‹ La mélopée antique dans le chant de l'Église latine. Suite et complément de l'Histoire et théorie de la musique de l'antiquitéChapitre 29 sur 155 · L'HYMNODIE DE L'ÉGLISE LATINE · texte numérisé non relu

L'HYMNODIE DE L'ÉGLISE LATINE

Section I. — Ses commencements , sa forme littéraire.

§ 42. Au sortir d'une longue période de persécutions sanglantes, le christianisme obtint tout à coup sa charte d'affranchissement par l'Édit de Milan (313). D'un culte en quelque sorte clandestin, toujours en butte aux rigueurs du pouvoir, et se recrutant en grande partie parmi les petites gens, la religion chrétienne acquit du jour au lendemain la prépondérance politique et vit bientôt arriver à elle les classes supérieures de la société. Ni les déchirements funestes amenés par la redoutable hérésie d'Arius, ni la réaction païenne tentée par Julien (361-363) ne furent capables d'arrêter ses progrès. Pleinement rassurée dès lors sur son avenir, l'Eglise put songer enfin à organiser d'une manière stable son culte public, à fixer les formes de toutes les parties de la liturgie. C'est à ce moment que commence pour nous l'histoire du recueil des chants conservés jusqu'aujourd'hui dans l'office de l'Eglise latine.

§ 43. Parmi les divers genres de morceaux dont se forma plus tard l'Antiphonaire romain, aucun ne nous est connu par des documents littéraires aussi anciens que Vhymnodie strophique ; au point de vue musical, elle fait la transition entre la mélopée vocale de l'antiquité et le chant liturgique proprement dit. Voici comment elle naquit.

On a vu plus haut quelle fut, au temps des empereurs, la passion de la population romaine pour la musique. Dans les pays

d'Orient, ce penchant était encore plus marqué; on allait jusqu'à graver des chansons, avec leur mélodie, sur des monuments funèbres. Les hérésiarques exploitant les goûts artistiques de la multitude, comme un moyen de propagande, composaient des chants dogmatiques qu'ils adaptaient à des mélodies profanes. Ainsi fit Arius dans sa Thalie, où il ne craignit pas de reproduire les formes musicales du poète ionien Sotadès, décrié, même parmi les païens, pour la lascivité de ses chants'. Ainsi avaient déjà fait dès l'époque de Marc-Aurèle, mais apparemment avec plus de retenue, le gnostique Bardesane d'Édesse et son fils Harmonius, dont les cantilènes avaient conservé au IV'' siècle un charme irrésistible pour les populations de la Syrie, si ouvertes à toutes les impressions des sens. Les évêques orthodoxes se résolurent à combattre l'hérésie par ses propres armes. Saint Éphrem (320-379) réussit à détourner ses compatriotes des chants d'Harmonius, en écrivant des hymnes en langue syriaque sur les mêmes mélodies^ Son contemporain Grégoire de Nazianze (329-389) composa ses cantiques pour répondre aux psaumes hétérodoxes des Apollinaristes^

§ 44. L'hymnodie latine eut une origine analogue. Ce fut le grand défenseur de la foi catholique en Occident, l'évêque de Poitiers, saint Hilaire (f 367), qui fit les premiers chants de cette espèce*, après son retour de l'Asie, oià il avait passé quatre années (356-360), exilé par l'empereur hérétique Constance. Trois de ses hymnes ont été retrouvées de nos jours 5; elles ont la forme

1 s. Athanase, Or. I contra A rianos (éd. des Bénéd., Paris, 1698, t. I, p. 408 et suiv.). Le mètre auquel Sotadès a laissé son nom est Vionique majeur. Cf. Mus. de Vaut., t. II, p. 124. Mais il est à remarquer que le début de Thalie, inséré dans le texte de saint Athanase, n'est pas en vers métriques. La ressemblance ne pouvait donc porter que sur la mélodie.

2 T. J. Lamy, S. Ephraem Syri Hymni et Sermones. Malines, 1889, t. III, Proleg., p. 11, § 4. — « Et quoniam tune Harmonius Bardisanus, quaedam cantica componens et « impietatem melodicae suavitate permiscens, illiciebat audientes et capiebat in peste : « iste (Ephrem), suniens inde concentus, pietatem cantilenae permiscuit et audientibus « suave nimis et utile medicamen apposuit, » etc. Cassiod., Hist. eccl. trip., VIII, 6 (éd. Garet, p. 304).

