administration, le germe ■ maladif qu'il porte en lui l'avertit qu'il n'échappera : pas à son destin. La contamination est la même du ' galetas de la bohème ou des bureaux. Qu'il moisisse j ici ou là, le résultat n'en est pas moins certain. Les victimes de la phtisie ne se comptent plus dans le monde des lettres. Sans remonter à Gilbert, à Millevoye, à Maurice de Guérin, à Glatigny, nous avons Jules Laforgue, Albert Samain, Edouard Dubus, Léon Dequillebec, Ephraïm Mickhaël, Albert Aurier, Jean de Tinan, Julien Leclercq, Charles Guérin, Henri Degron, Alfred Jarry . Que de tares et de lourdes I hérédités ils ont reçues au berceau. Ajoutez-y Jules] Renard, mort à quarante ans, d'artério sclérose. | Ah ! que leur pessimisme s'entend! Un seul des j symbolistes de la première heure a chanté la joie, ; Francis Viélé-Griffin, mais il venait d'ailleurs, de ' Norfolk, aux Etats-Unis. C'était un homme d'une ; autre race. Il y a aussi Verhaeren qui s'éblouit de ;

la vie, mais il est belge. Les nôtres : Laforgue, Samain, Le Cardonnel, Charles Guérin... gémissent désespé- ^'•'nent.

Les plus résistants, ceux qui ont échappé, par miracle, au Mal-né, à la contagion des écoles, aux épidémies des villes, ceux qui, par miracle, ont rapporté un corps sain de leur passage à travers les bouges des garnisons et des brasseries (i) du quartier latin, n'en souffrent pas moins, au fond de l'âme, d'un désarroi profond.

Personne ne s'est avisé de les guider ni de leur imposer une discipline morale. Leur éducation fut nulle dans la famille, pernicieuse au collège. Jadis, l'enseignement se préoccupait d'ouvrir l'entendement de la jeunesse, d'aiguiser son discernement, de lui inculquer des principes, une règle de conduite. Le gain de la philosophie, estimaient nos anciens, c'est de nous rendre sages et meilleurs. Sa seule utilité, pensent nos modernes, c'est de nous fournir d'un diplôme. À cette fin, l'on bourre les esprits d'une science indigeste. Les programmes surchargés ne permettent plus de rien étudier à fond. À peine a-t-on le temps d'effleurer des yeux, comme ces visiteurs pressés qui se bousculent, à l'heure de visite des musées et auxquels le guide, d'une voix blanche, récite sa leçon. Ainsi fait le professeur, passant en

(i) Je parle de ce genre de brasseries aujourd'hui à peu près disparues, véritables lieux de perdition, qu'on vit s'établir et pulluler, dans Paris, au lendemain de 1870, soi-disant à l'imitation des brasseries alsaciennes, mais desservies par d'étranges « Kellnerinnen » et où certains voyaient la main de l'Allemagne, préoccupée d« noirs dessins et d'assurer sa domination future, en préparant la corruption et l'énervement de la jeunesse française.

revue les écoles de littérature et de philosophie sur» lesquelles il n*a pas loisir d'insister. Tout est fragments^ et anecdotes. L'Histoire se réduit à une succession i de dates. La Science est un chaos de formules. Derien on ne dégage la substance et la moelle. L'écoleest un cinéma m.orne. Les films s'y déroulent avecî rapidité. Rien ne s'y débite. L'Université divisée^ n'a pas d'unité de doctrine et renvoie ses disciples; désemparés. ^

J'en veux prendre exemple sur ce qui se passait! au lycée Charlemagne où je fis mes études. L'un de^ nos professeurs de rhétorique, M. de la Coulonge,; idéaliste de l'école de Cousin et de Villemain, avaitJ à peine achevé de nous enfiévrer de sa parole chaude • et exaltée que son collègue, M. Cartaut, sceptique^ et gouailleur, en venait détruire l'effet. Ainsi leur] enseignement se neutralisait et nous laissait sans] point d'appui, suspendus dans le vide. Avec Cartaut, ] la blague avait pénétré l'ancien enseignement' emphatique et solennel. C'était un mot d'ordre chezl les derniers Normaliens d'affecter l'esprit du boule- j vard et de délaisser l'étude des classiques dont ils^ avaient la garde, pour se consacrer au journalisme,; à l'étude des romanciers en vogue et des vaudevil-; listes. Ainsi faisaient Edmond About, Sarcey, Jules* Lemaître... Je ne parle pas de Richepin qui, lui, avait j rompu délibérément toutes amarres avec son passé; de la rue d'Ulm. Même désordre en philosophie. Nous^ avions commencé-l'année avec M. Lebègue, sorte de\ mystagogue, nourri à l'école de Plotin, qui nous, entraînait, éperdus à sa suite, au milieu d'un voL d'anges, dans son ascension au septième ciel et nous^

