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CONCLUSION GÉNÉRALE

La mémoire chez C. consiste dans le souvenir d’une oscillation déterminée par deux facteurs : le choc et le phototactisme positif. Cette oscillation est reproduite sous l’empire d’une image, l’image du choc, et d’un fait actuel, la lumière. Ces deux éléments, choc et lumière, concouraient à produire l’oscillation lorsqu'ils étaient l’un et l’autre un fait actuel. Loin de la plage, ils s'opposent autant que peuvent s'opposer une sensation périodique et l’image d’une autre sensation périodique, la sensation actuelle d'un besoin qui se satisfait et le souvenir d’un péril ancien que l’on croit encore possible et dont cependant l’expérience présente ne montre plus la réalité. Cette mémoire doit disparaître parce qu’elle est divisée contre elle-même. Cette disparition s’effectue en deux périodes. La sensation phototactique efface assez rapidement le souvenir de la sensation palirrique ; les C. ne montent ni ne descendent plus en se conformant au retard quotidien des marées, puis re montent ni ne descendent synchroniquement à des marées imaginaires ; elles se bornent à monter et

descendre avec le jour. Mais cela encore est un sou-

= ao venir, le souvenir de l'apparition diurne sur le rivage libre et de la disparition nocturne sous les grèves même désertées par le flot; c’est un souvenir qui s'applique à un autre objet que la mer, à un objet toujours présent, le jour qui, par sa venue et son retrait, fait comme une marée montante el une marée descendante de lumière ; les C., en oscillant avec le jour, obéissent à une sensation, la sensation du jour présent, mais, du fait qu’elles oscillent, obéissent à une image qui est à la fois l’image des oscillations commandées par les marées sur la plage et l’image des oscillations qui s’y poursuivaient indépendamment des mouvements de la mer et en corrélation avec le va-et-vient des jours et des nuits ; elles combinent le souvenir des anciennes oscillations synchrones au balancement de la mer et des anciennes oscillations synchrones au balancement du jour et de la nuit avec le fait actuel du mouvement du soleil qui leur apporte et leur retire cette lumière dont leur chlorophylle ne peut se passer ; elles appliquent au jour ce souvenir des marées que la mer leur avail primitivement imposé. Il se fait alors une dernière évolution : les C. prennent conscience de l’inutilité d’un tel effort ; elles s'adaptent définitivement à un milieu dans lequel il ne leur est nécessaire ni demonter vers le jour nide fuir les ténè-. bres, mais où il leur suffit d'attendre le lever du soleil et d’être les spectatrices et bénéficiaires oïisives de son travail. Elles se tiennent alors, indéfiniment, du

côté d’où la lumière leur vient. On peut dire à ce

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moment, mais à ce moment seul, que la mémoire des marées est totalement éteinte.

Quelle est son origine ? Elle n’est pas un don héréditaire, mais une acquisition personnelle. Elle est le produit de la double éducation du milieu physique et du milieu social ; elle est en relation avec des faits actuels ; elle constitue, pour chaque génération nouvelle, une conquête. Les larves n’ont aucune mémoire. Mème incolores, elles se portent sur la paroi du cristallisoir la plus éclairée. L'apparition de la chlorophylle rend plus impérieux ce besoin de lumière ; le rôle de la chlorophylle, dans le rythme de la mémoire, est donc de nécessiter plus rigoureusement la montée des C. vers le jour, et, par suite, chez les C. soustraites à l’action des marées, d’agir comme antagoniste du souvenir et de hâter l'oubli. Chez lesjeunes C. se manifeste une mémoire quiest encore de courte durée : c’est qu’elles ont été, mais pendant un temps trop bref, dressées à la fois par les adultes et par le mouvement de la mer à s'étaler sur le sable ou à disparaître sous le sable dans des conditions données. Elles développent, au cours de trois à quatre semaines, l'habitude de ce rythme auquel, devenues adultes, elles continueront d’obéir pendant quatre à sept jours, bien que soustraites, par le transfert en aquarium, à l’action destructive du flot. Ce phénomène de mémoire ne montre pas une régularité mécanique. Il est un phénomène vital de valeur individuellenient variable, susceptible de plus

ou de moins suivant qu'il a été mieux ou moins bien

acquis. Il donne lieu à des manifestations analogues, et non identiques, bien que soumises aux mêmes lois générales.

Chez de nombreuses espèces de Convolutes, la mémoire acquise n'atteint pas le même développement que chez Convol. roscoff. : elle ne se manifeste que pendant une seule marée ; à la marée suivante, il n’en demeure qu’une trace; le troisième jour, l’oscillation iméronyctique elle-même a, en général, presque disparu.