3 Bouvy, le Rythme tonique dans l'hymnographie grecque. Nimes, 1886, p. 56.

4 Hilarius autem Gallus, episcopus Pictaviensis, eloquentia conspicuus, hymnorum carminé floruit primus. Isid. Hispal., Off. eccL, I, 6.

5 Gamurrini, S. Hilarii Tractatus de Mysteriis et Hymni. Rome, 1887, Cuggiani. Toutes les hymnes que l'on attribuait autrefois à saint Hilaire, et que Daniel a recueillies

CH. III

HYMNODIE LATINE.

strophique. La première, en strophes alphabétiques {Ante saeaUa), combat les doctrines ariennes; la deuxième {Fefellit sacrum Verbum) est mise dans la bouche d'une païenne récemment convertie au christianisme'; la troisième {Adae cernis gloriam) porte la suscription Iii Satanam. De même que les hymnes grecques antérieures à Constantin', celles de saint Hilaire ne sont pas écrites en vers, métriques ou accentués, mais dans une sorte de prose poétique. Les strophes se composent d'un nombre égal de lignes ou de membres rythmiques (6 dans le premier morceau et le troisième, 4 dans le deuxième); les lignes correspondantes de chaque strophe contiennent un même nombre de temps forts {ictus) qui frappent des syllabes accentuées.

Trois ictus au i^^ et au 4^ vers, deux ictus aux autres :

Credens te popultis rogat

hymnorum resonans

mitis ut audias

voces, quas tibi conduit

aetas omnigena

sancti gregis tui.

Ante saecula qui manens,

semperque nate, semper ut est Pater; namque te sine quomodo dici, ni pater est, quod pater sit potest?

(ire et 3e strophes de l'hymne contre les Ariens.

Quatre ictus à tous les vers; chaque distique forme une espèce de tétramètre trochaïque accentué :

Hostis fallax saeculorum

t ri'

et dirae mortis artifex,

r III

jam consiliis toto in orbe viperinis consitis, nihil ad salutem praestare spei humanae existimat.

Gaudet aris, gaudet templis,

I III

gaudet sanie victimae,

gaudet falsis, gaudet stupris,

I III

gaudet belli sanguine,

I III

gaudet caeli conditorem Il II

ignorari a gentibus.

(2^ et 3^ strophes de l'hymne in Satanam.)

dans son Thésaurus hymnologicus (Halle, 5 vol. 1841-1856), sont apocryphes. Il en est de même de celles qui s'y trouvent sous le nom du pape Damase.

1 Peut-être est-ce une communauté entière de néophytes que le poète fait parler. Au milieu du IV^ siècle le centre de la Gaule était loin d'être entièrement christianisé, et les conversions collectives devaient être fréquentes. Gamurrini dénie à saint Hilaire la paternité de cette hymne, sans raison suffisante, selon moi.

2 Hymne de Clément d'Alexandrie; cantique des Vierges [Parthenion) de saint Méthode (f 312) etc. dans Y Anthologia graeca carminum christianorum de W. Christ et Paranikas. Leipzig, Teubner, 1871, pp. 37, n.

Trois ictus au i^r vers, deux aux suivants.

Qiiantis fidelis spebus Christiim credidi, in se qui natus me

fer carnem suscepit.

Renata snnt, o vitae laetae exordia !

novis qtiae vivo christiaiia legibus.

(ne et 12^ strophes de la deuxième hymne.)

Composées pour la communauté chrétienne de Poitiers', les hymnes de saint Hilaire n'ont pas pénétré dans l'usage liturgique de l'Église d'Occident, et disparurent de bonne heure% ce qui peut tenir d'une part à leur phraséologie parfois abstruse, d'autre part à leur rythme raboteux, où respire toute l'indocilité du tempérament gaulois.

