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ils pussent assouvir leur faim plus que canine, en dévorant les tristes restes du cadavre de leur ennemi. J’ai déjà dit que nous étions trois missionnaires attachés au service des sauvages. Durant toute la campagne, notre logement fut commun, nos délibérations unanimes, nos démarches uniformes, et nos volontés parfaitement conformes. Cette intelligence ne servit pas peu à adoucir les travaux insépre d’une course militaire. Après nous
tre concertés, nous jugeâmes tous que le respect dû à la majesté de nos mystères ne nous permettait pas de célébrer le. sacrifice de l’A-
neau sans tache dans le centre même de la
arbarie, D'autant mieux que ces peuples adonnés aux plus bizarres superstitions, pouvaient abuser de nos cp respectables cérémonies, pour en faire la matière ou même la:
décoration de leurs jongleries. Sur ce fondement, nous abandonnâmes ce lieu proscrit par tant d’abominations, pour nous enfoncer dans les bois. Je ne pus faire ce mouvement sans me séparer tant soit peu de mes Abnakis. J'y étais autorisé, ce semble ; j’eus nresque lieu cependant de regretter mon premier campement; vous en jJugerez par les suites. Je ne fus pas plutôt établi dans mon nouveau domicile, que je vis se renouveler dans les cœurs de mès Néophytes leur ardeur à s'approcher du Tribunal de la Pénitence. La foule en
rossit si fort, que j'avais peine à suflire à eur empressement. Ces occupations jointes:
aux autres devoirs de mon ministère, rempli-
rent si bien quelques-unes de mes journées, qu'elles disparurent presque sans que je m’en . aperçusse. Heureux si je n’eusse eu à me prêter qu’à de si dignes fonctions ! tout mon sang, ce n'aurait pas été trop pour payer ce bonheur : mais les consolations des ministres de Jésus-Christ ne sont pas durables ici-bas, parce que Îles succès des travaux entrepris our la gloire de leur maître ne le sont pas.
rop d’ennemis conspirent à les traverser, pour ne pas jouit enfin du triste triomphe d'y réussir. | | | Tandis que plusieurs de mes Abnakis ménageaïent en chrétiens leur réconciliation et leur grâce auprès du Seigneur, d’autres cherchaïent en téméraires à irriter sa colère ét à provoquer ses vengeances. La boisson est la passion favorite, le faible universel de toutes jes nations sauvages, et par malheur il n’est que trop de mains avides qui la leur versent, en dépit des lois divines et humaines. Il n’est pas douteux que la présence du missionnaire, par le crédit qu'il tient de son caractère, n’obvie à bien des désordres. Par les raisons que j'ai déduites plas haut, je m'étais un peu éloigné de mes gens ; j'en étais séparé par un petit bois. Je ne pouvais m'’aviser de le franchir de nuit pour aller observer si le bon ordre régnait dans leur camp, sans m’exposer à quelque sinistre aventure, non-seulement de Ja part des Iroquois attachés au parti anglais, lesquels, à la porte même du camp, avaient enlevé, quelques jours auparavant, la cheve-
fure à un de nos grenadiers, mais encore de . la part de nos idolâtres, sur lesquels l’expérience m'avait appris qu'on ne pouvait faire de fonds. Quelques jeunes Abnakis, joints à des sauvages de différentes nations, profitèrent de mon absence et des ténèbres de la nuit pour aller à la favsur du sommeil général, dérober à la sourdine de la boisson dans les tentes françaises. Une fois nantis de leur précieux trésor, ils se hâtèrent d’en faire usage, et bientôt les tôtes furent dérangées. L’ivressse sauvage est rarement tranquille, presque toujours bruyante. Celle-ci éclata d’abord par des chansons, par des danses, par du bruit, en un mot, et finit par des eoups. A la pointe du jour elle était dans le fort de ses extravagances ; ce fut la première nouvelle dont je fus servi à mon réveil. J’accourus promptement à l'endroit d’où partait le tumulte Tout était dans l'alarme et dans l’agitation. C’était l’euvrage desivrognes. Tout rentra bientôt dans l'ordre par la. docilité de mes gens. Je Îles pris sans façon par la mair: l’un après l’autre. Je les conduisis sans résistance dans leur tente, où je leur ordonnai de reposer.
Le scandale paraissait apaisé, lorsqu'un Horaïgan, naturalisé Abnakis, et adopté par la nation, renouvela la scène sur un ton un peu lus sérieux ; après s’être pris de parole avec un Iroquois, son compagnon de débauche, ils en vinrent aux mains. Le premier, beaucoup plus vigoureux, après avoir terrassé son adyersaire, fesait pleuvoir sur lui une
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grêle de coup, et qui plus est, lui déchirait les épautes à belles dents. Le combat était le plus échauffé lorsque i= les atteignis : je ne pouvais emprunter d':1;res secours que celui de mes mains pour séparer Îles combattans, les sauvages se redoutant trop mutuellement pour s’ingérer jumais, à quelque prix que cé soit, dans les disputes des uns et des autres. Mais mes forces ne répondaient point à la grandeur de l’entreprise, et le victorieux était trop animé pour relâcher sitôt sa proie. Je fus tenté de laisser ces furieux se punir par leurs mains de leurs eccès ; maïs je craïignais que la scène ne fût ensanglantée par la mort d’un des champions : je redoublai mes efforts ; à force de secouer l’Abnakis, il sentit enfin qu’on secouait ; il tourne alors la tête: co ne fut
u’avec bien de la peine qu’il me reconnut ; il ne se mit pas néanmoins À la raison ; il lui fallut quelques momens pour se remettre ; après quoi il donna à l’Iroquois le champ libre pour s’évader, dont celui-ci profita de bonne grâce.
