‹ La mêlée symbolisteChapitre 3 sur 15 · L....„ .:..KOigL'J£ DL' SYMBOLISME IJ · texte numérisé non relu

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^.v tjnicT, Francis Viclé-Griffin, Jules Tellier, Chabrier, R. de Bonniôres, Alfred Valette, Maurice du Plessys, Raymond de la Tailhède, Raynaud, Tausserat-Radel et tout ce qui brûlait de se faire un nom dans les lettres et dans les arts.

Le lendemain même, les journaux rendaient compte de cette solennité en termes dithyrambiques et la commentaient en articles de tête. Des témoignages d'admiration et de sympathie arrivaient de l'étranger. L'opinion était si surexcitée qu'Anatole France, qui présidait alors aux destinées critiques du Temps, se voyait forcé de s'interrompre, soudain, des études archéologiques où il se confinait, au grand désespoir de Lucien Descaves, pour mettre ses lecteurs au courant. Il dressait des poètes nouveaux une série de médaillons avec une sympathie si évidente qu'il achevait d'exaspérer le dernier rempart irriductible du Parnasse, le génial mais hargneux et vindicatif Leconte de Lisle, qui s'oublie jusqu'à déclarer en public : « Après Victor Hugo et Moi je ne vois pas ce qui reste à faire avec les vers. >> — << De la poésie >>, lui Il .rient en chœur les symbolistes vexés, et le public

'laudit.

Un tel succès ne pouvait manquer d'être consacré par une explosion de. snobisme. Les chroniques très suivies de Jean Lorrain avaient acquis au rite nouveau

inonde des boulevards, des coulisses et des palacenutels. UAlmanach de Paris Parisien, l'arbitre des élégances, enregistrera bientôt que le chic suprême consiste, pour une maîtresse de maison, à connaître un poète symboliste et à l'exhiber à ses invités. Les échos mondains n'oublient pas de mentionner les réceptions

de Verlaine et de Stéphane Mallarmé. Ces poètes ont leur jour. Mallarmé, passe encore. Depuis longtemps ses mardis sont suivis dans son petit logement de la rue de Rome par une élite pieuse. Mallarmé, poète fonctionnaire, père de famille aux habitudes régulières, s'accommode parfaitement de la correction j bourgeoise. Sa femme et sa fille font avec bonne * grâce les honneurs du thé. Mais Verlaine !... l'orageux j et le vagabond Verlaine !... l'isolé Verlaine 1... On se le : figure mal plié aux conventions mondaines, offrant, ! avec un sourire, l'assiette aux petits fours, entouré de • papotages et de fanfreluches. Il s'y résigne pourtant. ] Ce n'est pas d'enthousiasme, encore qu'il fut égayé, un j temps, à l'idée de se faire imprimer des cartes d'invi- \ tation à l'instar de M. de Choufleury << Monsieur Paul ! Verlaine restera chez lui le... >>; mais il est si harcelé! i Un flot de visiteurs frappe à sa porte à toute heure du jour. 11 lui faut bien mettre un terme à ce dérangement incessant. Le seul moyen de reconquérir sa liberté, c'est de faire à sa célébrité le sacrifice d'une soirée.

Cela avait commencé vers 1887 ^ l'hôtel de la rue Royer-CoUard, sorte de table d'hôte, << fréquentée de Moldo-Valaques >>.

« Bien que mal fortuné déjà, j'avais mes mercredis, écrit Verlaine dans ses souvenirs. Et ces soirs-là, ma petite chambre qui n'avait pourtant rien de commun avec la maison de Socrate, contenait parfois jusqu'à quarante personnes des deux sexes. >>

Cela continua rue Saint- Jacques. << Un escalier terrible : une rampe et ses supports d'arbres à peine équarris, peints rouge-sang. Un entresol, haut comme

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un second, plutôt par l'aspérité que par le nombre des marches. Peu de gaz pour éclairer les marches escarpées et la rampe trop large pour un corps « quelque peu abusif », mais le propriétaire « bon garçon >> << plantait une bougie sur un rebord intérieur de fenêtre, les soirs de réception ». Les visiteurs étaient exposés à de fâcheuses rencontres. On se heurtait, dans la pénombre, à des couples suspects, à des dames trop peu farouches et à des messieurs << trop beaux pour rien faire >>, parés, sous leur casquette à pont, de rutilants accroche-cœurs, quand ce n'était pas quelque poivrot en difficulté de gravir les degrés. Et il arrivait aussi que l'on eût à se garer d'une querelle de ménage continuée, la p^rte ouverte, sur le palier et d'en recevoir les éclaboussures.