§ 45. Le véritable fondateur de l'hymnodie, et du chant de l'Eglise latine en général, fut saint Ambroise, que l'on pourrait appeler le Terpandre de la chrétienté occidentale. Profondément convaincu de la puissance surnaturelle de l'art des sons, qu'il a célébrée avec les accents d'un poète lyrique^ et connaissant l'action de la mélodie sur le sentiment humain'*, le grand évêque de Milan s'est servi du chant religieux comme de l'antidote le plus efficace contre le poison de l'hérésie. Lui-même s'en explique dans un de ses écrits. « D'aucuns prétendent », dit-il, « que j'ai « fasciné le peuple par le charme mélodique de mes hymnes. « Assurément je ne m'en défendrai pas. Il y a là, je l'avoue, un

1 Voir ci-dessus la 3e strophe de l'hymne contra Arianos.

2 II en est fait mention dans le canon 13 du concile de Tolède, tenu en 633 : « De « hymnis canendis.... quia nonnulli hymni humano studio... compositi esse noscuntur, « sicut hi quos beatissimi doctores Hilarius atque Ambrosius ediderunt,... ita et hymnos « in laude Dei compositos nullus vestrum ulterius improbet, sed pari modo Gallia, « Hispaniaque celebret, » etc. Labbé, SS. Concilia, t. V, p. 1709.

3 « Laudant angeli Dominum, psallunt ei potestates caelorum, et ante ipsum initium « mundi cherubim et seraphim cum suavitate canorae vocis suae dicunt : Sancius, « Sancttis, Sanctus.... Ipsum axem caeli fert expressior sermo cum quadam perpetui « concentus suavitate versari, ut sonus ejus extremis terrarum partibus audiretur, ubi « sunt quaedam sécréta naturae.... Ferae ipsae atque aves loci amoenioris aut modula- « tioris vocis delectione mulcentur. » In ps. I Enarr. praef. (éd. bénéd., t. I, p. 738J. — C'est le pendant chrétien du début de la i^'^ pythique.

4 « Quae enim bene tenemus, cantare consuevimus; et quae cantantur, melius nostris « adhaerent sensibus.... Ideoque ut expeileretur et eliminaretur oblivio a domo sancta « sua, cantatores sibi fecit verus Salomon.... quorum cantu nequam spiritus fugaretur. » In ps. CXVIII Expos., Serm. VII, 25, 26 (éd. bénéd., t. I, p. 1052).

« charme de grande puissance. Quoi de plus puissant que la « confession de la Trinité, renouvelée chaque jour par la bouche « du peuple entier' ? »

L'effet prodigieux des hymnes de saint Ambroise sur la génération contemporaine et les suivantes est abondamment attesté. On sait par une des pages les plus touchantes des Confessions de saint Augustin % et par maint autre passage de ses œuvres, quelle trace profonde les cantilènes de l'Église de Milan laissèrent dans cette âme enthousiaste et tendre. Cent ans plus tard Cassiodore les cite à chaque moment. L'hymnodie ambrosienne éveilla le lyrisme chrétien en Occident et y suscita une littérature qui eut à ses débuts un poète éminent. Prudence, puis quelques talents de second ordre, Sedulius au V^ siècle, Ennodius et Venance Fortunat au VP; après eux vint la foule, anonyme en grande partie, des imitateurs insipides.

§ 46. Parmi les hymnes ambrosiennes conservées jusqu'à ce jour, six sont expressément attribuées au saint évêque par des témoins irrécusables : Deus creator omnium^ Jam surgit hora tertia, Aeterne rerum conditor, Veni redemptor gentium, Illuxit orbi jam dies, Bis ternas horas explicans'\ Des raisons internes rendent en outre fort probable l'authenticité de quatre autres : O lux beata Trinitas, Hic est dies vents Dei, Splendor paternae gloriae, Aeterna Christi munera.

§ 47. Si par le contenu du texte, ces chants n'ont rien de commun avec la poésie mélique de l'antiquité païenne, ils s'y rattachent directement par leurs formes métriques et musicales.