Après avoir pris des mesures pour obvier aa renouement de la partie, je me retirai plus fatigué qu’on ne saurait croire, de la course aue je venais de faire ; mais il me fallut bientôt recommencer ; je fus averti qu’une troupe de mes guerriers assemblés sur Île rivage, autour des bateaux où était le dépôt des poudres, s'y amusait à faire le coup du fusil, en dépit de la garde, et au mépris même des ordres, ou plutôt des prières des officiers ; car
ne KA se le sauvage est son maître et son roi, et il porte par-tout avec lui son indépendance. Je n'avais pas pour cette fois à lutter contre l'ivresse ;. il ne s'agissait que de réprimer la jeunesse inconsidérée de quelques étourdis ; aussi la décision fut prompte. Imaginez-vous une foule d'écoliers qui redoutent leur maîtres. Teils furent à ma présence ces guerriers si redoutables : ils disparurent. à mon approche, au grand étonnement des français. À peine pusje en joindre un à qui je demandai, d’un ton d’indignation, s’il était las de vivre, ou s’il avait conjuré notre perte ? Il me répondit, d’un ton fort radouci : non, mon Père. Pourquoi donc, ajoutai-je, pourquoi allez-vous. vous exposer à sauter en l'air, et nous faire sauter nous-mêmes par l’embrasement des. poudres ?
Taxe-nous d’ignorance, répliqua-t-il, mais non de malice. Nous ignorions qu'elles fussent si près, Sans faire tort à sa probité, on pouvait suspecter la vérité de son. excuse ; mais c’était beaucoup qu’il voulût descendre à une justification, et plus encore qu’il voulût mettre fin à son dangereux badinage, ce qu’il exécuta sur-le-champ. , . , . . .
L’inaetion à laquelle je voyais, condamnés nos sauvages chrétiens, jointe à leur mélange ayec tant de nations idolâtres, me faisait trem- .bler, non pour la religion, mais pour leur conduite. Je soupirais après le jour où les préparatifs nécessaires pour l'expédition une fois consommés, on pourrait se mettre en. mouvement. L'esprit occupé, le cœur est plus en
sûreté, Il'arriva enfin ce moment si désiré.
M. le Chevalier de Lévi à la tête de trois mille hommes, avait pris la route par terre, le vendredi 29 de juillet, afin d’aller protéger la descente de l’armée, qui devait aller par eau. Sa marche n’éut aucune de ces facilités que fournissent en Europe ces grands chemins faits avec une magnificence royale pour la commodité des troupes. Ce fut d’épaisses forêts à percer, des montagnes escarpées à franchir, des mara 8 boueux à traverser. Après une marche forcée de toute une journée, c'était ‘ beaucoup si on se trouvait en avant de 8 lieues ; de sorte qu’il fallut cinq jours pour faire douze lieues. Sur ces obstacles, qu'on * avait bien prévus, le départ de ce corps avait précédé de quelques jours. Ce fut le dimanche que nous nous embarquâmes avec les sauvages seulement, qui pouvaient faire un gros dé 1,200 hommes alors, les autres étant partis par terre.
Nous n'eùmes pas fait 4 à 5 lieues sur Île Jac, que nous ‘aperçumes des marques sensi- “bles de notre dernière victoire : c'était des berges anglaises avandonnées, qui, après avoir flotté long-temps au gré des eaux et des vents, étaient enfin allées échouer sur la grève.
Mais le spectacle le plus frappant fut une assez grande quantité de cadavres anglais, étendus sur le rivage, ou épars ça et là dans les bois, ‘Les uns étaient hachés par morceaux, et presque tous étaient mutilés de la façon la plus affreuse. Que la guerre me parut un
fléau terrible ! Il aurait été bien consolant pour moi de procurer de ma main les honneurs de la sépulture à ces tristes restes de nos ennemis ; mais ce n’était que par condescendance qu’on avait débarqué dans cette anse, Ce fut un devoir et une nécessité pour nous de nous remettre incessamment en route, conformément aux ordres qui nous pressaient de nous rendre. Nous abordâmes sur le soir au lieu qui nous avait été assigné pour camper. C'était une côte semée de ronces et d’épines, qui était le repaire d'une multitude prodigieuse de serpens à sonnettes. Nos sauvages, qui leur donnèrent la chasse, en attrapèrent plusieurs qu’ils m'apportent,
Ce reptile venimeux, s’il en fût jamais, a une tête dont la petitesse ne répond pas à la grosseur de son corps ; sa peau est quelquefois régulièrement tachetée d’un noir foncée, et d’un jauñe pâle ; d’autres fois elle est entièrement noire. Il n’est armé d’aucun aiguillon, maïs ses dents sont extrêmement ai-
uës. Il a l’œil vif et brillant ; il porte sous a queue plusieurs petites écailles, qu’il enfle poNeeenens et qu’il agite violemment ’une contre l’autre, quand il est irrité. Le bruit qui en résulte a occasionné le nom sous Jequel il est connu. Son fiel boucanné est un spécifique contre le mal de dents, Sa chair, aussi boucannée et réduite en poudre, passe pour un excellent fébrifuge. Du sel .mâché et appliqué sur la plaie est un topique assuré contre ses morsures, dont le venin est si prompt,
qu’il donne la mort dans moins d’une heure.
Le lendemain, sur les quatre heures du soir, M. de Montcalm arriva avec le reste de l’amée. Il fallut nous remettre en route malgré un déluge de pluie qui nous inondait. Nous marchâmes presque toute . la nuit, jusqu'à ce que nous distinguâmes le camp de M. de Lévi ; à trois feux placés en triangle sur la croupe d’une montagne. Nous fimes halte .
dans cet endroit, où l’on tint un conseil général, après lequel les troupes de terre se inirent de nouveau en marche vers le fort George, distant seulement de quatre lieues. Ce ne fut que vers le midi que nous remontâämes en canot. Nous nagions lentement pour donner le temps aux bateaux chargés de l'artillerie de nous suivre. Il s’en fallait bien qu’ils le pussent. Sur le soir nous avions plus d’une grande lieue d'avance. Cependant, comme nous étions arrivés à ‘une paie dont nous ne pouvions doubler la pointe sans nous découvrir entièrement aux ennemis, nous nous déterminâmes, en attendant de nouveaux ordres, à y passer la nuit. Elle fut marquée par une petite action, qui fut le prélude du siège.
