‹ La Mémoire de Montcalm vengée [microforme]Chapitre 12 sur 13 · SÛ · texte numérisé non relu

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du sauvage, entre les bras de qui j’aperçus Pinnocente victime qui baisait tendrement les mains de son ravisseur, et qui jouait avec quelques colliers de porcelaine qui le paraient. Ce coup-d’œil donna une nouvelle ardeur à mon zèle. Je commençai par flatter le Huron par tous les éloges que la vérité pouvait me permettre de donner à la valeur de sa nation, FH me comprit du premier coup : Tiens, me dit-il fort civilement, vois-tu cet enfant ? je ne l'ai point volé ; je l'ai trouvé délaissé dans une haie ; tu le veux, mais tu ne l’auras pas, J'eus beau lui remontrer l'inntilité de son prisonnier, sa mort assurée par le défaut de nour- #iture convenable à la délicatesse de son âge ; il me produisit du suif pour le régaler ; ajoutant qu'après tout il tronverait en cas de mort, un com de terre pour l’ensevelir, et qu’il me serait libre alors de lui douner ma bénédiction. Je répliquai à son discours par l'offre que je lui fis de lui remettre une assez grosse somme d'argent, s’il voulait se désaisir de son petit captif ; il persista dans la négative ; il se relächa dans la suite jusqu’à exiger en échange un autre anglais. S'il n’eût rien diminué de ses prétentions, c'était fait de la vie de l’enfant. Je croyais déjà son arrêt de mort porté, lorsque je m’aperçus qu'il tenait conseil en Huron avec ses compagnons : car jusqu'alors la conversation s'était tenue en français qu’il entendait. Ce pourparler fit luire à mes yeux un rayon d'espérance ; elle ne fut pas trompée. Le résultat fut que l'enfant était à moi si je

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lui délivrais une chevelure ennemie. La pro-

position ne m’embarrassa ‘point : 27 paraîtra dans peu, lui répliquai-je en me levant, si /u es un homme d'honneur. Je partis en diligence pour le camp d'Abnakis. Je demandai au premier venu, s’il était maître de quelque chevelure, et s’il voulait me faire le plaisir de m'en gratifier. J’eus tout lieu de me louer de sa complaisance ; il délia son sac et me donna le choix. Pourvu d’une de ces barbares dépouilles, je la portais en triomphe, suivi d’une foule de français et de canadiens eurieux de savoir l’issue de l’aventure. La joie me prêta des aîles ; je fus dans un moment à mon Huron. Voilà, lui dis-je en abordant, voilà ton paiement : Tu as raison, me répondit-il ; c’est bien une chevelure anglaise, car elle est rouge. C’est en effet la couleur qui distingue assez ordinairement les colons anglais de ces contrées. ZX bien ! voilà l'enfant, emporte-le ; il l'appartient ? Je ne lui donnai pas le temps de revenir sur le marché. Je pris sur-le-champ entre mes mains le petit malheureux. Comme il était presque nu, je l’enveloppai dans ma robe; Il n’était pas accoutumé à être porté par des mains aussi peu habiles que les miennes. Le pauvre enfant poussait des cris qui m'instruisaient autant de ma maladresse que de ses souffrances ; mais je me consolai dans l'espérance de le calmer bientôt, en le montrant à des mains plus chéries. J'arrive au fort ;

aux cris du petit, toutes les fermes accoururent, Chacune se flattait de retrouver l'ob-

jot de la tendresse maternelle. Elle l’exami. nèrent avidement; mais niles yeux, ni le cœur d'aucune n’y distingua son fils. Elles se retirèrent à l'écart pour donner de nouveau un libre cours à leurs lamentations et à leurs plaintes. Je ne me trouvai pas dans un petit embarras par cette retraite, éloigné de quarante à cinquante lieues de toute habitation française ; comment nourrir un enfant d’un âge si tendre ? J'étais ensevelis dans mes réflexions, lorsque je vis passer un officier anglaïs qui parlait fort bien la langue française. Je lui dis d’un ton ferme : Monsieur, je viens de racheter ce jeune enfant de la servitude, mais il n’échappera pas à la mort, si vous n’ordonnez à qnelqu’une de ces femmes de Jui tenir lieu de mère et de l’allaiter, en attendant que je puisse pourvoir à le faire élover aïlleurs. Les officiers français qui étaient présens appuyèrent ma demande. Sur cela, il à à ces femmes anglaises. Une s’offrit à ui rendre ce service, si je voulais répondre de sa vie èt de celles de son mari, me charger de leurs subsistances et les faire conduire à Boston par Montréal. J’acceptai sur-le-champ la proposition ; je priai M. du Bourg-la-Marque: de détachér trois Grenadiers pour escorter mes anglais jusqu’au camp des canadier5, où je me flattai de trouver des ressourcss pour remplir mes nouveaux engagemens ; ce digna officier répondit avec bonté à ma requête, Je me disposai à quitter le fort, lorsque le père de l'enfant so retrouva blessé d’un éclat