' « Hymnorum quoque meorum carminibus deceptum populum ferunt. Plane nec « hoc abnuo. Grande carmen istud est, quo nihil potentius. Quid enim potentius quam « confessio Trinitatis, quae quotidie totius populi ore celebratur? » Ep. 21, Sermo contra Auxenlium, 34 (éd. bénéd., t. II, p. 873). Il y a là un jeu de mots sur carmen, qui signifie à la fois chant et formule magique.

2 « Quantum flevi in hymnis et canticis tuis, suave sonantis Ecclesiae tuae vocibus « commotus acriter ! Voces illae influebant auribus meis, et eliquabatur veritas in cor « meum, et exaestuabat inde affectus pietatis, et currebant lacrymae, et bene mihi erat « cum eis. » Livre IX, ch. 6.

3 Les quatre premiers sont cités par saint Augustin. Cf. Daniel, Thés, hymn., t. IV, PP- I» 2, 3, 4. Veni redemptor gentium est mentionné dans une allocution du pape saint Célestin. Ib., p. 4. Cassiodore cite aussi cette hymne (Ib., p. 5) ainsi que Illuxit orbi jam dies {Ib., p. 12) et Bis ternas horas explicans {Ib., p. 13).

La langue de saint Ambroise est le latin classique; la versification ne se règle pas, comme dans les hymnes de saint Hilaire, sur l'accent; elle est soumise, de même que chez les poètes profanes, aux lois de la quantité'. Le vers employé par saint Ambroise, et devenu typique en Occident pour l'hymnodie liturgique, est le dimetre iambique''. Il se rencontre déjà en série continue chez le plus ancien lyrique latin Laevius^; chez Horace il apparaît seulement comme second vers d'un couplet épodique\ Le rythme du motif principal de VHymne à la Muse (ci-dessus p. 42), n'en est qu'une légère variante. C'était apparemment au IVe siècle un modèle rythmique très familier à l'oreille; son extrême facilité le rendait propre à être chanté par des masses. Dans l'exécution musicale chaque dimètre iambique comprend deux mesures à g ou à f. Nous choisirons cette dernière transcription qui exprime mieux l'allure, nécessairement lente et grave, d'un chœur nombreux chantant les louanges de Dieu.

* m \ a «-^ ''^ ''^ De - tis cre • a - tor 0 - mni • um.

Selon une règle s'appliquant à tous les mètres iambiques, la syllabe brève des pieds impairs (le i'^'' et le 3*') est facultativement

1 II est curieux de constater l'influence du milieu social sur la technique de la versification des hymnes. A Milan, ville de cour et de haute culture, saint Ambroise écrit des vers d'une régularité classique, où la quantité des syllabes est strictement observée. Chez les Pictaves, encore mal dépouillés de la rudesse gauloise, saint Hilaire s'en tient à une symétrie sommaire, obtenue par le retour périodique de syllabes fortement accentuées. Saint Augustin, composant pour la plèbe africaine un chant anti-donatiste, rejette tout lien prosodique. Lui, l'auteur d'un traité de métrique, n'a souci ni de quantité, ni d'accent. Les syllabes, simplement comptées, s'adaptent au rythme musical sans aucune règle discernable.

2 Daniel met au compte de saint Ambroise deux hymnes en pentapodies dactyliques; l'une, ad serenitatem poscendam :

Ob - du - xe - re po - lum nu - bi - la coe - li l'autre, in postulatione pluviae {Thés, hynin., t, I, p. 29 et suiv.). Ni le style ni le mètre de ces morceaux n'autorise une telle attribution.

3 Mus. de Vaut., t. II, p. 625.

4 Exemple :

Be - a - tus il - le qui pro-cul ne - go - ti - is Ut pris -ca gens mor -ta ■ li- um, etc.

CH. III

HYMNODIE LATINE.

remplacée par une longue; la seconde moitié de la mesure à ^ comprend alors deux durées égales, deux longues diminuées chacune d'un quart'.

Brève allongée au 3e pied

au i"" pied

au i"" et au 3^ pied

Ve

Ae

ni re - demp-tor

o m gen - ti

uni.

o m sur - git

ter - ne

ho - ra

ter ■

ti ■

cou

■di -

tor

Cette irrégularité, qui se produit sans correspondance symétrique d'une strophe à une autre, ne pouvait guère être observée par un chœur dépourvu de culture musicale, ce qui prouve (soit dit en passant) que dès l'origine les hymnes ne se chantaient pas strictement en mesure. Aussi ne tiendrons-nous pas compte du chorée irrationnel dans nos transcriptions ultérieures. Il nous suffira de désigner par un astérisque les brèves susceptibles d'allongement.

