‹ La mémoire chez convolutaChapitre 57 sur 70 · THÉRAPEUTIQUE · texte numérisé non relu

THÉRAPEUTIQUE

La pathologie de la mémoire chez C. est une contre-épreuve de la réalité de cette mémoire : tous les agents qui l’altèrent et la détruisent mettent en évidence la résistance de la mémoire aux tentatives d’altération et de destruction dont elle est l’objet.

S'il était nécessaire de rendre plus encore incontestable la réalité du phénomène de mémoire chez C., ce dernier chapitre en esquisserait une nouvelle et plus décisive démonstration. La loi de la mémoire n’est pas que de mourir, mais aussi de renaître ; au souvenir succède l'oubli, mais, à l’oubli, la reviviscence. Onest donc amené à tenter de faire réapparaître chez C. le souvenir perdu des marées. Sinous n'y avons pas pleinement réussi, du moins avonsnous assez approché le but pour qu’il ne puisse sembler impossible d’y atteindre complètement.

A. — Rééducation de la mémoire par les marées artificielles

On a tout d'abord pensé que les C. se discipli-

neraient à nouveau à leur rythme oscillatoire

dès qu’elles seraient placées dans des conditions physiques analogues à celles qui le leur avaient primitivement imposé. Il s'agissait donc de les soumettre à des alternalives d'arrivée brutale de l'eau et de retrait de celle-ci, de sorte qu'après avoir été obligées de chercher sous le sable une protection contre les chocs elles fussent assurées de demeurer quelque temps en paix à la surface humide du sable ou dans une lagune d’eau tranquille. Après diverses tentatives, le dispositif suivant fut choisi : arrivage de l'eau réglé par un robinet ; vase assez profond pour que les particules de sable balayées parle jet d’eau ne s’échappent pas par-dessus bord, et de diamètre moyen, car, dans un vase trop large, le jet, après avoir creusé le sable en entonnoir, continue à en balayer le fond, mais laisse en repos les bords où les C., attirées par la lumière, ne tardent pas à se répandre ; jet assez mince et sous suffisante pression pour pénétrer la masse d’eau, la remuer et faire sur le sable l'office de râpe ; il doit étre réglé de telle sorte que la couche sableuse superficielle ne cesse de rouler sur les couches plus profondes, empêchant ainsi les C. de venir s’y étaler; et comme, à la suite d’un premier réglage, le sable trouve souvent, après s’être déplacé, une nouvelle position d'équilibre, il arrive qu’au cours de la marée artificielle un ou plusieurs autres réglages sont nécessaires, Au début de la marée montante il ne faut pas laisser venir l’eau doucement : ce serait, pour les C., l'analogue du ruissellement où elles se

somplaisent sur les grèves à découvert ; elles aiment la lumière et l’eau dormante ou paisiblement renouvelée ; elles ne tarderaient donc pas à se répandre sur les parois du vase. D'autre part, si l’eau arrive avec violence d’une manière inattendue, elles seront entraînées au dehors. Il faut donc, par une série de chocs sur le vase et en l’inclinant de façon à remuer le peu d’eau quireste sur le sable, prévenir les C. de l’arrivée du flux et leur donner le temps de disparaître dans leur refuge. Il convient d’éviter que le soleil donne sur le récipient pendant la marée haute ; il est arrivé que, sous son influence, les C. ont découvert quelques endroits où elles ne risquaient plus d’être balayées par le flot et où elles pouvaient salisfaire leur intense photophilie.

Pour réaliser l’état de marée basse, le robinet est fermé et le bocal est vidé par siphonage de telle façon qu'il n’y reste plus qu’un peu d’eau au fond de l’entonnoir creusé dans le sable par le jet : les G. retrouvent ainsi un habitat analogue à leur habitat naturel sur le rivage à découvert. Au cours de l'expérience de dressage des C., on commence à s’apercevoir qu’elles s'adaptent aux conditions de marée qui leur sont faites lorsqu'elles obéissent plus vite aux premières manifestations du flux et restent mieux soumises à la haute mer : au début de l'expérience 1l faut des chocs répétés pour les décider à disparaître dans la profondeur, et, au cours de la pleinemer artificielle, elles tendent volontiers à reparaître à la surface là où le balayage d’eau et de sable

n'a pas une force suffisante pour les mettre en danger. Il en est d’ailleurs constamment qui sont entrainées hors du récipient avec le trop plein de l’eau, soit parce qu'elles n’ont pas disparu assez vite à la reprise du flux, soit parce qu'elles ont imprudemment tenté de réapparaître à la surface du sable durant la mer haute : il se produit ainsi une sélection qui répète sans doute celle qui a lieu dans la nature. Mais il en résulte aussi une dimiaution constante du nombre de C. en expérience. Il est donc nécessaire de commencer l'expérience avec un lot important, et il n’est pas possible, à raison de l'épuisement du lot, de la poursuivre aussi longtemps qu'il serait sans doute nécessaire pour obtenir le résultat visé.