finissions avec Gabriel Séaillcs, positiviste, qui us reculbutait sur terre et nous montrait le boniicur dans l'édification de la Salente socialiste. D'ailleurs il avait su prendre sur nous un entier dit par sa parole vive et imagée, sa franche et aie nature, son obligeante assiduité. Il ne nous ;)laisait pas de nous voir convoqués à la satisfaction nos instincts légitimes et de l'entendre glorifier la \ ic. N'empêche que tant d'aperçus contraires créaient des tiraillements, nous ancraient mal dans la certitude. Les vues de la jeunesse en étaient brouillées d'autant plus que tout ce qui se passait autour d'elle contribuait à élargir la fissure et à empirer le gâchis. La politique du jour flottait de l'extrême droite à l'extrême gauche, marquait une opinion versatile et désorientée, fruit de l'agitation cosmopolite en cours. On expulse les princes, mais tout Paris chante la chanson de Mac-Nab qui raille la mesure. Mac-Nab est fonctionnaire de l'Hôtel de Ville, ce qui ne l'empêche pas de discréditer les conseillers municipaux républicains comme entachés de mauvaises façons. On se fait gloire d'afiicher le mépris des institutions. On exhibe la foi royaliste par snobisme comme une redingote de chez le bon faiseur. Décidément Marianne ne saura jamais s'habiller comme les Duchesses. Les conseillers municipaux visés n'osent sévir. Les élèves de l'Ecole de Saint-Cyr crient << Vive le Roy » et, lacérant le drapeau tricolore planté sur leur école, en enlèvent les bandes rouge et bleue pour n'en laisser flotter que le blanc, emblème de leurs préférences. On poursuit l'édification de la basilique du Sacré-Cœur. Toute la France, vouée à son culte, s'y porte en

pèlerinage, tandis que M. Pierre Laffitte délibère : * << Il faut s'habituer à regarder la croyance en Dieu^ comme incompatible avec toute fonction publique. >>■ On proclame dans les réunions publiques : << Aucune ■ entité ne doit trouver grâce devant la froide cri-' tique — aucune — même pas la Patrie ! » et la foule ; applaudit, mais en sortant de ces réunions, elle ^ acclame, sur son cheval blanc, le nouveau ministre ■ de la Guerre qui passe, le général Boulanger, et le ] jour où elle croit voir un drapeau allemand à l'une] des fenêtres de l'hôtel Continental, elle s'indigne, crie au scandale, et veut mettre l'hôtel à sac.

On commente encore, çà et là, dans les écoles, les vers de Lamartine :

L'homme est un dieu déchu qui se souvient des cieux.

Mais on s'en gausse au dehors. « L'homme est un singe perfectionné, rétorque M. Cari Vogt, cela vaut mieux que d'être un Adam dégénéré. >>

Et des souffles nouveaux traversent l'espace, font tressaillir la jeunesse studieuse, derrière ses grilles. Elle pressent une révélation prochaine, quelque chose comme le

Magnus ah integro saclontm nasciiur ordo

quelque chose qu'elle ignore, mais dont l'heure esl grosse. Elle devine aux commotions électriques qui la secouent, par intervalles, que s'ébranlent quelque; part des forces mystérieuses et redoutables en route pour bouleverser le monde.

C'est qu'à l'heure même où naissait la génération

\'mboliste, deux religions s'édifiaient dont les esprits, déjà si vacillants, vont recevoir un ohoc nouveau : 1° Le Spiritisme ; 2° L'Anarchie.