Comme dans les odes d'Horace, chaque groupe de quatre vers forme une strophe; chaque strophe se chante sur la même mélodie.

Section IL — Formes modales des hymnes ambrosiennes.

§ 48, La mélopée des poésies de saint Ambroise, de même que leur rythme, est empruntée aux formes courantes du chant lyrique des Grecs et des Romains. En effet, et ceci est selon nous d'une haute importance historique, toutes les cantilenes hymnétiqiies^ qui, en raison de leur diffusion universelle, présentent quelques garanties d^ ancienneté , appartiennent à Vun des trois modes principaux de la citJiarodie, le dorien, Viastien ou l'éolien^, modes dont nous avons des

1 Cf. Mus. de Vaut., t. II, p. 52 et suiv.

2 Je me permets ce néologisme, régulièrement formé sur le grec yjavvjrixoV, afin d'éviter les périphrases.

3 L'exclusion des deux modes secondaires, le phrygien et le lydien, s'explique suffisamment par leur emploi moins fréquent dans le chant à la cithare. Mais, en ce qui concerne le phrygien, elle tient peut-être à une cause plus significative. Au temps de saint Ambroise le paganisme se pratiquait encore ouvertement dans les grandes villes d'Occident. Or un des cultes les plus en vogue, depuis les empereurs syriens, était celui de Cybèle, la grande déesse de la Phrygie; on le célébrait par des processions

spécimens antiques. La structure harmonique des hymnes chrétiennes du IV*' siècle ne se distingue en rien de celle des hymnes païens du II''; elle concorde en conséquence avec la théorie modale de la Grèce classique (pp. 8-15).

Tant que la connaissance de la prosodie latine fut assez répandue, les hymnes ecclésiastiques ont dû se chanter plus ou moins exactement en mesure ; donc elles avaient des cantilènes à peu près syllabiques'. Un homme tel que saint Ambroise n'aura certes pas composé des vers métriques par simple dilettantisme. Mais à mesure que le latin littéraire tomba dans l'oubli, ces chants perdirent le rythme isochrone, et le dessin mélodique de la plupart d'entre eux s'enrichit d'inflexions accessoires^. C'est en cette forme que nous les montrent les plus anciens livres de chant liturgique. Toutefois le linéament primitif se laisse facilement reconnaître sous les groupes de sons qui le recouvrent^.

§ 4g. Les cantilènes ambrosiennes du mode dorien ont la même contexture harmonique que Vhymne à Hélios et la partie principale du chant d la Muse (ci-dessus, pp. 3g et 42). Signalons en outre dans l'hymne que voici, l'identité du parcours vocal et l'analogie frappante des cadences finales.

obscènes qui parcouraient les rues, aux sons d'une musique bruyante en mode phrygien et en rythme dit ioniens a minore Tf '^ I I 1^ 1 I I V Tout ce qui pouvait rappeler de pareilles abominations devait être en horreur à l'Eglise. Fait caractéristique : aucun poète chrétien de l'Occident ne s'est servi de Vionicus, bien que ce mètre, iméparable du mode phrygien, soit très commun chez les lyriques romains. En Orient, où le christianisme se généralisa plus tôt, on n'eut pas un pareil scrupule : saint Grégoire de Nazianze et Synésius ont fréquemment mis en œuvre les rythmes de la famille ionique. Cf. Christ et Paranikas, Anthol. carm. poet. Christ,, p. 3 et suiv.

1 Dans la musique vocale des Grecs, la syllabe brève ne recevait jamais plus d'un son. La longue ordinaire pouvait en avoir deux; la longue prolongée, trois, quatre et même, peut-être, cinq. Mus. de l'ant., t. I, p. 416.