Sur les onze heures, deux berges parties du fort parurent sur le lac. Elles naviguaient avec une assurance et une tranquillité dont elles ne tardèrent pas à revenir. Un de mes voisins, qui veillait pour la sûreté générale, les distingua dans un assez grand éloignement. La nouvelle fut Ron tous les sauvages, et les préparatifs pour les recevoir,
terminés avec une promptitude et un silence admirables. Je fus sommé. dans l’instant de pouvoir à ma sûreté, en gagnant la terre, et de là l’intérieur des bois. Ce ne fut point par une bravouve déplacée dans un homme de, mon état que je fis la sourde oreille à l’avis qu’on avait la bonté de me, donner ; mais je ne le croyais pas sérieux, parce. que je croyais. avoir des titres pour suspecter la vérité de la nouvelle. Quatre cens bateaux ou canots, qui couvraient depuis denx jours la surface des eaux du lac Saint-Sacrement, formaient un attirail trop considérable pour avoir pu échapper aux yeux attentifs. et éclairés d’un ennemi. Sur ce principe, j'avais peine à me persuader que deux berges eussent la témérité, je ne dis pas de se mesurer, mais de se présenter devant des forces si supérieures ; je. raisonnais, et il me fallait qu’ouvrir les yeux. Un de. mes amis, spectateur de. tout, m'avertit encore, d’un ton trop sérieux, pour ne pas, me rendre, que j'étais, déplacé. Il avait raison. Un bateau assez vaste réunissait. tous les missionnaires. On y avait mis une tente pour nous mettre à l’abri des injures de l'air, pendant les ‘nuits assez froides dès-lors sous ce climat ; ce pavillon, ainsi dressé, formait en lair une espèce d’ombrage qu’on découvrait aisément à la lueur des étoiles. Curieux de s’éclaircir, c'était à-peu-près la même chose. Peu, en effet, l’auraient échappée, si, par. bonheur pour eux, une petite aventure ne, nous eût trahis quelques momens trop tôt. Un des.
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moutons de notre armée se prit à béler : à ce cri, qui décelait l’embuscade, les ennemis tournèrent face, firent route vers le rivage opposé, et forcèreut de rames pour s’y sauver à Ja faveur des ténèbres et des bois. (Cette manœuvre aussitôt reconnue, que faire { Douze cens sauvages s’ébranlèrent, et volèrent à leur poursüite avec des hurlemens aussi effrayans par leur continuité que par leur nombre. Cependant des deux côtés on sembla d’abord se respecter ; par un seul coup de fusil ne fut lâché. Les agresseurs n’ayant pas eu le temps de se former, craignaient de se tuer mutuellement, et voulaient, d’ailleurs, des prisonniers. Les fugitifs employaient plus :
utilement leurs bras à accélérer leur fuite.
Ils touchaient presqu'au terme, lorsque les sauvages, qui s’äperçurent que leur proie échappait, firent feu. Les anglais, serrés de trop près par quelques canots avant-couteurs, furent obligés d'y répondre. Bientôt un silence sombre succéda à tout ce fracas. Nous étions dans l’attente d’un succès, lorsqu'un faux brave s’avisa de se faire honneur dans l’histoire fabuleuse du combat, auxquel il n'avait sûrement pas assisté. Il débuta par assurer que l’action avait été meurtrière pour les Abnakis. C’en fut assez pour me mettre en action. Muni des Saintes-Huiles, je me jetai avec précipitation dans un canot pour aller au-devant des combattants. Je priais à chaque instant mes guides de faire diligence. Il n’en était pas besoin, du moins pour moi. Je fis
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rencontre d’un Abnakis, qui, mieux instruit, parce qu’il avait été plus brave, m’apprit que cette action si meurtrière s'était terminée à un Nipistingue tué et un autre blessé à l’abordage. Je n’attendis pas le reste de son réçit ; je me pressai d’aller rejoindre nos gens pour céder ma place à Mathavet, missionnaire de la nation Nipistingue. J’arrivais par eau, lorsque M. de Montcalm, qui, au bruit de la mousqueterie, avait pris terre un peu audessous, arriva à travers les bois ; il apprit que je venais de la découverte, et s’adressa à mot pour être mieux au fait : mon Abnakis, que je rappelai, lui fit un court récit du combat.
L’abscurité de la nuit ne permettait pas de savoir le nombre des morts ennemis ; on s’était saisi de leurs berges ; et on leur avait fait trois prisonniers. Le reste errait à l’aventure dans les bois : M. de Montcalm, charmé de ce détail, se retira pour aller aviser, avec sa prudence accoutumée, aux opérations du lendemain. | Le jour-commençait à peine à paraître, que la partie de la nation Nipistingue procéda à la cérémonie des funérailles de leur frère, tué sur la place dans l’action de la nüit précédente, et mort dans les erreurs du paganisme, Ces obsèques furent célébrées avec toute la pompe et l'appareil sauvage. Le cadavre avait été paré de tous les ornemens, ou plutôt surchargé de tous les atours que la plus originale vanité puisse mettre en œuvre dans des conjonctures assez tristes par elle-
mêmes : colliers de porcelaine, bracelets d’argent, pendans d'oreilles et de nez, habits magnifiques ; tout lui avait été prodigué , on avait emprunté le secours du fard et du vermillen pour faire disparaître, sous ces couleurs éclatantes, la pâleur de la mort, et pour donner à son visage un air de vie qu'il n’avait pas. On l’avait oublié aucune des décorations d’un militaire sauvage : un hausse-col, lié avec un ruban de feu, pendaïit négligement sur sa poitrine ; le fusil appuyé sur son bras, le casse-tête à la ceinture, le calumet à la bouche, la lance à la main, la chaudière remplie à ses côtés. Sous cette attitude guerrière et animée on l'avait assis sur une éminence revètue de gazon, qui lui servait de lit de parade. Les sauvages rangés en cercle autour de ce cadavre, gardèrent pendant quelquesques momens un silence sombre, qui nimitait pas mal la douleur. L’Orateur le rompit en prononçant l’oraison funèbre du mort ; ensuite succédèrent les chants et les danses, accompagnés du son des tambours de basque, entourés de grelots. Dans tout cela éclatait je ne sais quoi de lugubre qui répondait assez à une triste cérémonie. Enfin, le convoi funèbre fut terminé par l’inhumation mort, auprès duquel on eut bien soin d’enterrer une bonne provision de vivres, de crainte sans doute que, par le défaut de nourriture, il ne mourût une seconde fois. Ce n’est point en témoin oculaire que je parle ; la présenco d’un missionnaire ne cadrerait guère avec ces
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sortes de cérémonies, dictées par la supetstition, et adoptées par une stupide crédulité ; je tiens ce récit des spectateurs.