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de bombe et dans l'impossibilité de se secourir lui même ; il ne put qu'acquiescer avec plaisir aux dispositions que j'avais faites pour la sûreté de son fils. Je partis donc accompagné de mes anglais, sous la sauve-garde de trois grenadiers, Après deux heures d’une marche pénible, mais heureuse, nous arrivâmes au qartier où étaient logés les canadiens ; Je n’entreprendrai pas de vous rendre fidèlement la nouvelle circonstance qui couronna mon entreprise : il est des évèenemens qu’inutilement se flatterait-on de présenter au paturel. Nous étions à peine aux premières avenues du camp, lorsqu'un cri vif et animé vint subitement frapper mes oreilles ; était-ce de la douleur ? était-ce de la. joie ? C'était tout cela et plus encore ; car c'était la mère, qui de fort loin avait distingué son fils, tant les yeux de la tendresse maternelle sont éclairés. Elle accourut avec une précipitation qui dénotait ce qu’elle était à cet enfant. Elle l’arracha des mains de l'anglaise avec un empressement qui semblait désigner la crainte qu’elle avait qu'on ne le lui enlevât une seconde fois. Il est aisé de s’imaginer à quels transports de joie elle s’abandonna, sur-tout lorsqu'elle fut assurée et de la vie et de la liberté. de son mari, à qui elle croyait avoir fait les derniers adieux ; il ne manquait à leur bonheur que leur réunion. Je crus la devoir à la perfection de mon ouvrage.

Je repris la route du fort. Mes forces suffirent à peine pour m’y rendre : il était plus

d’une heure après midi, sans que j’eusse pris àucune nourriture. Aussi je tombai presqu’en défaillance en y arrivant, La politesse et ja charité de MM. les officiers français m’eurent bientôt mis en état de continuer la bonne œuvre. Jefis chercher l'anglais en question, mais Îes recherches fürent pendant plusieurs heures sans succès. Les douleurs de sa bles:

sure l'avaient obligé de se retirer dans le lieu le plus solitaire du fort, pour y prendre du repos ; on le trouva enfin. Je me disposais à l'emmener, lorsque son épouse et son fils reparurent. Las ordres avaient été donnés de ramasser tous les anglais dispersés dans les diftérens quartiers, au nombre de près de cinq cens, et de les conduire au fort, afin qu’on pût pouvoir plus sûrement à leur subsistance, en attendant qu’on püt les faire conduire à Orange ; ce qui fut heureusement exécuté quelques jours après. Les démonstrations de joie furent renouvelées svec encore plus d’épanchement qu'auparavant. Les femercimens ne me furent pas épargnés, non-seulement de la part des intéressés, mais encore de MM. les officiers anglais, qui eurent la bonté de me les réitérer plus d'une fois. Quant à leurs of: fres de service, elles ne m'ont flatté que par les s'ntimens d’où elles partaient. Un homme de mon état n’a aucune réconpense à attendre que de Dieu seul.

Je ne dois pas passer ici sous silence le prix qu'a eue de sa charité l’autre femme aaglaise qui s'était obligée à servir de mère à l'enfant

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en l'absence de la vraie mère ; la providence lui ménagea par l’entremise de M. Picquet le recouvrement du fils qui lui avait été injustemént ravi. Je restai encore quelques jours aux environs du fort, où mon ministère ne fut pas infructueux, soit envers quelques prisonniers, dont je fus assez heureux pout briser les fers, soit envers quelques officiers français dont l'ivresse sauvage menaça les jours, et que je vins à bout de mettre à couvert.

Telles ont été les circonstances de la malheureuse expédition qui a déshonoré la valeur que les sauvages avaient fait éclater durant tout le cours du siége, et qui nous a rendus onéreux jusqu’à leurs services. Ils prétendent la justifier. Les Abénakis, en particulier, par le droit de représailles, alléguant que plus d’une fois, dans le sein mème de la paix, ou dans des pourparlers, tels que celui de l’hiver passé, leurs guerriers avaient trouvé leurs tombeaux sous les coups de la trahison dans les forêts anglaises de l’Acadie, Je n’ai ni les lumières, ni les connaissances pour juger une nation, qui pour être notre ennemie, n’en est pas moins respectable par bien des titres. Je ne sache pas au reste, que dans le tissu de cette relation, il me soit échappé une seule particularité dont on puisse avec justice infirmer la certitude, encore moins pourrais-je me persuader que la malignité puisse découvrir un seul trait qui l’autorise à rejeter sur la nation française l’indignité de cet évènement.

On avait fait agréer aux sauvages le traité

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de la capitulation ; pouvait-on prévenir plus sûrement l'infraction ? |

On avait assigné aux ennemis, pour assurer leur retraite, une escorte de quatre cens hommes, dont quelques-uns même ont été la victime d’un zèle trop vif à réprimer le désordre ; pouvait-on plus efficacement empêcher l’inobservation du traité ?

Enfin, on est allé jusqu’à racheter à grands frais les anglais, et à les tirer à-prix d’argent des mains des sauvages ; de sorte que près de quatre cens sont à Québec, prêts à s’embarquer pour Boston. Pouvait-on plus sincèrement réparer la violation du traité ? Ces réflexions me paraissent sans réplique.