2 C'est là l'inévitable sort des chants mesurés adoptés par un culte. Les hymnes du Sâma-Véda ont chez les brahmes modernes une mélopée sans rythme, absolument identique au plain-chant (Burneil, the Arsheyahrâhmana, Mangalore, 1876, p. xlvi), et l'on sait ce que sont devenues dans les communautés calvinistes les chansons du XVI^ siècle adaptées aux psaumes de Marot.

3 J'ai choisi pour exemples des cantilènes qui se sont peu éloignées de la forme syllabique, ou qui s'y laissent ramener sans difficulté. Il est possible que le contour originaire ait parfois dévié légèrement; mais toute la suite de notre travail démontrera que dans son ensemble le fond mélodique des chants de l'Église s'est maintenu intact.

CH. III

HYMNODIE LATINE.

X'silcU.^

Chant primitif.

De Martyribus,

Ae-ter-na Chris-ti mu-ne-ra Et mar - ty-rum vi-cto

rt - as,

Lau-des fe-ren-tes de-bi-tas Lae-tis ca-na-mus mcn - H - bus.^

i:"zr:aizÇz

:tzd

Le chant suivant s'étend d'un degré en plus vers l'aigu.

De Natali Domini.

XIII' siècle.

Chant primitif.

A so-lis or -tus car - di - ne Et us - que ter- rae H - mi-tem

ti=i*^:*t

Christum ca-na-mus prin- ci • pem, Na-ttim Ma-ri - a vir - gi-ne.

j=— tz=tzt=r--q

:tz:t=iz|

§ 50. Le mode iastien, dont les restes notés de la musique gréco-romaine ne nous montrent que deux variétés, exhibe ici ses trois formes théoriquement décrites plus haut (p. 15).

L Les cantilènes de Viastien relâché sont fréquentes dans l'hymnodie catholique. En voici une dont le motif initial, reproduit jusqu'à trois fois, rappelle fortement le thème du chant à Némésis (p. 43). La mélodie chrétienne n'atteint pas à l'aigu la quinte de

' D'après un ms. parisien de V Enchiviadis (Gerb., Script. I, p. 154). La note surmontée de + est une correction. Les mélodies des autres hymnes ne me sont pas connues par des documents antérieurs au XIII^ siècle.

2 Les chants doriens (111^ mode ecclésiastique) sont donnés d'une manière un peu différente dans les antiphonaires notés sur la portée, par suite de l'altération que ce mode a subie au Xe siècle. Voir au chap. VIL

l'accord modal (G tj d); tant en haut qu'en bas elle ne dépasse le son final que d'une quarte.

Hyninus vespertinns.

XIW siècle.

Chant primitif.

O lux be-a-ta Tri - ni-tas Et priii - ci-pa-lis U - ni - tas,

,^ztiht:Et:

gsiEl;

Jam sol re - ce -dit i - gtte-us * j2l« - *

In -fun - de a-mo-rem cor - di - bus.

:±itztbl=:=

II. La cantilène transcrite ci-après ayant le même parcours et la même contexture que la petite chanson funéraire (p. 46), nous l'attribuerons, comme elle, à Viastien normal. Trois membres mélodiques, y compris le dernier, aboutissent à la fondamentale (G); le deuxième s'arrête sur c, une des consonances accessoires de l'harmonie iastienne (p. 46, c).

De Ascensione Domini.

XIII' siècle.

Chant primitif.

'mz^TK

muâ

wzm:

Ae-ter - ne rex al - tis - si -me, Re-dentp - tor et fi - de - H - um, * j * * *

cEEE

4f^^:rfÉ^zz=?z;zzizzfL=fztÉii:

JêlZWE

i=tatz^

Quo mors so - lu -ta de - pe - rit Da-tur tri - um-phus gra - ti • ae.^

"--h-t-fs— r-

:^-çz:^^z

zd=:?ztiîtÉ=J=;=d;

z:;— tizzï

:g=r=^=iE:^Ei:

isfc:

Voici un chant que l'on peut assigner plus sûrement encore à l'iastien normal. Il ne franchit pas la fondamentale au grave.

» Le chant des antiphonaires modernes, moins enjolivé, se joint au texte Verbum supernum prodiens.

CH. III

HYMNODIE LATINE.