Des C. nouvellement recueillies ont été soumises, dans les conditions indiquées, à des marées de durée anormale. C'était une tentative d'éducation de mémoire pathologique, entreprise contre la résistance que ne pouvait manquer de lui opposer, les premiers jours, un souvenir encore vivant. Pendant trente-huit jours, ces C. ont été mises au régime des marées artificielles de trois heures. Après douze jours, elles ont commencé à obéir plus rapidement aux manifestations du flux et à ne plus tenter de réapparaitre à la surface du sable pendant tout le temps de mer haule. Après trente-huit jours d'expérience, les marées artificielles sont supprimées et les C. laissées à elles-mêmes. L'expérience ne pouvait être prolongée plus longtemps, car il ne restait qu'un très petit

groupe de C. Dans la matinée, les deux tiers se placent à la surface du sable, un tiers à la surface de l'eau. À 8 heures du soir, deux tiers disparaissent sous le sable, un tiers s'étale sur le sable. A 10 heures, toutes ont disparu sous le sable. Le lendemain, à 2 heures du matin, aucun changement n’est survenu. À 5 heures du matin, la moitié est sur le sable. À 8 heures, la moitié sur le sable et la moitié à la surface de l’eau. A la nuit, elles redescendent.

Au bout de trente-huit jours, on n’a donc obtenu aucune manifestation de palirrimnésie, mais on constate des manifestations d’iméronyctimnésie.

Des C. amnésiques ont été soumises, les unes à des marées de douze heures, les autres à des marées de six heures sans retard quotidien. C'était une tentalive de rééducation pathologique de la mémoire perdue des marées normales ; aucun souvenir ne lui pouvait faire obstacle. L'expérience a été conduite pendant trente-six jours pour les unes et les autres. Au bout de ces cinq semaines, il n’a été obtenu, comme dans le cas précédent, que l’oscillation iméronyctique.

Enfin des C. amnésiques ont été soumises à des marées artificielles se produisant aux heures mêmes où l’ascension et la descente des C. du rivage sont déterminées par les marées naturelles. Dès le début de cetle tentative de rééducation normale de la mémoire des marées normales, les C. ont disparu très rapidement el très complètement aux premiers signes

du flux et n’ont pas tenté de réapparaître durant mer haute. Leur amnésie n’était pas aussi ancienne que celle des C. soumises aux premières expériences. L'expérience n’a pu être poursuivie plus de six jours. Le septième jour, les C., laissées à elles-mêmes, ont accompli l’oscillation iméronyctique.

Les tentatives de rééducation de la mémoire par des moyens mécaniques artificiels n’ont donc pas. réussi à déterminer un retour à la palirrimnésie.

B. — Rééducation par l’imitation

Comment expliquer l'échec de la rééducation de la mémoire par des moyens purement mécaniques ? À coup sûr, les conditions physiques de la marée artificielle ditfèrent trop encore des conditions de la marée naturelle. D'autre part, le facteur psycho-sociologique d'éducation des C. par les autres C., l’imitation, n’a pas été mis en œuvre. Les C. dressées à la discipline des marées dressent les jeunes C. à cette même discipline, et ce ‘acteur psychique concourt, avec le facteur matériel, à la création d'un état psychique, le souvenir. Une expérience pourrait donc être tentée de rééducation de la mémoire normale des marées naturelles, quiconsislerait à soumettre à l’action d’un robinet, ouvert et fermé aux heures où les marées naturelles provoquent la disparition et l'apparition des C. du rivage, un lot de C. amnésiques joint à un lot égal ou supérieur de C. nouvellement recueillies.

Cette expérience synthétique n’a pas été faite, mais on a cherché à obtenir par des moyens purement psychiques le retour de la mémoire que l’on avait d'abord tenté d'obtenir par des, moyens purement physiques.