Chez diverses espèces, la mémoire est inhibée au printemps pendant la période de reproduction. Chez toutes les C., la mémoire ne se manifeste qu’exceptionnellement pendant la nuit. Il peut même arriver que, sous l’influence de certains facteurs d’amnésie, il se produise une inversion du rythme normal : les C. obéissent à la mémoire la nuit et ne lui obéissent pas le jour, par exemple dans le cas du dessèchement de la surface du sable. La pleine lune, même voilée de nuages, a pour effet également d’altérer le rythme iméronyctique : pendant cette période, les C. ne restent plus, la nuit, à la surface du sable dont le fond du cristallisoir est garni ; elles s’étalent dès la chute du jour sur toute la hauteur et tout le pourtour des parois, et elles ne redescendent sur le sable que le matin venu ; si une oscillation palirrique doit, régulièrement, s’accomplir le matin même, elle est alors toujours plus ou moins incomplète comme si l’altération du rythme nocturne avait sur elle une immédiate répercussion.

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Toute modification apportée à la composition du milieu où vivent les C. détruit leur équilibre vital : leur activité physiologique ou psychologique est troublée, ou elles le sont à la fois l’une et l’autre. Et cette altération croît en raison même de l’altération subie par le milieu. Dans de rares exceptions, il se produit, après une forte amnésie, un retour momentané à un fonctionnement meilleur de la mémoire : cela à été constaté par exemple avec les lumières noire, orangée, bleue, violette.

La mémoire est mécaniquement altérée par des chocs longtemps répétés ou par le renouvellement fréquent de l’eau du cristallisoir.

Les causes physiques de l’amnésie précoce sont nombreuses. Si l’on place les C. d’une façon permanente dans un lieu obscur, on obtient immédiatement ou presque immédiatement l’oubli, Si on leur fait subir l’action momentanée, mais répétée, de l'obscurité artificielle, on constate, après une sorte de lutte entre le souvenir qui impose aux C. une certaine répartition et l’obscurité qui leur en impose une autre, l’oubli prématuré et définitif: l’amnésie survient à la suite d'environ six obscurités temporaires par jour pendant trois jours. Il en est de même si on soustrait les C., non plus à l’action normale du jour, mais à l’action normale dela nuit: après une seule nuit d'éclairage artificiel, il y a déjà altération de l'oscillation thalassique, et, dès le commencement de cette première nuit, altération de l’oscillation iméronyctique. Si les C. sont semées sur

du sable recouvert par une mince couche d’eau, et non plus par une colonne d’eau, une oscillation mnémonique dans la masse liquide ne pouvant se substituer à une oscillation entre la surface du sable et sa profondeur et satisfaire ainsi à la fois aux exigences de la mémoire et du phototactisme, la palirri-amnésie et l’iméronycti-amnésie surviennent après deux ou trois jours. Si on laisse la masse du sable se dessécher par suite de l’évaporation, on inhibe le rythme mnémonique, une grande partie des C. étant contrainte à demeurer dans la profcndeur pour éviter la dessiccation ; et, si, après vingtquatre heures, on leur donne l’eau nécessaire, elles peuvent demeurer définitivement amnésiques.

On peut faire agir simultanément les deux causes qui précèdent en soumettant les C., dans un bac à marées, à des alternatives de dessèchement superficiel et d'apport d’eau s’effectuant en dehors de tout synchronisme avec l’heure des marées naturelles : la mémoire est altérée dès le premier jour ; la palirrimnésie disparaît au bout de quarante-huit heures ; l’iméronyctimnésie, à la quatrième nuit. Des traces d’eau oxygénée neutre déterminent l’amnésie immédiate. De même, 10 0/0 d’eau de Seltz. Il en va pareillement de l'élévation ou de l’abaissement de la température : action continue ou même intermittente de l’étuve à + 28 degrés ; action momentanée d’une réfrigération à environ + 5 degrés. Inhibition également du jeu de la mémoire avec des lumières autres

que la lumière blanche ou verte ; la rouge est la plus

perturbatrice. L’électricité a une influence amnésiante qui est en raison directe de la durée et de l’intensité du courant.

Une des principales causes chimiques de l’altération de la mémoire est le changement, quel qu’ilsoit, dans le nombre ou la quantité des sels en dissolution dans l’eau de mer. Les troubles physiologiques et psychologiques qui en résultent sont plus graves avec la sursalure qu'avec une moindre salure ; dans le cas de sursalure, le phototactisme lui-même est altéré ; les C. fuient la lumière ou lui restent indifférentes. Sil'on ajoute de l’eau douce à l’eau de mer, le trouble augmente en même temps que la quantité d’eau douce. L'expérience montre également que l’hypertonie est plus amnésiante que l’hypotonie. Si l'on ajoute à 100 centimètres cubes d’eau de mer o emc. 5 d’une solution de Kbr à 20 0/0, l’amnésie se produit en vingt-quatre heures ; si l’on y ajoute 5 centimètres cubes de CaC}', elle est immédiate et absolue.