Tous ses repos mélodiques ont lieu sur un des sons de la triade modale. On remarquera l'absence du 7^ degré ascendant de l'octave iastienne (f), ce qui supprime la possibilité du triton ou de son renversement et donne à la mélopée une limpidité singulière.

Ad Tertiam.

xni'siicUA

Chant primitif.

Jam siir-git ho-ra ter - ti - a Qtio Cliri -stiis a-scen - dit crii-cem:

ËÊÈ^Ë^EèÉi

fiîfEÈ^^I

t ~»zr^^z:' — — i — I — — ^ — ] — — I —

Nil in-solensmens co • gi - tet,

In-ten- dat af - fe-ctum * *

= Et-tS

pre - cis.

=et

III. S'il manque un spécimen antique pour Viastien intense, comme il en existe un pour la variété correspondante du mode hypolydien (p. 51), en revanche l'hymnodie ambrosienne présente plusieurs exemples de cette forme modale. Dans la mélopée liturgique l'iastien intense a le même parcours et les mêmes notes saillantes que le normal. Il en diffère uniquement par sa terminaison sur la tierce de l'accord principal du mode (t|). Plus souvent encore ici le 7^ degré ascendant de l'octave iastienne (f) est laissé de côté^.

In adventti Domini.

XIII' silcle.

Chant primitif.

Con-di-tor al-ine si - de-rum, Ae - ter -na lux cre-den • ti - uni,

tziititi^— ti:

3iEl^i:^f=tz=d

:tzi zztit

=^=P=::f2=iz:

ï Aujourd'hui cette mélodie est réservée pour les petites heures des fêtes doubles. Le texte actuel de l'hymne de Tierce est Niuic sancte nohis Spiritus.

2 A l'époque oîi j'écrivais mon Histoire de la musique de Vantiqiiité, je croyais voir des mélodies mixolydiennes dans ces chants terminés sur t} (t. I, p. 149 et suiv.). Je n'avais pas tenu compte de leur structure harmonique, entièrement iastienne. J'aurais dû remarquer en outre qu'à l'époque romaine il n'est jamais question du mode mixolydien.

Chri-ste re-dein-ptor o-iiini-ttm Ex - ati-di pre - ces siip - pli-cttiii.'

§ 51. Les chants hymnétiques en mode êolien qui ont une physionomie franchement primitive concordent à tous égards avec les petites pièces instrumentales II, III, et la cantilène pindarique transcrites plus haut (pp. 47-49). Ils se confinent dans les limites de l'accord modal (a c e); par exception seulement ils descendent d'un échelon au-dessous de leur finale. Le 6^ degré de l'octave ascendante ne se montre pas.

Hymnus vespertinus.

XV' siècle.'

Chant primitif.

De - us cre- a - tor o - mni-um

liËig

ig=«ir:s=i=:^

Po - li - que rec - tor, ve - sti - ens

Ëlîi^feEil

:pq=^

jMum:

Di-em de-co-ro lu- mi - ne, No-ctem so - po - ris gra - ti - a.

[=--zte

z^iziipn:

:^i=id

§ 52. Il n'existe parmi les restes notés de la musique grécoromaine aucun exemple de ces mélodies hybrides, déjà préconisées par le poète Pratinas au temps de la guerre des Perses, et que Ptolémée appelle iasti-aeolia (pp. 37-38). Par contre les chants liturgiques, et particulièrement les hymnes, en présentent un assez grand nombre. A l'époque chrétienne, comme au IP siècle,

1 Ce texte, très incorrect comme prosodie, est relativement récent. Mais rien n'empêche que la mélodie ne soit ambrosienne. Comme elle a été toujours et partout une hymne d'Avent, peut-être a-t-elle été primitivement appliquée au célèbre texte Veni redemptor gentium.

2 Je copie cette hymne, texte et chant, dans un Diurnal bénédictin du XV^ siècle, ms. appartenant à la Bibliothèque royale de Bruxelles (fonds Fétis n" 1212). Les versions mélodiques des livres actuels ont quelques légères différences.

les thèmes iasti-éoliens sont compris dans l'octave hypophrygienne ou iastienne (g fe d ci} a G). Ils se partagent en deux classes.

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