CHAPITRE VI
CLASSIFICATION CHRONOLOGIQUE DES ANTIENNES. Section I. — Les trois époques du chant antiphonique.
§ ii6. Nous avons fixé au temps de Léon le Grand (440-461) le commencement, sous le pontificat d'Agathon (678-681) l'achèvement du travail d'élaboration dont est sorti l'Antiphonaire de l'ofiice romain, collection des anciens chants restés depuis lors en usage à l'église, et insérés en entier, quant au texte, dans récrit fondamental du Responsale gregorianum. Cette double limite posée, nous avons cherché à découvrir l'âge relatif des divers groupes de chants qui sont entrés successivement dans le recueil au cours de sa formation.
§ 117. Pour procéder à une pareille enquête historique, on ne peut guère recourir à des témoignages extérieurs. Seuls trois documents ecclésiastiques de date connue et — avantage inappréciable — d'origine romaine (la Règle de saint Benoît, le Liber ponti/icalis, la correspondance de saint Grégoire le Grand) nous ont fourni quelques points de repère et permis ainsi d'établir des divisions importantes. Les deux principaux moyens d'investigation s'indiquaient donc d'eux-mêmes : d'abord un minutieux examen des textes antiphoniques, ensuite, comme instrument de contrôle, l'analyse musicale des chants.
§ 118. Voici les conclusions qui peu à peu se sont dégagées de nos recherches. — La provenance d\m texte antiphoniqtie est en général un sûr critérium pour déterminer V époque de son adoption dans Voffice des Heures ; les exceptions sont rares et s'expliquent sans difficulté. Au point de vue qui vient d'être indiqué, les
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antiennes se répartissent en trois classes, correspondant à trois époques successives.
I. Antiennes vocalisées sur le mot Alléluia et antiennes psahniqiies. Nous désignerons par ce dernier terme toute cantilène antiphonique dont les paroles sont prises dans le psaume auquel elle est adjointe, et nous comprendrons sous le même vocable les antiennes extraites des cantiques bibliques qui figurent dans l'office'. — Cette première classe, la plus ancienne, remonte jusqu'à la première organisation du chant des Heures^; elle existait encore seule au temps où saint Benoît rédigeait la règle de son ordre, vers 530.
II. Antiennes tirées d'écrits bibliques autres que les psaumes (Évangiles, livres prophétiques, sapientiaux, historiques, etc.) et, par exception, textes empruntés à l'ancienne littérature chrétienne ou composés expressément en vue de la fête célébrée. — Les chants de cette espèce ont apparu dans le cursus vers le premier tiers du VP siècle, au début des guerres gothiques^.
III. Antiennes empruntées aux Actes des martyrs ou à la vie de saints honorés à Rome d'un culte particulier. — Elles ne faisaient pas encore partie de l'office sous le pontificat de saint Grégoire (590-604). Nous réunissons à cette troisième catégorie les antiennes afférentes à des fêtes notoirement instituées à Rome au cours du VIP siècle.
§ iig. L'antériorité de notre première espèce d'antiennes est attestée et par les documents historiques et par l'origine même du chant en chœurs alternatifs.
YJalleluia fut au IV^ siècle le cri de victoire du christianisme sorti de deux siècles et demi de persécutions et d'avanies; l'interjection hébraïque, modulée sous toutes les formes, devint un
1 Les parties de l'office romain exécutées en ciiant alternatif ont compris dès l'époque primitive — et comprennent encore aujourd'hui — deux cantiques du Nouveau Testament : à Laudes le Benedicttis Dominas Dciis Israël, à Vêpres le Magnificat (le Nunc dimiUis, à Compiles, se récitait en chant directané); de plus sept cantiques de l'Ancien Testament, un pour chaque jour de la semaine, placé après le 3e psaume des Laudes. Cf. Orig. du chant liturg., p. 57 et suiv.
2 Dans les chants de la messe, plus récents dans leur ensemble, les antiennes nonpsalmiques paraissent être, au contraire, les plus anciennes.