Dans une première expérience, deux lots de C. amnésiques sont mélangés à deux lots comptant chacun quatre fois plus de C. nouvellement récoltées : on constate que le nombre des réfractaires à l’oscillation mnémonique est inférieur au nombre des C. amnésiques mises en expérience. Dans une deuxième expérience, on colore avec du neutral-roth, un lot de C. amnésiques, et, avec du bleu de méthylène, un deuxième lot, et l’on joint chacun d'eux à quatre fois plus de C. recueillies sur le rivage. Dans les lotstémoins rose et bleu, les C. ne quittent pas la partie centrale du fond du cristallisoir : elles sont amnésiques et aphototacliques. Or les C. colorées exécutent des mouvements oscillatoires : ni la mémoire, ni le phototactisme ne les expliquent, mais l’imitation. Dans une troisième expérience, les C. amnésiques sont colorées au neutral-roth : le premier jour, elles n’imitent pas les C. vertes, mais altèrent leurs mouvements ; le deuxième jour, lesC. vertes n’exécutent plus que loscillation iméronyctique, et une partie des C. roses les imite ; de même, le lendemain. !1 y a eu, dans ce dernier cas, influence prédominante des C. amnésiques : elles troublent les autres par leur résislance ; puis un compromis intervient qui transforme

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prématurément l’oscillation palirrique en oscillation iméronyctique (1).

On peut objecter à ces expériences qu’elles montrent l’imitation d’un fait actuel, non le souvenir d’un acte passé, et qu'il faudrait, pour prouver la réacquisition de ce souvenir, isoler les C. rééduquées et constater la persistance de leurs oscillations.

Assurément la démonstration expérimentale eût été décisive. Mais elle comporte diverses difficultés. Outre que le transport des C. colorées peut provoquer mécaniquement un trouble assez fort pour faire disparaîlre une habitude de réacquisition trop récente, il est un obstacle peut-être insurmontable tant du chef des C. éducatri ces que du chef des C. à éduquer. Les premières sont palirri-amnésiques habituellement au bout de quatre à sept jours, et, sous l'influence pathogène des C. amnésiques, après un temps beaucoup plus court ; leur influence éducative est donc forcément de durée très limitée ; il faudrait les retirer après deux ou trois jours au plus et les remplacer par des C. nouvelles ; mais on courrait risque de provoquer des troubles mnémoniques d’origine mécanique et de détruire en un instant le travail de plusieurs jours. Quant aux C. amnésiques, elles ne peuvent être distinguées des précédentes que par une coloration qui peut amener rapidement la mort, ou déterminer des troubles physiologiques rendant le résultat de

1. Voir, aux Documents, les tableaux donnant en détail les mouvements des C.

l'expérience plus incertain, et qui, à tout le moins, disparait en peu de jours.

Il n’en reste pas moins démontré que, sous l’influence de l’imitation, les C. peuvent reprendre une ancienne habitude qu’elles avaient perdue. Or, on a constaté la persistance de cette habitude primitivement acquise, bien que l'animal ne fût plus placé dans les conditions qui en avaient déterminé l’acquisition. On est donc autorisé à conclure à la persistance de cette même habitude lorsque, après sa réacquisition, l'animal est placé en dehors des conditions qui lui ont permis de la réacquérir.

Cette thérapeutique demeure encore incertaine dans ses résultats pratiques ; mais elle apparaît comme peu éloignée d'y atteindre.

Conclusion. — La parfaite rééducation de la mémoire semble donc exiger que les C. soient replacées dans le milieu naturel où elles l’avaient primitivement acquise. On ne reproduit pas artificiellement la véritable action de la marée. L'influence des C. non amnésiques est peut-être à elle seule insuffisante, car l’imitation est un phénomène à double effet : si les amnésiques imitent les non amnésiques, celles-ci imitent celles-là, et l'influence amnésiante de l’imitation des premières l’emporte vite, car elle s’ajoute à l’usure naturelle de la mémoire et elle la hâte. Mais il est possible qu’il ne soit pas nécessaire de replacer les C. à la fois dans leur milieu physique et leur milieu social naturels, qu'il suffise au contraire

deles soumettre à l’action du premier : nous avons

Le

vu eneffet, dans les tentatives de rééducation par marées artificielles, que les C. amnésiques continuent à fuir sous le sable aussitôt que l’eau fait irruption avec force; il est donc probable qu’elles pourraient recouvrer leur faculté palirrimnésique si, semées à nouveau sur la grève, elles étaient soumises à l’action des marées naturelles. L’acquisition de la mémoire par les jeunes C. demandant environ un mois, il est probable que sa réacquisition par des adultes demanderait un bien moindre temps.

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