Mais c'est rue de Vaugirard, dans un confortable hôtel tout proche de l'Odéon, où il avait été installé, dans la suite, sous les auspices de Maurice Barrés, que les mercredis de Verlaine battirent leur plein. « Des amis de plus en plus nombreux^ flanqués aussi bien de simples connaissances, d'indifférents, voire de curieux, surabondaient dans mes salons... composés d'ailleurs d'une très sortable, mais seule et unique carrée. On disait peu de vers, le pater familias,qui était moi, objectant le plus souvent à ce mode de distraction, mais on riait et en somme la cordialité régnait. De la bière plus que du thé aux instants de richesse. Dans l'autre cas, de l'eau sucrée avec du rhum, fruit quelquefois d'une contribution des camarades. Du tabac et quelque gaîté toujours en commun. »

Cela se passait très bien le plus souvent, mais il advint aussi que Verlaine eût ses humeurs et bous-

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culât ses invités. On le vit, un soir, se lever soudain, éclater en jurons, prendre sa canne et son chapeau et gagner la porte. L'assemblée affecta de ne s'en point scandaliser. On savait où il allait. Tout le monde le suivit au François I^^, son café d'élection. Avec son atmosphère habituelle, le Maître avait retrouvé sa bonne humeur et son entrain. Ce fut une fin de soirée délicieuse.

S'il n'y avait pas chez Verlaine d'épouse attentive pour accueillir les visiteurs, la première venue y suppléait. L'élément féminin ne laissait pas d'y luire d'un vif éclat. 11 y avait la délicate Sophie Harlay et Rachilde, déjà célèbre par son génie et ses légendes et qui cachait un cœur d'or et une sensibilité exquise sous des allures cinglantes et cavalières. Les nouveaux venus, qu'elle intimidait, la considéraient de loin comme une fée redoutable, mais quels feux d'artifice d'esprit et quelle verve endiablée, lorsqu'elle croisait le fer en paroles avec Villiers de l'Isle-Adam aux paradoxes étincelants ou avec Laurent Tailhade, aux réparties féroces. Verlaine, qui maniait le crayon de verve, nous a laissé le croquis d'une de ces réceptions où l'on voit Cazals, debout en costume 1830, haranguant le cercle des assistants. On y reconnaît Sophie Harlay, Rachilde, Gabriel Vicaire, Henri d'Argis, Jean Moréas, Villiers de l'Isle-Adam, Tailhade, Jules Tellier, Paterne Berrichon^ Ary Renan, Lefèvre, Fernand Clerget, Alain Desveaux... Le croquis est curieux parce qu'il nous rend le désordre, sur la table, des verres à liqueur, la détresse de la chambre d'hôtel, au mobilier fripé, que deux bougeoirs seuls éclairent, et son atmosphère de tabagie.

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Si douées d'attrait que fussent ces soirées chez un Verlaine en possession de la vogue et promu à la bruyante célébrité, elles n'arrivaient pas, à cause de leur pêle-mêle et de leur tohu-bohu, à me faire oublier les bonnes et paisibles soirées d'antan passées chez un Verlaine abandonné et méconnu et qui consentait à recevoir à l'improviste, autour de son lit de malade, quelques intimes privilégiés.

En ce temps-là (1885), Paul Verlaine habitait, i avec sa mère, un misérable hôtel meublé, rue Moreau, ] en plein quartier populeux, aux confins du faubourg ^ Saint-Antoine. La rue s'ouvrait sous les voûtes du : chemin de fer de Vincennes ; maussade maçonnerie ; de briques, dont Tombre sinistre se déroule inter- i minablement sur toute la région: L'hôtel moisissait ; au fond d'une cour humide où les trains dégorgeaient* j au passage, un ouragan de suie, d'escarbilles et de ^ fumées. Cour encombrée de hardes, de ferraille et ] d'une barricade de voitures à bras où les enfants d'alentour se déchaînaient, au grand dam des oreilles voisines. Et c'était du matin au soir et du soir au matin, dans ce malencontreux cul-de-sac, un piétinement continuel, une tempête de rumeurs et de cris, de chants, d'appels, d'aboiements, de rires et de disputes, tout le rernue-ménage et le tumulte d'une cité ouvrière, au pitoyable grouillement humain.