Cependant la baie dans laquelle nous avions mouillé, retentissait de toutes parts de bruits de guerre.. Tout y était en mouvement et en action. Notre artillerie, qui consistait en trente deux pièces de canons et cinq mortiers, posés sur des plates-formes, qui étaient assises sur des bateaux amarrés ensemble, défila la première, En dépassant la langue de terre qui nous dérobait à la vue de l’ennemi, on eut soin de saluer le fort par une décharge générale, qui ne fut d’abord que de pure cérémonie, mais qui en annonçait de plus. sérieuses. Le reste de la plus petite flotte suivit, mais lentement. Déjà un gros de sauvages avait assis son camp sur les derrières du fort George, ou sur le chemin du fort Lydis, pour couper toute communication entre les deux fort anglais. Le corps de M. le Chevalier de Levi occupait les défilés des montagnes, qui conduisaient au lieu projeté de notre débarquement. À la faveur de ces mesures si sages, notre descente se fit sans opposition, à une bonne demi-lieue au dessous du fort. Les ennemis avaient trop affaire chez eux pour entreprendre d’y venir former des obstacles. Ils ne s’attendaient à rien moins qu’à un siége.
Je ne sais trop de quel principe partait leur confiance. Les environs de leurs forts étaient occupés par une multitude de tentes encore toutes dressées à notre arrivée. On y remar-
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quait tne quantité de baraques propres à favoriser les assiégeans. Il fallut nettoyer ces dehors, détendre les tentes, brûler les baraques ; ces mouvemens ne purent se faire sans essuyer bien des décharges de la part des sauvages, toujours attentifs à profiter des avantages qu’on leur donne. Leur feu aurait été bien plus meurtrier, si un autre objet n’eût attiré une partie de leur attention. Des troupeaux de bœufs et de chevaux, qu’on n'avait pas eu le temps de mettre à couvert, erraïient dans les bas-fonds, situés au voisinage du fort. Les sauvages se firent d’abord une occupation de donner la chasse à ces animaux ; cent cinquante bœufs tués ou pris, et cinquante chevaux furent d’abord les fruits de cette petite guerre ; maïs ce n'était là que comme les préliminaires et les dispositifs du siége. | |
e fort George était un carré flanqué de quatre bastions ; les courtines en étaient fraisées, les fossés creusés à la profondeur de dix-huit à vingt pieds, l’escarpe et la contreescarpe étaient talutées de sable mouvant ; les murs étaient formés de gros pins terrassés et soutenus par des pieux extrémement massifs, d’où il résultait un terre-plein de quinze à dix-huit pieds qu’on avait eu soin de sabler tout-à-fait. Quatre à cinq cens hommes Île défendaient à l’aide de dix-neuf canons, dont deux de trente-six, les autres de moindre calibre, et de quatre à cinq mortiers. La place n'était protégée par aucun autre ouvrage 6x*
térieur que par un rocher fortifié, revêtu de palissades assurées par des monceaux de ne La garnison en était de dix-sept cens
ommes, et rafraîchissait sans cesse celle du fort. La principale défense de ce retranchement consistait dans son assiette qui dominait tous les environs, «et qui n’était accessible à l'artillerie que du côté de la place, à raison des montagnes et des marais qui en bordaient les différentes avenues. Tel était le fort George, selon les connaissances qui j'ai prises sur les lieux après la reddition de la place ; ïl n’était pas possible de linvestir et de lui boucher entièrement tous les passages. Six mille français ou canadiens et dix-sept cens sauvages, qui fesaiont toutes nos forces, ne répondaient point à l’immensité du terrain qu’il aurait fallu embrasser pour y parvenir. À peine vingt mille hommes auraient-ils pu y suffire. Les ennemis jouirent donc toujours d’une porte de derrière pour se glisser dans les bois, ce qui aurait pu leur servir d'une utile ressource, s'ils n'avaient pas eu en tête des sauvages ; maïs rarement échappe-t-on de leur mains par cette voie. Leurs quartiers étaient d’ailleurs placés sur le chemin Lydis, fort au voisinage des bois, et où ils battaient si souvent l’estrade, que ç’aurait été bien aventurer sa vie que d’y chercher un asile. A peu de distance étaient logés les canadiens postés sur le sommet des montagnes, et toujours à portée de leur donner la main. Enfin les troupes réglées venues de France, à qui pro-
prement appartenaient les travaux du siége, occupaient la lisière des bois fort près du terrain où devait s'ouvrir la tranchée ; suivait le camp dé réserve, muni de forces suffisantes pour le mettre à couvert de toute insulte.
Ces arrangements pris, M. le Marquis de Montcalm fit porter à l'ennemi des propositions qui lui auraient épargné bien du sang et. bien des larmes, si elles eussent été acceptées. Voici à peu-près en quels termes était conçue la lettre de sommation qui fut adressée à M.
Moreau, commandant de la place, au nom de Sa Majesté Britanmique. Monsieur, j'arrive avec des forces suffisantes pour emporter la place que vous tenez, et pour couper tous les secours qui pourraient vous venir d’ailleurs ; je compte à ma suile une foule de nations sauvages que la moindre effusion de sang pourrait aigrèr au point de les arracher pour toujours à tous sentimens de modération et de clémence. L'amour de l'humanité m'engage à vous sommer de vous rendre dans un temps où il ne me sera pas impossible de les faire condescendre à une composition honorable pour vous et utile pour tous, J'ai, etc. signé, Montcalm.