Les sauvages sont donc seuls responsables du violement du droit des gens: et ce n’est qu’à leur insatiable férocité et à leur indépendance,. qu’on peut en attribuer la cause. La nouvelle de cette fatale exécution, répandue dans les colonies anglaises, y a semé la désolation et l’effroi au point qu’un seul sauvage a bien osé pousser la témérité jusqu’à aller enlever des prisonniers presque aux, portes d’Orange, sans qu'on l'ait inquiété, ni dans son expédition, ni dans sa retraite. Aussi les ennemis n’ont-ils formé aucune entreprise contre nous dans les jours qui ont suivi la prise du fort. Rien cependant de plus critique pour nous que la situation où se trouvait alors l’armée française. Les sauvages, aux Abénakis et et aux Nipistingues près, avaient disparu dès le jour même de leur malheureuse expédition ; :

douze cens hommes étaient occupés à la démolition du fort ; près dé mille étaient employés à faire le transport des provisions immenses de bouche et de guerre dont nous nous étions emparés. A peine restait-il une poignée de gens pour faire tête à l'ennemi, s'il avait pris le parti de l'offensive. Sa tranquilité nous ournit les moyens de consommer notre ouvrage. Le fort George a été détruit et renversé de fond en comble, et les débris consumés par le feu. Ce ne fut que dans l'incendie, que nous comprimes la grandeur de la perte des ennemis. Il se trouva des casemates et des souterrains cachés remplis de cadavres, qui, pendant quelques jours, fournirent un nouvel aliment à l’activité des flammes. Pour notre perte, elle consiste dans vingt-un morts, dont trois sauvages, et dans environ vingt-cinq blessés. C’est tout, db : Kj Enfin, le jour de l’Assomption je remontai en bateau pour Montréal, par un temps des plus pluvieux et des plus froids. Ce voyage n’a été marqué que par la continuité. des oragès et des tempêtes, qui faillirent à submerger une de nos berges, À faire périr ses conducteurs. Mais les peines en ont été bien témpérées, nonseulement par la compagnie dès autres missionnaires, mais encore par celle de M. Fiesch, envoyé à Montréal en qualité d’ôtage. Cet officier, Suisse de ñaïssance, et autrefois au service de France, est un des plus honnêtes hommes qu’on puisse trouver. Il a servi dans son séjour au milieu de la Colonie, la nation

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à laquelle il est lié avec une fidélité digne de tous les éloges.

Arrivé à Montréal, je comptais y prendre un repos nécessaire ; mais les sauvages y multiplièrent si fort mes occupations, et toutes furent si peu consolantes que je hâtai mon départ pour ma mission. J'avais une raison de plus de me

resser ; il s'agissait d’acquitter la parole que j'avais donnée à MM. les officiers anglais, de ne point m'épargner dans ce village pour engager les sauvages à la restitution du reste des prisonniers, Il était temps d’y venir mettre la main à l'œuvre. Un de nos canadiens, échappé des prisons de la nouvelle Angleterre, ne tarissait point sur les mauvais traitemens qu'il y avait essuyés ; il rapportait même qu’un Abnakis, pris à l’action de M. de Dieskau, avait péri de faim cet hiver dans les prisons d'Orange. Cette nouvelle ébruitée aurait pu faire périr bien des innocens. Je suis venu à bout de l’ensevelir dans un silence profond, qui a favorisé le départ de tous les anglais injustement détenus dans les fers.

Voilà l’histoire fidèle de tous les évènements qui ont signalé la campagne qui vient de se terminer ; vous y avez vu avec satisfaction, que la valeur française s’y estsoutenue avec éclat, et a operé des prodiges : mais vous avez dû aussi vous apercevoir que les passions font partoutles mêmes ravages, et Que nOs sauvages, pour être Chrétiens, u’en sont pas plus irrépréhensibles dans leur conduite, Leur vie errante et vagabonde n’est pas une des moindres

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causes de leurs malheurs. Abandonnés à euxmêmes, et aux prises avec leurs passions, sahs être soutenus même par le secours d’aucun exercise extérieur de religion, ils échappent, durant la plus grande partie de l’année, aux empressemens du zèle le plus actif, qui, condamné durant ce long terme à la plus triste inaction, est réduit à ne pouvoir former en leur faveur que des vœux presque toujours inutiles et superflus. Peut-être le Dieu des miséricordes éclairera-t-il un jour ces malheureux, sur les dangers de leur étrange façon de vivre, et fixera-t-il leur instabilité et leurs courses ; mais si c’est là un évènement qu'il est bien permis à un missionnaire de souhaiter, il n’est pas en sa puissance de le ménager. J’ai l'honneur d’être, etc,

La lettre que l'on vient de lire, et qui est traduite en anglais dans le Maple Leaves, Join d’accuser chez le général français cruauté ou mème indifférence pendant les péripéties de cette effroyable journée, décèle une magnanimité, un dévouement que l'on est aise, mais non surpris, de rencontrer chez des hommes comme Montcalm et Levi. La raison d’être des massacres commis par les aborigènes, alliés des Français, à Oswego, au Fort George, à la bataille de Beauport en août

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