C'est en 1864 qu'Àllan Kardec publie son livre : L'imitation de r Evangile selon le spiritisme. A la \ érité, il dirigeait depuis 1857 la Revue spirite et il n'était que l'introducteur en France de cette doc-

! ine, déjà professée en Amérique, mais si exploitée l>ar les charlatans qu'elle en semblait déconsidérée à jamais. Même, après l'apparition du livre d'Allan Kardec, la supercherie des frères Davenport viendra ajouter à son discrédit et les gens ne seront tentés do voir dans les pratiques du spiritisme qu'une mise

Il coupe réglée de la crédulité publique. Seul, un

otit lot d'adeptes convaincus poursuivent dans 1 ombre leurs recherches. En Angleterre, où l'on est moins prompt à sourire et à se décourager qu'en France, les expériences vont leur train. Lord Lyndesey fait venir, dans son château d'Ecosse, le célèbre médium américain Home. Il s'ensuit des séances troublantes, que rapporte l'anglais Wallace, en témoin digne de foi. Son enquête, publiée à Londres vers 1880, ramène l'attention sur la doctrine d'Allan Kardec, qu'un événement impressionnant va réhabiliter : l'apparition du livre de Crooke, la Force psychique. Ce livre produit une émotion considérable. Crooke est l'inventeur de la matière radiante, qui fit découvrir les rayons X, dits cathodiques, utilisés, de nos jours, dans les laboratoires et appliqués au service de la médecine et de la chirurgie. Sa réputation mondiale comme physicien chimiste suffit pour

écarter toute idée de mystification. Il ne s'agit plus ■ ici de hâbleries. Il s'agit de faits réels, dûment constatés et enregistrés, dont force est aux esprits les [ plus méfiants de tenir compte et, alors, se crée la ' Société psychique de Londres qui se propose de sou- | mettre tous les phénomènes d'apparitions spectrales ; et de matérialisation au contrôle rigoureux du juge- : ment et de la raison. En France, les expériences du : colonel de Rochas, les travaux d'Edouard Schuré, \ de Flammarion..., achèvent d'orienter les recherches . vers les manifestations de l'Au-delà et de porter des ' coups redoublés à la doctrine du matérialisme officiel.

C'est en s'autorisant des résultats définitivement acquis dans le domaine de la clairvoyance, que J M. Camille Flammarion en arrivera tout à l'heure à conclure : << L'âme n'est pas un vain mot. Elle existe aussi réellement que le corps, quoique invisible et impondérable. Elle est douée de facultés lui permettant d'agir en dehors de la sphère sensuelle, de se communiquer à distance, dans les phénomènes télépathiques, de voir à travers les corps opaques, de traverser l'espace et le temps, de lire le livre du Passé, comme le livre non écrit de l'Avenir. >>

A ceux qui s'étonneraient de la hardiesse de cette affirmation, M. Edouard Schuré donne à méditer l'opinion des hommes de science. Il invoque le témoignage de M. Emile Boutroux : « Il n'y a pas d'autre inconnaissable que l'inconnu, c'est-à-dire ce qu'aujourd'hui nous ne connaissons pas, mais que peut-être nous connaîtrons demain >> et celui de M. Bergson :

La philosophie n'est qu'un retour conscient et

réflcclii aux données de l'intuition >. Il rappelle ces

mots de M. Sabatier, doyen de Ja Faculté des sciences

de Montpellier : « Les centres cérébraux psychiques

ucentrés sont des accumulateurs du psychique

diffus répandu dans l'Univers, et qui leur parvient

par le canal des nerfs périphériques, par les organes

s sens et les cordons nerveux qui les rattachent

1 centre cérébral (i). >> La démonstration semble

.ansi faite, comme le dit Myers, qu'il existe, autour

de nous, un univers spirituel, en rapport étroit avec

l'univers matériel.

La jeunesse n'était pas instruite de ces choses,

mais elle les respirait dans l'air du temps et en rece-

lit, à son insu, une fièvre de spiritualité et tons se

iitaient aussi aspirés par un besoin effréné d'affran-

iiissement qui leur vient d'une autre source, du fond

des doctrines libertaires.