Mme Verlaine mère logeait au premier. Verlaine, à qui sa jambe malade interdisait les étages, occupait une chambre au rez-de-chaussée. Cette chambre ne recevait d'air et de lumière que par une fenêtre grillée sur la cour et n'avait, pour horizon, que le cauchemar de hauts murs nus, aveugles, badigeonnés d'ocre et de brun. Le lit d'angle se décorait de rideaux fripés d'andrinople, noirs, semés de fleurs rouges. Le

te à l'avenant : papiers déteints, carrelage ébréché.

le commode de noyer, arborant un débris de cuvette ; une table boiteuse et maculée, quatre chaises dépenaillées complétaient l'ameublement. Sur les murs, des estampes et des lithographies : un portrait du poète enfant; celui de sa mère en jupe à volants, dans l'épanouissement de la trentaine ; un Christ, peint par Gennain Nouveau, d'après l'original de réglise de Saint-Géry d'Arras et, dans l'alcôve, une image ancienne, épave du luxe d'antan : une jeune fille de Greuze, pressant une tourterelle sur son sein nu ; mais ni ces enjolivures ni les fleurs en pots de la fenêtre n'arrivaient à masquer la détresse du logis. Verlaine, obligé de garder le lit, lisait avec fureur, mais des livres d'emprunt, car sa bibliothèque s'était dispersée au vent du malheur. Tout son bagage per-

uiel consistait en quelques livres de vers récents, oiierts par leurs auteurs, et que suffisait à contenir une petite étagère de bois, noircie d'encre. Verlaine n'avait conservé de sa librairie ancienne qu'un exemplaire original des Amours jaunes de Corbière, la Saison en Enfer de Rimbaud et les œuvres de Caldéron. Il était féru de ce poète dont le seul nom })rononcé le jetait en de grands enthousiasmes.

La mère de Verlaine était une septuagénaire encore soUde, simple et cordiale, à qui l'âge et les déboires

aient quelque peu brouillé les idées. Son portrait a trente ans prouvait qu'elle avait été belle et mérité l'apostrophe de Germain Nouveau :

Femme de militaire et mère de poète.

Il vous restait un bruit de bataille et de vers.

Quelque chose de noble et de fier dans la tête.

Elle adorait son fils et veillait sur ses relations avec sollicitude. Verlaine m'avait prévenu à ma première visite : << Elle est méfiante. Je vous donnerai comme employé de ministère. Qu'il ne soit pas question de littérature en sa présence ! >> Il en fut ainsi. Le stratagème réussit. Le titre d'employé dç ministère m'installa d'emblée dans les bonnes grâces de M "^6 Verlaine mère et, pour cérémonie d'investiture, cette brave femme me demanda, incontinent, de fermer les yeux et d'ouvrir la bouche où elle glissa malicieusement une poignée de sucre candi. L'âge lui avait donné cette manie. C'était sa façon d'agréer les visiteurs de son goût. Leur situation était peu brillante. Ils arrivaient tous deux de Juniville, village des Ardennes, où s'était englouti dans une malheureuse entreprise agricole le peu qui leur restait de fortune. La mère avait réussi à sauver du désastre un lot d'obligations, qu'elle cachait à son fils. La rente ne s'en montait pas à 900 francs. C'est avec cela qu'ils devaient vivre. Verlaine avait décidé de tirer parti de sa plume. Bien que l'on commençât à s'occuper de lui dans les journaux, ses droits d'auteur ne lui rapportaient rien. Bien mieux, il venait de s'endetter assez lourdement en publiant à ses frais Jadis et Naguère. C'était la misère. Ils la supportaient vaillamment, mais quelle terrible tentation de boire pour Verlaine que tous ces soucis qui l'accablaient! Heureusement, sa mère était là, qui veillait et barricadait sa porte aux liqueurs et aux mauvaises influences. Ce fut, malgré la maladie et les privations, un stage heureux de la vie du poète. Il travaillait avec acharnement. Il écrivait Amour,