Le porteur de la lettre fût M. Fontbrane, Aide de camp de M. de Levi. Il fut accueilli par MM. les officiers anglais, dont plusieurs étaient de sa connaissance, avec une politesse et des égards dont les lois de l'honneur ne dispensent personne, quand il fait la guerre en honnête homme. Maïs cette favorable D € tion ne décida de rien pour ka reddition de la
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place, ily parut par la réponse. La voici :
Monsieur le Général Montcalm, je vous suis obligé en particulier des offres gracieuses que vous me failes : mais je ne puis accepter : je crains peu la barbarie. J'ai d'ailleurs sous mes ordres des soldats déterminés comme moi à périr ou à vaincre. J'ai, etc., signé, Moreau (Munro). La fierté de cette réponse fut bientôt publiée au bruit d’une salve générale de l'artillerie ennemie. Il s’en fallait bien que nous fussions en état de riposter sur-le-champ. Avant que de venir à bout d'établir une batterie, il fallait transporter nos canons l’espace d’une bonne demi-lieue à travers les rochers et les bois. Grâce à la voracité des sauvages, nous ne pouvions emprunter pour cette manœuvre le secours d'aucune de nos bêtes de somme.
Ennuyés, disaient-ils, de la viande salée, ils n'avaient point fait de difficulté de s’en saisir et de s’en régaler quelques jours auparavant sans consulter autre chôse que leur appétit ; mais au défaut de ce secours, tant de bras animés par le courage et par le zèle envers le souverain, se prêtèrent de si boune grâce au travail, que les obstacles furent bientôt applanis et vaincus, et l'ouvrage porté à sa perfection. Durant tous ces mouvemens, j'étais logé sg de l'Hôpital où j’espérais d’être à portée de donner aux mourans et aux morts les secours de mon ministère. J’y demeurai quelques temps sans avoir la moindre nouvelle de mes sauvages. Ce silence m’inquiétait ; j'avais une grande envie de les assembler en-
core une fois pour profiter des périlleuses con: jectures où ils étaient, et pour les amener tous, s’il était possible, à des sentimens avoués par la religion. Sur cela je pris le parti de les aller chercher. Le voyage avait ses difficultés et ses périls, outre sa longueur ; il me fallut passer au voisinage de la tranchée, où un soldat occupé à admirer le prodigieux., effet d’un boulet de canon sur un arbre, fat bientôt lui: même, à quelques pas de moi, la victime de son indiscrétion. En fesant ma route, je vous avouerai que je fus frappé de l’air dont se portaient les français et les canadiens aux travaux pénibles et hasardeux auxquels on les occupait. A voir la joie avec laquelle ils transportaient à la tranchée les fascines et les gabions, vous les auriez pris pour des gens invulnérables au feu vif et continuel de l'ennemi. Une pareille conduite annonce bien de la bravoure et bien de l’amour pour la patrie ; aussi est-ce là le caractère de la nation. Je parcoürus tous les quartiers, sans rien trouver que quelques pelotons d’Abnakis dispersés cà et là ; de sorte que je fus de retour de ma course, sans avoir d'autre mérite que celui de la bonne volônté, Ainsi éloigné de mes gens, je ne pus guères Jeur être de grande utilité ; mais mes services y furent du moins de quelque usage en faveur d’un prisonnier Moraigan dont la nation est dans les intérêts, et presque totalement sous la domination de l’Angleterre. C'était un homme dont la figure n'avait assurément rien de revenant et de gracieux. Une tôte énorme
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par sa grosseur avec de petits yeux, une corpulence épaisse et massive jointe à une taille raccourcie, des jambes grosses et courtes ; tous ces traits et bien d’autres lui fournissaient, sans contredit, de justes titres pour avoir place parmi les hommes difformes ; mais pour être disgracié de la nature, il n’en était pas moins homme, c’est-à-dire, qu'il n’avait pas moins droit aux attentions et aux égards de la charité chrétienne ; il n’était pourtant que trop la victime autant de sa mauvaises mine, que de sa malheureuse fortune. Il était lié à un tronc d’arbre, où sa figure grotesque attirait la curiosité des passans ; les huées ne lui furent pas d’abord épargnées, maïs les mauvais traitemens vinrent après, jusques là, que d’un soufflet rudement appliqué, on lui arracha presque un œil de la tête. Ce procédé me révolta ; je vins aux secours de l’affligé, d’auprès de qui je chassai tous les spectateurs avec un ton d’autorité que je n'aurais sans doute osé jamais prendre si j'avais été moins sensible à son malheur. Je fis sentinelle à ses côtés une partie de la journée ; enfin jo fis si bien que je vins à bout d’intéresser les sauvages (ses maîtres) en sa faveur, de sorte qu’il ne fut plus besoin ds ma présence pour le dérober à la persécution. Je ne sais s’il fut trop sensible à mes services ; du moins un coup d’œil sombre fut tout ce que j'en tirai ; mais indépendamment de la religion, j'étais trop payé par le seul plaisir d’avoir secouru un malheureux, Il ne manquait pas de gens
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dont le sort était aussi à plaindre. Chaque jour l'activité et la bravoure sauvage multies les prisonniers, c’est-à-dire, les misérables. l n'était pas possible à l’ennemi de faire un pas hors de la place, sans s’exposer, ou à la captivité, ou à la mort, tant les sauvages étaient alertes. Jugez-en par ce seul récit, Une femme anglaise s'avisa d’aller ramasser des herbages dans les jardins potagers presque contigus aux fossés de la place. Sa hardiesse lui coûta cher : un sauvage, caché dans un quarré de choux, l’aperçut, et avec son fusil, la coucha sur le carreau. Il n’y eut jamais moyen que les ennemis vinssent enlever son cadavre, le vainqueur toujours caché fit sentinelle tout le jour, et lui enleva la chevelure. | Cependant toutes les nations sauvages s’ennuyaient fort du silence de nos gros fusils ; c’est ainsi qu’ils désignent nos canons : il leur tardait de ne plus faire seuls les frais de la guerre, de sorte que pour les contenter, il fallut hâter la tranchée, et y dresser notre première batterie. La première fois qu’elle joua, ce furent des cris de joie, dont toutes les montagnes retentirent avec fracas. Ilne fut pas nécessaire, durant tout le cours du siége, de se donner de grands mouvemens pour être instruits du succès de notre artillerie. Les cris des sauvages en portaient à tous les momens la nouvelle dans tous les quartiers. Je pensai sérieusement à quitter le mien ; l’inaction où j'y étais condamné, à raison de l'éloignement