C'est en 1864 que commence l'histoire de l'anar- ( hie. C'est le 28 septemhre 1864 que se dissout 1 association internationale des travailleurs au meeting de Saint-Martin's Hall à Londres, à la suite du coup

état de l'allemand Karl Marx qui s'en est proclamé \r dictateur. Le russe Bakounine, fidèle aux idées { >roudhonniennes, entraîne les dissidents qui protestent à la fois contre la tyrannie de Karl Marx et contre la centralisation du pouvoir collectiviste. Ils revendiquent les droits de l'autonomie et de la

(i) Cf.: Camille . Marx-Lange : Science et Préscience, préface d'Edouard Schuré (Perrin, édit.).

fédération des groupes. La scission devient de plus en plus profonde et le déchirement définitif se produira au Congrès de la Haye (1872).

Bakounine avait jeté le germe de l'anarchie que fécondera l'italien Carlo Cafério et que formulera un autre Russe, Kropotkine. Dès lors s'ouvre une ère d'agitations, d'attentats, de procès dont nous pouvons relever comme suit les dates saillantes :

1879. — Fondation du Révolté de Kropotkine.

1880. — Conférence d'Elisée Reclus à Genève [Évolution et révolution).

1881. — Congrès anarchiste de Londres.

1882. — Conférence internationale de Genève. | 1885. — Apparition des Paroles d'un révolté de ■

Kropotkine.

En 1892, le procès de Ravachol, à Paris, montre, par les discussions de presse, que la majorité des intellectuels est sinon acquise, du moins sympa-' thique à la doctrine anarchiste et l'effet s'en produit par l'ouverture, en 1893, du Théâtre d'art social où les militants du parti se donnent rendez-vous pêlemêle avec les écrivains nouveaux.

Les symbohstes avaient hérité de la génération ! d'écrivains du second Empire, le désintéressement de \ la chose publique. Ils ne se sentaient point d'humeur j à descendre dans la rue, pour prendre part aux \ grèves, aux soulèvements, aux émeutes. Pourtant ^ ils invitaient Louise Michel et les compagnons anar- i chistes à leurs réunions et c'est à l'influence anar- j chiste qu'il faut attribuer leur mépris des règles et \\ des maîtres et leur obstination à ne vouloir, dans ^

uites les questions de métrique et de forme, se clamer que de leur caprice.

Mais si les symbolistes restaient farouchement individualistes et divisés sur les moyens d'expresion, ils se trouvaient unis par une même idée fixe, Il même sentiment immuable : la haine de la littéiture commerciale, le culte de la poésie pure et la ireur de s'y consacrer.

Chaque âge a sa spécialité d'arrivistes, depuis la ' 'volution surtout, où le renversement des barrières débridé l'essor des convoitises. Les symbolistes (je parle de l'élite) faisaient fi des procédés jusquelà en usage dans l'A ri de parvenir.

Ils semblaient prendre plaisir à vouloir vaincre ir eux-mêmes et à s'imposer, contre vents et marées, par la seule force de leur génie. Ils ne se souciaient < d'arriver >>, ni par la flatterie, comme les poètes de l'ancien régime, à qui souvent une dédicace opporine suffisait pour ouvrir la considération et la fortune, ni par la ruse comme Julien Sorel, ni par les iV'inmcs commeLucien de Rubempré. Ils connaissaient pourtant les visées ambitieuses et cette violence d'appétits de Rastignac qui lui fait dire, conteml>lant Paris du haut d'une éminence, le poing tendu dans une sorte d'héroïque défi : << Et maintenant, à 'US deux ! >> Mais ils méprisent sa rouerie et ses ratagèmes. Ilsvalentmieuxque JosephDelorme. S'ils irritent d'errer, parfois, connne lui, pauvres, inconnus, à travers les quartiers riches et la ville en fête, ils n'ont point son fiel ni son aigreur ni cette basse îivie qui lui fait considérer le succès des autres anme un vol fait à sa part de destin. Ils chantent,