J Parallèlement, les Mémoires d'un veuf. Quelques amis venaient le voir et s'assemblaient autour de son lit. On rencontrait là : Villiers de l'Isle-Adam, Stéphane Mallarmé, Edmond Lepelletier. Les jeunes apprenaient le chemin de son réduit. J'y amenai Francis Viélé-Grifïin que j'étais allé chercher à son <'1égant atelier de la rue Notre-Dame-des-Champs i qui, peu habitué au spectacle d'une pareille indigence, s'en montra douloureusement ému. << Il faudrait sortir Verlaine de là », me confiait-il, en partant. C'était aussi mon idée, mais où trouver les ssources suffisantes? Maurice Barrés nous y aidera tout à l'heure. J'y amenai Adrien Remacle, Edouard Dubus, d'autres encore. Tous étaient ravis de l'accueil franc de Verlaine, de sa bonhomie et d'un entrain qui, dans de pareilles circonstances, dans un milieu si lamentable, méritait le nom d'héroïsme. Je n'entendis jamais Verlaine se plaindre ni faire appel à la pitié. Il s'irritait parfois de son destin, mais par accès brusques, vite réfrénés. On vivait, en sa compagnie, de bonnes heures, dans une atmosphère échauffée de ferveur, de foi et de nobles discussions. Causeur charmant, il ne pontifiait pas. Il ne raffinait pas comme Stéphane Mallarmé. Il discourait à bâtons rompus, à la Socrate. Ni fiel, ni médisance. V\\ jugement fenne et sain. Il affectait avec ses familiers le parler ardennais, plein de saveur. Sa conversation s'émaillait souvent de mots vifs, empruntés à l'argot des campagnes ou des faubourgs, sans jamais faillir à la décence. J'aimais à lui rendre visite. L'une de nos entrevues, surtout, reste gravée dans mon souvenir. C'était un soir. Verlaine, couché,

me lisait à la lueur de la lampe, posée sur la table, près du lit, des passages d'un recueil de vers, reçu depuis peu, et qui l'avait favorablement impressionné : Légendes d'âmes et de sangs, de René Ghil. Or, tandis qu'il m'initiait à la nouveauté de ce livre, précisément; l'auteur, auquel il avait adressé une courtoise invitation, se présenta. René Ghil avait alors vingt-trois ans. Il donnait l'impression de la vigueur et inspirait la sympathie. Sa parole brève, son geste sobre, son teint mat, ses cheveux drus et noirs relevés en brosse, n'indiquaient pas, tout d'abord, ses origines flamandes. Ce n'est que dans ses vers, pleins de fièvre et de couleur, que se dénonçait la sensualité blonde et rose des Flandres, « longtemps mêlées aux ferventes Castilles >>. Les poèmes de Ghil illustraient des faits divers. C'étaient des tableaux réalistes transfigurés par le lyrisme du sentiment et de l'expression. L'auteur se proclamait disciple de Balzac et de Zola. Il se disait détourné des poètes en vogue, parce qu'il ne sentait pas chez eux << l'odeur du vent qui passe >>. Cet aveu, qu'eussent pu faire beaucoup de nouveaux venus, est à retenir. Il souligne la médiocrité de l'Art parnassien et que toute l'activité esthétique de l'heure, toute la nouveauté, toute la poésie s'était réfugiée dans la prose. A l'exemple de ses maîtres, René Ghil cherchait son inspiration dans la foule, hantait les rues, les halles, les églises, les gares, s'arrêtait, songeur, pour voir défiler une noce, un enterrement Pour lui, chaque pièce de vers devait être un roman, << le roman d'une heure, d'une minute, d'un moment psychologique et physiologique, avec le milieu, le cadre du Fait, un Fait

signifiant quelque chose», et, dans le rendu de l'heure, de la minute, du moment, il essayait de << donner l'impression du milieu sur le corps, du corps sur l'àme, car il ne comprenait pas le corps sans le milieu, l'âme sans le corps, c'est-à-dire l'idée sans la sensation » et, pour la langue, il rêvait « au lieu du rnot (jui narre, le mot qui impressionne >>. Il s'était créé un style à part qui devait lui aliéner le commun des lecteurs, une langue qui s'adressait à tous les sens, pleine d'onomatopées, d'artifices typographiques, où les adverbes, des majuscules imprévues, se mettaient à chevaucher follement la phrase, où des incidentes répétées revenaient avec l'obsession du leitmotiv ; une langue musicale et orchestrée.

L'une des pièces les mieux venues du recueil : La Terre qu'on laisse, évoquait un gars des champs s 'exilant vers la ville et qui, sourd aux prières de la terre maternelle, gagnait résolument la gare d'un pas gendarmé. « Il s'en va », soupirait le poète, << il s'en va...

Tandis que, lueur vague au noir des peupliers, Très morne a lui la gare et, qu'au loin, singuliers. Vont des appels pressés de quelque Télégramme, Triangle soûl qui sonne au noir des impliés.

Derrière, à l'horizon dérougi qui s'aveugle. Mi-levée et, Travail ! sa grossesse de grains, Plissée à pleine peau par les sillons sanguins, La Terre désaimée, ainsi qu'un Taureau meugle. Immense de douleur se hausse sur les reins !...

Il s'en va. Le noir vit et dans le gaulis erre.