de mes Néophytes, m'y détermina ; maïs nous eûmes, avant ce changement, une vive alarme à essuyer. Les fréquens voyages que les ennemis avaient faits pendant le jour vers leurs bateaux, avaient donné à soupçonner qu’ils préparaient quelques grands coups. Le bruit se répandit que leur dessein étaient de venir incendier nos munitions de bouche et de guerre. M. de Launay, Capitaine des Grenadiers dans un régiment de France, fut proposé pour veiller à la garde des bateaux qui en étaient les dépositaires. Les dispositions qu'il avait faites en homme du métier, firent presque regretter que les ennemis ne se fussent pas montrés. Ces alarmes dissipées, je rejoignis mes Abnakis, pour ne pius m'en séparer dans tout le cours de la campagne. Il ne se passa aucun évènement remarquable durant quelques jours, que la promptitude et la célérité âvec laquelle les ouvrages de la tranchée s'avangaient, La seconde batterie fut établie dans deux jours. Ce fut une nouvelle fête que Jes sauvages célébrèrent à la militaire. Ils étaient sans cesse autour de nos canonniers, dont ils admiraient la dextérité, Mais leur admiration ne futai oisive, ni stérile, Ils voulurent essayer de tout pour se rendre plus utiles. Ils s'avisérent de ‘devenir canonnigrs ; un entr’autres se distingua : après avoir pointé luimême son canon, il donna juste dans yn angle rentrant, qu'on lui assigna pour but, Mais il se défendit de réitérer, malgré, les sollicitations des français, alléguant, pour raison de son re-
fus, qu'ayant atteint dès son essai le degré de perfection auquel il pouvait aspirer, il ne devait plus hasarder sa gloire dans une seconde tentative. Maïs ce qui fut le sujet de leur principal étonnement, ce fut ces divers boyaux qui formant les différentes branches d’une tranchée, sont autant de chemins souterrains si utiles pour protéger les assiégeans contre le canon des assiégés. Ils examinèrent, avec un avide curiosité, la manière dont nos grenadiers français s’y prenaient pour donner à ces sortes d'ouvrages le degré d'achèvement qu'ils exigent. Instruits par leurs yeux, ils exercèrent bientôt leurs bras à la pratique. On les vit armés de pêles et de pioches, tirer un boyau de tranchée vers le rocher fortifié, dont l’attaque leur était échue en partage. Ils le poussérent si avant, qu'ils furent bientôt à la portée du fusil. M. de Villiers, frère de M. de Jumonville, officier, dont le nom seul est un éloge, profita de ces avances pour venir à ia tête d’un corps de canadiens, attaquer les re-
tranchements avancés. L'action fut vive, long-
temps disputée et meurtrière pour les enne-
mis. Îls furent chassés de leurs premiers
postes, et il est à présumer que les grands retranchemens auraient été emportés ce jour-là même, si leur prise eût dû décider de la reddition de la place. Chaque jour était signalé par quelque coup d’éclat de la part des français, des canadiens et des sauvages.
Cependant les ennemis se soutenaient toujours par l'espérance d’un prompt secours.
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Une petite aventure, arrivée dans ces conjonctures, dut bien diminuer leur confiance.
os découvreurs rencontrèrent dans les bois trois courriers partis du Fort Lydis ; ils tuèrent le premier, prirent le second, et le troisième se sauva par sa légèreté à la course. On se saisit d’une lettre insérée dans une balle creusée, si bien cachée sur le corps du défunt, qu’elle aurait échappé aux recherches de tout autre qu’à celles d’un militaire qui se connait à ces sortes de ruses de guerre, La lettre était signée du commandant du fort Lydis, et adressée à celui du fort George. Elle contenait en substance la déposition d’un canadien, fait prisvuuier la première nuit de notre arrivée. Suivant sa déclaration, notre armée se montait à onze mille hommes, et le corps de nos sauvages à deux mille ; et notre artillerie était des plus formidables. Il y avait du mécompte dans cette supputation. Nos forces y étaient amplifiées bien au delà du vrai. Cette erreur ne doit point cependant s’attribuer à la fraude et à la supercherie, qui, quoiqu'utiles à la patrie, ne sauraient se justifier au tribunal de ’honnète homme le plus passionné et le plus national. Jusqu’à cette guerre, les plus nombreuses armées du Canada n'avaient guères passé huit cens hommes ; la surprise et l’étonnement grossissaient les objets à des yeux peu accoutumés à en apercevoir de considérables, J'ai été témoin, dans le cours de la campagne, de méprises bien plus grandes en ce genre.
Le commandant de Lydis çoncluait sa lettre
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par avertir son collégue que les intérêts du roi son maître ne lui permettant pas de dégarnir sa place, c'était à lui à capituler, et à se ménager les conditicns les plus avanta-
euses. M. de Montcalm ne crut pas pouvoir aire un meilleur usage de cette lettre, que de la faire remettre à son adresse par celui des courriers même qui était tombé vivant entte nos mains. Il en reçut de l'officier anglais des remerciments accompagnés de la modeste prie de vouloir bien lui continuer SE Hp es mêmes politesses. Un pareil compliment, ou tenait du badinage, ou promettait une longue résistance. L'état actuel de la place ne le présageait pas. Une partie de ses batteries démontées et hors de service par le succès des
nôtres, la frayeur répandue par les assiégés, qu’on ne rendait plus soldats qu’à force de leur verser du rhum, enfin les désertions fréquentes annonçaient la chûte prochaine. Telle était du moins l'opinion générale des déserteurs, dont la foule aurait été tout autrement considérable qu’elle n’était, si les armes sauvages n'avaient multiplié les périls de la désertion.