dans leur isolement, avec la même assurance que si l'univers entier était suspendu à leurs lèvres et il" faut leur rendre cette justice que s'ils aimaient les applaudissements, ils les ont quêtes fièrement, sans flagornerie ni bassesse. Les rneilleurs d'entre eux demeurent des modèles de déMo.téresseiixeixt et de probité littéraire. Voyez Jules Laforgue. Il se gourmande, comme d'une dérogation à ses plus stricts devoirs, d'avoir cédé à la tentation de lire ses vers en public et cela, devant une assemblée de camarades, mais c'est l'atmosphère de la brasserie où il les avait lus, qui offensait sa pudeur. Mettez en regard l'outrecuidance des arrivistes vulgaires et des poètes de nos jours. Qu'elle est touchante cette humilité, cette attitude discrète, effacée de Jules Laforgue et qui ressort de la lec^ture de S9S lettres, quand on songe surtout à la qualité de sou talent ! Il n'ose entrer | dans une boutique acheter deux sous de charcuterie, ] intimidé qu'il est par la prestance de l'opulente \ "inatrone, qui trône à son comptoir de marbre, sous \ sa riche palatine d'astrakan, au miheu du reflet j des glaces dorées. La modestie chez les vrais poètes \ s'allie à un légitime orgueil de soi. Ils savent ce qu'ils ; valent, mais ils savent aussi que les âmes médiocres l seules sont capables de cabotinage, d'intrigues et dé \ « bluff >>. Leur fierté native se refuse aux compro- J missions et aux viles requêtes. Comment essuie- ■ raient-ils, sans rougir, les impatiences .et les refus? j Pas plus d'ailleurs qu'ils ne s'inclinent devant les i fausses gloires, ils ne reçoivent leurs arrêts de la j mode. Ils se font loi de rendre hommage au génie • méconnu. l's acclament un Villiers, un Mallarmé, '

un Verlaine qui ne disposent d'aucune influence. ( )n voit assez que ce n'est ni par calcul ni pour en tirer profit. Ils passent dédaigneux devant les décor citions et les prébendes officielles et méprisent la uttise rentée. S'il en est, parmi les gens en place, qu'ils estiment, ils se contentent de les encenser de loin, ou s'ils s'égarent dans les salons, ils s'y sentent dépaysés, parmi les gens du monde. Ne sachant pas mentir, ils n'y portent que des maladresses.

Songez à l'aventure d'Albert Sam ain qui s'enhardit, un jour, jusqu'à se présenter chez Théodore de Banville. Il n'avait rien à lui demander pourtant. Il ne l'abordait pas en solliciteur. Il venait le remercier l'une lettre courtoise qu'il en avait reçue. Il n'obéisait qu'à un mouvement de sympathie et de reconnaissance. Il croyait n'avoir qu'à laisser parler son ( œur. Mal lui en prit. Il faillit être jeté à la porte. Au cours de l'entretien, commencé sur un ton affable, ^amain n'a-t-il pas l'ingénuité d'avouer à Banville (ju'il n'a jamais lu un vers de Victor Hugo. Voilà Banville qui se lève, blême d'indignation et de ( olère. Sans doute pour rattraper la gaffe et s'excuser, Samain argua-t-il de son dénuement qui ne lui avait pas permis de se procurer les œuvres du Maître. Ce n'était que s'enferrer. Banville, achevant de le foudroyer du regard, lui crie: «Eh! bien, moi, Mossieu, j'aurais vendu ma chemise pour fournir à la dépense ! >> Infortuné Samain ! Voilà ce que ( 'est que d'aborder les maîtres sans avoir fait provision de coiirtisanerie ni s'être instruit, au préalable, de leurs petites manies. Àh ! qu'un arriviste de nos jours se fût hâté de se concilier Banville par

un mensonge ! Rentrez, candide Samain, dans votre solitude et ne comptez plus, pour réussir, que sur un hasard heureux. Sans doute, Banville avait raison de s'étonner, mais vous êtes trop pur et trop scrupuleux pour vous piquer d'entregent. Vous êtes de ceux qu'une « pointue vivacité d'âme », comme dit Montaigne, paralyse et rend impropres à l'artifice des petits négoces. Vous manquez de roublardise. Vous ne serez jamais en possession dii bruit que procurent la souplesse d'échiné et la servilité d'esprit. On ne vous verra jamais briller dans un salon ni dans les << échos » ni dans les cafés des boulevards. Vous n'êtes en état d'obtenir que la seule chose qui ne s'achète pas à coup de ruses basses et d'habileté vulgaire : la Gloire ! mais vous ne vivrez pas assez pour en cueillir les fruits. 0 pauvre et grand Samain, vous n'en aurez goûté, ici-bas, que l'amertume.

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