Les solutions de quinine, de cocaïne, de chloroforme, d’éther sont, à petites doses, extrêmement perturbatrices. Le chloral a une action moins nocive: employé dans la proportion de 1 pour 150, il fait disparaître la mémoire après vingt-quatre heures. Il faut 7 oo de sulfate de magnésie pour produire un semblable effet. L'alcool, non seulement détruit la mémoire, mais encore altère le phototactisme. La glucose est plus amnésiante que la lévuiose, et la lévulose plus que la saccharose. A ces facteurs d’am-

nésie d’origine physiologique il faut ajouter le lait, le café, l’urine, l’intoxication par les putréfactions dont le sable est le siège, par le voisinage de C. mortes, par les substances colorantes ; dans ce dernier cas, le phototactisme est également altéré.

Enfin la mémoire disparaît sous des influences purement psychiques : le temps, les expériences perturbatrices du souvenir, l’imitation de C. amnésiques.

La conclusion générale de cette étude sur la pathologie de la mémoire est que cette mémoire est fonction detous les facteurs physiques, chimiques, physiologiques, psychologiques, sociologiques, qui concourent à constituer le milieu naturel où les C. naissent, vivent el se reproduisent. La moindre altération de ce milieu, par suppression, diminution ou exagération de l’un quelconque de ses éléments, a, sur la mémoire elle-même, un retentissement ; elle est altérée ou supprimée immédiatement ou rapidement chez les C. placées dans des conditions anormales.

Tout trouble physiologique entraîne donc une perturbation de la mémoire, par conséquent un trouble psychologique. Et un trouble physiologique fort amène un trouble psychologique fort.

Mais il peut y avoir altération et même disparition de la mémoire avec un trouble physiologique faible (légère sursalure), ou passager (froid momentané ou obscurité artificielle de quelques heures), ou même nul (imitation). Le psychique est donc plus fragile que le physique ; et, s’ils sont liés l'un à l’au-

tre, il n’y a pas toujours parallélisme entre l’un et l’autre; ils sont donc dans une certaine indépendance l’un à l’égard de l’autre.

Si le physique agit sur le psychique, l'inverse est vrai: la disparition de la mémoire, en amenant la disparition du balancement rythmique des C.,supprime une des manifestations matérielles de leur activité; le dynamisme physiologique, conditionné par le dynamisme mnémonique, est détruit. Par contre, l’apparition de la mémoire chez les jeunes détermine certaines oscillations rythmiques ; l’imitation des adultes par les jeunes amnésiques ou par les adul- Les amnésiées conditionne un certain mode de leur activité physiologique.

Si le physique et le psychique obéissent, dans le phénomène de palirrimnésie, à des lois communes, ils obéissent également à des lois qui leur sont propres.

Certaines lois de biologie générale tendent à s’exprimer dans les expériences relatives à la sursalure et à la dessalure. Convoluta, organisme marin, est réfractaire à une exagération des caractères de composition chimique de son milieu, et tend à s’adapter à un milieu où ces caractères chimiques s’atténuent. Un organisme d’eau douce, très voisin de Convoluta, Planaria lugubris,ou Polycælis nigra, s'accommode mal d’une tendance à la composition marine de son milieu. Il y a donc orientation de la marche des organismes d'un milieu salin à un milieu non salin. Néanmoins la possibilité du passage de l’un à l’au-

tre de ces milieux semble dépasser les bornes de notre expérience : C., qui tend à s’accommoder d’un milieu de moindre salure, se refuse à vivre dans un milieu de salure nulle ou même de salure trop légère.

Le psychisme de C. obéit de son côté aux lois les plus générales de la psychologie : l’image, état de conscience faible, s’efface sous l’influence de la sensation, qui est un état de conscience fort. Les lois de la mémoire reçoivent leur application : il y a acquisition, oubli normal, oubli pathologique et reviviscence.

Le retour du souvenir est possible. Il s'effectue parfois spontanément et temporairement, en tout ou en partie, par l'adaptation des C. à leur milieu altéré. Il s'effectue encore sous l'influence d’une thérapeutique appropriée, et nous avons vu qu'elle réussissail mieux lorsqu'elle faisait appel à un agent psychique, limitation, que lorsqu'elle avait uniquement recours aux agents matériels mis artificiellement en œuvre,

En résumé, la mémoire des marées chez Convo- : luta, habitude consciente qui se traduit par une oscillation palirrique et une oscillation iméronyctique et qui est le fruit d’une acquisition à laquelle collaborent un facteur matériel, la marée, et un facteur psycho-social, l’imitation, demeure sous la dépendance de tous les éléments physiques et psychiques qui constituent le milieu normal de vie des Convolutes et des lois qui les régissent, s’atténue ou disparait lorsque s’efface ou disparait l’un quelconque d’entre eux, et peut renaître lorsque leur influence éducatrice intervient à nouveau,

Bohn.

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