Parmi ceux qui vinrent se rendre à nous, il en fut un, sujet d’une république voisine, et notre filèle alliée, qui me procura la douce consolation de lui préparer les voies à sa prochaine réconciliation à l'Eglise. J’allai le visiter à l'hôpital, où ses blessures le détenaient, Dès, l’entrée de la conversation, je compris qu’il n’était pas difficile de faire goûter à un bon esprit les dogmes de la véritable religion,
dès que le cœur était dans une situation à ne plus être trop sensible 4ux trompeuses douceurs des passions humaines,
J'étais à peine de retour de cette course, qui m'avait coûté une marche de trois lieues, dont les peines me furent bien adoucies par les motifs qui l’animèrent, et par les succès qui la couronnèrent, que j’aperçus un mouvement général dans tous les quartiers de notre camp. Chaque corps s’ébranlait, français, canadiens et sauvages, tous se préparaient à combattre : le bruit de l’arrivée du secours tant attendu de l’ennemi, produisait cette subite et générale évolution. Dans ces momens d'alarme, M. de Montcalm, avec un sang-froid qui décide le Général, pourvut à la sureté de nos tranchées, au service de nos batteries ; et à la défense de nos bateaux. Il partit ensuite pour aller se remettre à la téte de l'armée.
J'étais assis tranquillement à la porte de ma tente, d'où je voyais défiler nos troupes, lorsqu'un Abnakis vint me tirer de ma tranquillité. Il me dit sans façon : Mon père, tu nous a donné parole, qu'au péril de ta vie même, tu ne balancerais pas à nous fournir les secours de ton ministère ; nos blessés pourraient-ils venir te chercher ici à travers les
. montagnes qui te séparent du lieu du combat ?
nous partons et nous attendons l'effet de tes promesses. Une apostrophe si énergique me fit oublier mes fatigues. Je doublai le pas, fe perçai au-delà des troupes réglées : enfin après
une marche forcée, j’arrivai sur une terre, où mes gens, à la tête de tous les corps, attendraïent le combat, Je députai sur-le-champ quelques-uns d’entr’eux, pour rassembler ceux qui étaient dispersés. Je me préparais à leur suggérer les actes de religion propres de la circonstance, et à leur donner une absolution générale à l’approche le l'ennemi : maïs ils ne parurent point. M. de Montcalm, pour ne pas perdre le prix de tant de démarches, s’avisa d'un stratagème qui aurait pu faire naître l’occasion d’une action que nous étions venus chercher à si grands frais : il se proposa d’ordonner aux français et aux canadiens de se livrer mutuellement un combat simulé. Les sauvages cachés dans les bois devaient faire face aux ennemis, qui ne Sd pas de faire une vigoureuse sortie. L’expédient exposé à nos [roquois, fut d’une invention admirable ; mais ils se retranchèrent eur ce que le jor: était trop avancé. Le reste des sauvages eut beau appeler de ce jugement, l’excuse fut jugée de mise et acceptée ; ainsi chacun s’en retourna dans son dé sans avoir vu autre chose que l’appareil d’un combat. Enfin le lendemain, veille de la Saint-Laurent, le septième jour de notre arrivée, la tranchée poussée jusqu'aux jardins, on se disposait à établir notre troisième et dernière batterie. La proximité du Fort fesait espérer que, dans trois ou quatre jours, ou pourrait donner un assaut général, à la faveur d’une brèche raisonnable, mais les ennemis nous en épargnè-
rent la peine. et les dangers ; ils, arborèrent pavillon français, st demandèrent à capituler.
Nous touchons à la reddition de 1x place, et à la sanglante catastrophe qui l’a suivie. Saus doute que tous les coins de l'Europe ont retenti de cette triste scène, comme d’un attentat dont l’odieux rejaillit peut-être sur la nation, et la flétrit. Votre équité’ va juger dans le moment, si une imputation si criante porte sur d’autres principes que sur l’ignorance ou la malignité. Je ne rapporterai que des faits d’une publicité et d’une authenticité si incontestables, que je pourrais, sans crainte d’être démenti, les appuyer du témoignage même de MM. les officiers anglais qui ont été les témoins et les victimes. M. le Marquis de Montcalm, avant que. d'entendre à aucune composition, jugea devoir prendre Pavis de toutes les nations sauvages, afin de les adoucir par cette condescendance, et de rendre ininviolable le traité par leur agrément. Il en fit assembler tous les chefs, à qui il communiqua les conditions de la capitulation, qui accordaient aux ennemis le droit de sortir de la pince avec tous les honneurs de la guerre, et eur imposait, avec l'obligation de ne point servir, de dix-huit mois contre Sa Majesté Très-Chrétienne, celle de rendre la liberté à tous les canadiens, pris dans cette guerre.
Tous ces articles furent universellement applaudis : muni du sceau de l'approbation générale, le traité fut signé par les généraux des deux couronnes. En conséquence l’armée
française en bataille s’avança vers la place,
our en prendre possession au nom de Sa
ajesté Très-Chrétienne ; tandis que les troupes anglaises rangées en bel ordre, en sortaient pour aller se reénfermer jusqu’au lendemain dans les retranchements. Leur marche ne fut marquée par aucune contravention au droit des gens. Mais les sauvages ne tardèrent pas à y donner atteinte. Pendant le cérémonial militaire, qui accompagna la prise de possession, ils avaient pénétré en foule dans la place par les embrasures de canons pour procéder au pillage qu’on était convenu de leur livrer, mais ils ne s’en tinrent pas à piller: il était resté dans les casemates quelques malades, à qui leur état n’avait pas permis de suivre leurs compatriotes dans l’honorable retraite accordée à leur valeur. Ce furent là les victimes sur lesquelles ils se jetèrent impitoyablement, et qu’ils immolèrent à leur cruauté. Je fus témoin de ce spectacle. Je vis un de ces barbares sortir des casemates, où il fallait rien moins qu'une insatiable avidité de sang pour entrer, tant l'infection qui en exbalaït était insupportable. Il portait à la main une tête humaine, d'où découlaient des ruisseaux de sang, et dont il fesait parade comme de la plus belle capture dont il eût pu se saisir.