Si rempli de douleurs que nul ne le rêva,

Un inouï soupir; et d'une voix qu'on n'a

Que lorsqu'on va mourir, quelqu'un se désespère :

♦ Un de plus, un de plus, un de plus qui s'en va!.,.»

Il fallait entendre René Ghil réciter ce poème avec une voix étranglée de ferveur pour savoir jusqu'où peut aller la puissance émotionnelle des mots.

Demain, René Ghil reniera ce volume. Il y faisait déjà pressentir son évolution dans la préface où il se traçait un vaste système philosophique, rêvant d'évoquer l'humanité en larges fresques, depuis les origines jusqu'aux temps à venir. Il allait bientôt entreprendre une vertigineuse épopée, VÊvolution de Vêtre humain, besogne écrasante à laquelle il n'a cessé de se dévouer depuis lors et dont de longs fragments paraissent en volumes, à périodes irrégulières, mais je ne sais si, à force de vouloir empiéter sur le domaine musical, René Ghil n'est pas arrivé à se fourvoyer. Toutefois, quand il s'agit d'un talent si robuste, d'une voix aussi sincère, il sied d'être prudent dans ses réserves. Ce qui s'impose à l'évidence, c'est que l'auteur du Traité du verbe connaît mieux que personne les ressources du vocabulaire, que sa bonne foi ne saurait être mise en doute et que, s'il bronche parfois dans le harnais, ce n'est ni par maladresse ni par impuissance. René Glail reste l'un des cas les plus curieux du mouvement symboliste. Sa ténacité laborieuse et son intrépide désintéressement méritent tout au moins le respect...

Nous n'étions pas encore remis de la secousse nerveuse, de l'ébranlement que donnent les beaux vers, lorsque la porte s'ouvrit timidement, laissant se profiler dans la pénombre une figure fiévreuse et inquiète. C'était un homme de moyenne taille, avec un long collier de barbe noire, au complet de cheviotte bleue, qui hésita sitôt qu'il nous vit et fit mine

de rebrousser chemin en chuchotant à un compagnon 1 visible des mots que nous n'entendions pas. Il lontra bientôt sous la poussée violente d'un petit homme vif et glabre qui le suivait et criait : « Non, non, je ne m'en irai pas. Je suis venu pour voir Ver- Viine. Je veux le voir ! >> Et, continuant à bousculer )n prédécesseur, il franchit le seuil à son tour, claqua la porte pour lui couper la retraite, courut au lit de \'crlaine, lui serra les mains plein d'effusion et, avec ^ enthousiasme d'un assaillant qui déploie un drapeau ir la citadelle enfin conquise, jeta triomphalement )n nom en l'air : «Louis Le Cardonnel ! >> Il explinait : << Concevez- vous cela? Voilà des semaines que , tarabuste Nouveau pour m'amener ici et Nouveau \ eut s'en aller parce qu'il y trouve du monde et que le monde lui fait peur, mais les gens que l'on rencontre chez Verlaine ne peuvent être que des amis. >> Et, se tournant vers nous: <<Je suis sûr que ces mesieurs sont poètes!» Verlaine nous nomma. «Vous \oyez bien ! appuya victorieusement Le Cardonnel, ]i'S yeux braqués sur Nouveau. Il n'y a pas d'étranors. Nous sommes entre nous. Causons 1 >> Cette ivalière entrée en matière nous fit sourire. Un ourant sympathique s'établit. Je connaissais Le ardonnel de réputation. Il publiait dans le Chat Noir des vers très remarqués. Je connaissais encore mieux son introducteur de qui j'avais lu des poèmes dans la Revue du Monde Nouveau de Charles Cros. ( e poète, vieil ami de Verlaine et de Rimbaud, était célèbre dans les cénacles. J'avais, sur lui, des confidences de Verlaine même et d'Ernest Delahaye. Je ^avais qu'il souffrait d'une neurasthénie aiguë. Son

attitude contrainte m'affligea plus qu'elle ne me surprit. Il s'écroula, découragé, sur une chaise et demeura longtemps, figé, dans un mutisme agressif, mais Le Cardonnel n'en avait cure. Il exultait de son désir enfin comblé. Verlaine, qui le voyait pour la première fois, était curieux d'entendre ses vers. Le Cardonnel ne se fit pas prier et nous régala de plusieurs poèmes où s'affirmait déjà sa maîtrise ; celui-ci, entre autres, d'une impression intense et neuve, d'une langue délayée, sans arêtes, aux contours imprécis comme un brouillard de rêve :

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