3 La première date mémorable de cette longue guerre est l'entrée de Bélisaire à Rome, le 9 décembre 536.
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refrain d'allégresse qui accompagnait les occupations quotidiennes des paisibles populations converties à la nouvelle foi'. Dans les réunions du culte c'était l'acclamation musicale par laquelle l'assistance entière s'unissait aux chants de l'Eglise.
Ainsi que nous l'apprend la Règle de saint Benoît, qui à cet égard ne doit guère s'être écartée de l'usage contemporain de Rome% les antiennes allèluiatiques abondaient dans l'office, au commencement du VP siècle. On n'en chantait pas d'autres pendant la durée entière du temps pascal, compris entre le samedi saint et la Pentecôte. Après cette fête, jusqu'au Carême suivant, elles s'adjoignaient quotidiennement aux derniers psaumes de l'office de nuit^ chantés aux clartés naissantes de l'aube; le dimanche, jour commémoratif de la Résurrection, Valleluia accompagnait en outre les psaumes et les cantiques des Laudes matutinae, office célébré au lever du soleil, ainsi que les psaumes des heures de Tierce, de Sexte et de None^ Ces différentes assemblées se célébraient les dimanches et jours de fête en présence et avec le concours de la communauté entière. A l'office du soir le Magnificat seul avait un alléluia pour antienne ^
L'antiphonaire romain des temps postérieurs n'est pas aussi
ï Cf. Orig. du chant liturg., p. 27, note 2. — Saint Jérôme, dans une lettre adressée à la pieuse dame romaine Marcella, fait un tableau idyllique de la vie des campagnards chrétiens aux environs du monastère de Bethléhem : « In Christi villa tota rusticitas « est : extra psalmos silentium est. Quocumque te verteris, arator stivam tenens alléluia « décantât : sudans messor psalmis se avocat, et curva attundens vites falce vinitor « aliquod Davidicum canit. Haec sunt in hac provincia carmina, hae, ut vulgo dicitur, « amatoriae cantiones. » Ep. (éd. Plant., t. I, p. 54).
2 Elle s'y réfère expressément au ch. 13 (Vita et Reg. SS. P. Bened. Ratisbonne, Pustet, 1880, p. 26).
3 Nous évitons le mot Matines, qui désignait anciennement l'office du matin, c'està-dire les Laudes. Nous ne disons pas davantage Vigiles, terme comprenant aujourd'hui la journée entière qui précède un jour de fête.
4 Les heures de Prime et de Compiles ne furent d'abord observées que par les communautés monastiques. Cf. Orig. du chant liturg., pp. 9 10, note i. Elles ne figurent nulle part au Resp. greg.; toutefois elles se chantaient déjà dans les églises au temps de Charlemagne, comme on le voit par les écrits d'Amalaire.
5 « A sancto Pascha usque Pentecosten sine intermissione dicatur Alléluia, tam m « psalmis quam in responsoriis. A Pentecosten autem usque in caput Quadragesimae « omnibus noctibus cum sex posterioribus psalmis tantum ad nocturnos dicatur; omni « vero dominica extra Quadragesima, cantica, matutini, prima, tertia, sexta nonaque t cum alléluia dicatur, vespera vero cum antiphona. » Reg. S. Ben. c. 15, p. 27.
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prodigue de ces petites cantilènes sans texte proprement dit. Toutefois il les a gardées pour les psaumes, notamment : i° à presque tous les offices du temps pascal; 2° à Laudes et aux petites heures diurnes des dimanches ordinaires.
§ 120. Non moins antiques que les précédentes, les antiennes psalmiques sont liées plus étroitement encore au principe du chant alternatif des Heures. Aux jours et aux offices qui ne comportaient pas d'antiennes alléluiatiques, le prélude chanté de la psalmodie prenait son texte dans le psaume même, désignant ainsi au chœur des fidèles non-seulement l'air, mais aussi les paroles du chant qui devait suivre'.
§ 121. Voici les parties du rituel romain composées d'antiennes psalmiques et qui, sauf de légères déviations, ont pris leur forme actuelle entre 440 et 540.