Ce n’était là qu'un bien léger prélude de la cruelle tragédie du lendemain. Dès le grand matin les sauvages se rassemblèrent autour des retranchemens. Ils débutèrent par demander aux anglais les marchandises, provi-
sions, toutes les richesses en un mot que leurs yeux intéressés pouvaient apercevoir : mais c'était des demandes faites sur un ton à annoncer un coup de lance pour prix d’un refus. On se désaisit, on se dépouilla, on se réduisit à rien pour acheter au moins la vie par ce dépouillement universel. Cette condescendance devait adoucir les esprits ; mais le cœur des sauvages ne semble pas fait comme celui des autres hommes : vous diriez qu'il est, par sa nature, le siége de l’inhumanité. Ils n'en furent pas moins disposés à se porter aux plus dures extrémités. Le corps de quatre cens hommes de troupes françaises, destiné à protéger la retraite des ennemis, arriva et se ranger en haïe. Les anglais commencèrent à défiler. Malheur à tous ceux qui fermèrent la marche, ou aux traîneurs que l’indisposition ou quelqu’autre raison séparait tant soit peu de la troupe. Ce furent autant de morts dont les cadavres jonchèrent bientôt la terre, et couvrirent l’enceinte des retranchemens. Cette boucherie qui ne fut d’abord que l’ouvrage de quelques sauvages, fut le signal qui fit de presque tous autant de bêtes féroces. Ils déchargeaïent à droite et à gauche de grands coups de haches à ceux qui leur tombaient sous la main. Le massacre ne fut cependant pas de durée, ni aussi considérable que tant de furie semblait le faire craindre ; il ne monta guère qu’à quarante à cinquante hommes. La patience des anglais qui se contentaient de plier leur tête sous le fer de leurs bourreaux,
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Pappaisa tont-à-coup, mais elle ne les amena as à La raison ot à l'équité. En poussant toujours de grands cris, ils se mirent à faire des prisonniers.
J’arrivai sur ces entrefaites. Non, je ne crois pre qu'on puisse être homme et être insensile dans de si tristes conjonctures. Le fils enlevé d’entre les bras du père, la fille arrachée du sein de sa mère, l'époux séparé de l’épouse, des officiers dépouillés jusqu'à la chemise, sans respect pour leur rang et pour la décence, une foule de malheureux qui courent à l'aventure, les uns vers les bois, les autres vers les tentes françaises, ceux-ci vers le fort, ceux-là vers tous les lieux qui semblaient leur romettre un asile : voilà les pitoyables objets qui se présentaient à mes yeux ; cependant les français n'étaient pas spectateurs oisifs et insensibles de la catastrophe. M. le Chevalier de Lévi courait par-tout où le tumulte paraissait le plus échauffé pour tâcher d'y remédier, avec un courage animé par la clémence si naturelle à son illustre sang, Il affronta mille fois-la mort à laquelle, malgré sa naissance et ses vertus, il n'aurait pas échappé, si une providence particulière n'eut veillé à la sûreté de ses jours, et n'eut arrêté les bras sauvages déjà levés pour le frapper, Les officiers français et les canadiens imitè< rent son exemple avec un zèle digne de l’humanité qui a toujours caractérisé la nation ; mais le gros de nos troupes, occupé à la garde de nos batteries et du fort, était, par cet éloi-
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gnement, hors d'état de leur prêter mainforte. Do quelle ressource pouvaient être quatre cens hommes contre environ quinze cens sauvages#furieux, qui ne nous distinguaient pas de l’ennemi ? Un de nos sergens qui s’était opposé fortement à leur violence, fut renversé par terre d’un coup de lance. Un de nos officiers français, pour prix du même zèle, avait reçu une large ‘lessure qui le conduisit aux portes du tombeau ; d’ailleurs, dans ces momens d’alarmes, on ne savait de quel côté tourner. Les mesures qui semblaient le plus dictées par la prucence aboutissaient à des fins désastreuses et sinistres.
- M. de Montcalm, qui ne fut instruit que tard à raison de l’éloignement de sa tente, se porta au premier avis vers le lieu de la scène avec une célérité qui marquait la bonté et la générosité de son cœur. Il se multipliait, il se reproduisait, il était partout; prières, menaces, promesses, il usa, il essaya de tout ; il en vint enfin à la force. Il crut devoir à la naissance et au mérite de M. le Colonel Yonn, (Young?) d’arracher d'autorité et avec violence son neveu d’entre les maïns d’un sauvage ; mais, hélas ! sa délivrance coûta la vie à quelques prisonviers que leurs tyrans massacrèrent surle-champ par la crainte d’un semblable coup de vigueur. Le tumulte cependant croissait toujours, lorsque quelqu'un s’avisa heureusement de crier aux anglais qui formaient un corps considérable, de doubler ls pas. Cette marche forcée eut son effet ; les sau-
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vages, en partie par l’inutilité de leurs poursuites, en partie satisfaits de leurs prises, se retirèrent ; le peu qui resta fut aisément dissipé. Les anglais continuèrent tranquillement leur route jusqu’au fort Lydis, où ils n’arrivèrent d’abord qu’au nombre de trois ou quatre cens. J’ignore le nombre de ceux qui ayant gagné les bois, furent assez heureux pour s’y rendre à la faveur du canon qu’on eut soin de tirer pendant plusieurs jours pour les guider. Le reste de la garnison n’avait cependant pas péri par le fer, etne gémissait pas non plus sous le poids des chaines. Plusieurs avaient trouvé leur salut dans les tentes françaises ou dans le fort. Ce fut là où je me rendis, après que le désordre fut une fois appaisé. Une foule de femmes éplorées vinrent en gémissant m’environner. Elles se jetaient à mes genoux ; elles baisaient le bas de ma robe, en poussant de temps-en-temps des cris lamentables qui me perçaient le cœur. Il n’était pas en moi de tarir la cause de leurs pleurs ; elles redemandaient leurs fils, leurs filles, leurs époux dont elles déploraient l’enlèvement. Pouvais-je les leur restituer ? L'occasion du moins ne tarda pas à se présenter de diminuer le nombre de ces misérables ; je l’'embrassai avidement, Un officier français m'avertit qu’un Huron actuellement dans son camp était en possession d’un enfant de six mois, dont la mort était assurée, si je n’accourais sur-le-champ à sa délivrance. Je ne balançai point. Je courus en hâte à la tente: