‹ La Mémoire de Montcalm vengée [microforme]Chapitre 9 sur 13 · LE MASSACRE AU FORT GEORGE · texte numérisé non relu

LE MASSACRE AU FORT GEORGE

D’après un missionnaire abénaquis, témoin oculaire

(Lettres édifiantes et curieuses—tome 6e.)

On vient de lire le récit du capitaine Carver, témoin oculaire: l'impartialité de l’histoire exige que l’on place en regard le compterendu par un savant jésuite, aussi témoin ocu- Jaire. La lettre que l’on va lire et qui a paru dans le Canadien en 1808 est si éloquente, si pleine de sentiments honorables à l'humanité, que je me dispenserai d'aucun préambule.

De St.-François, 21 octobre 1757.

Je partis le 12 de juillet de Saint François, principal village de la mission Abnakise, pour me rendre à Montréal ; le motif de mon voyage était uniquement de conduire à M. le Marquis de Vaudreuil une députation de vingt Abnakis, destinés à accompagner le Père Virot, qui est allé essayer de fonder une nouvelle mission chez les Loups d’Oyo on de la belle rivière. La part que je puis avoir dans

cette glorieuse entreprise, les évènements qui l'ont occasionnée, les difficultés qu'il a fallu surmonter pourront fournir dans la suite nne matière intéressante pour une nouvelle lettre. Mais il faut attendre que les bénédictions répandues aient couronné les efforts que nous avons faits pour porter les lumières de la foi chez des peuples qui paraissent si disposés à les recevoir.

Arrivé à Montréal, distant de ma mission d’une journée et demie, je me comptais au terme de mon voyage : la providence en ordonna autrement. On méditait une expédition contre les ennemis, et sur les dispositions des nations sauvages, on s'attendait au plus grand succès. Les Abnakis devaient être de la partie, et comme tous les sauvages chrétiens sont accompagnés de leurs missionnaires, qui s’empressent de leur fournir les secours propres de leur ministère, les Abnakis pouvaient être sûrs que je ne les abandonnerais pas dans une circonstance aussi critique. Je me disposai donc au départ ; mes équipages furent bientôt prèts : une chapelle, mes huiles, ce fut

tout, me confiant pour le reste à la providence :

qui n’a jamais manqué. Je m’embarquai deux jours après sur le grand fleuve de St.-Laurent, de compagnie avec deux messieurs de St.-Sulpice. L'un était M. Picquet, missionnaire des Iroquois de la Galette, et le second, M. Mathavet, missionnaire des Nipistingues du lac des deux Montagnes. Mes Abnakis étaient campés à Saint-Jean, un des forts de la colo-

ents qui l'a fallu ulte nne le lettre.

tions réue nous de Ja foi posés à

mission ptais. au en orpédition ions des s grand > la parens sont ui s’em- )pres de nt être ans une disposai nt bience fut

vidence :

ai deux aurent, St.-Sulire des M. Madu lac étaient a colo-

SL

eu 9

hie, éloigné d’une journée de chemin de Mont» tréal. Mon arrivée les surprit ; ils n’étaient pas prévenus. À peine m'eurent-ils aperçu, qu'ils firent retentir du bruit de mon arrivée les bois et les montagnes voisines ; tous, jusqu'aux enfans (car chez les sauvages on est soldat dès

qu’on peut porter le fusil). Oui, les enfans

eux-mêmes me donnèrent des marques de leut satisfaction, Vemittangoustena, Nemittangoustena, s'écriérentsils dans leur langue ! Ourionni eri namihoureg ; c'est-à-dire, notre père, notre père, que nous te sommes obligés de ce que tu nous procures le plaisir de te voir ! Je les remerciai en peu de mots de la bonne volonté qu’ils me témoignaient, Je ne tardai pas à m'acquitter auprès d’eux des devoirs de mon ministère. À peine eus-je fait dresser ma tente, que je me hâtai de les rejoindre. Je les conduisis au pied d’une grande croix, placée sur le bord de la rivière. Je leur fis à haute voix la prière du soir, Je la terminai par une courte exhortation, ou je tàchai de leur retracer les obligations d’un guerrier que la religion conduit dans les combats. Je les congédiai après leur avoir annoncé la messe pour le lendemain. Je comptais que ce serait le jour de notre départ : le mauvais temps trompa nos espérances. Nous fûmes obligés de campet encore ce jour-là, qui fut employé à faire les dispositions propres à assurer notre marche.

Sur le soir la libéralité d’un officier nous procura un de ces spectacles militaires sauvages, que bien des personnes admirent, com-

de 99

in6 étant capables de faire naître dans leurs cœurs des plus Jlâches cette ardeur martiale qui fait les véritables guerriers ; pour moi, je h’y ai jamais aperçu qu’une farce comique, capable de faire éclater de rire quiconque ne serait pas sur ses gardes. Je parle d’un festin de guerre. Figurez-vous une grande aässemblée de sauvages parés de tous les ornemens les plus capables de défigurer une physionomie à deux yeux Européens. Le vermillon, le blanc, le vert, le jaune, le noir fait avec de la suie ou de la raclure des marmites ; un seul visage sauvage réunit toutes ces différentes couleurs méthodiquement appliquées, à l’aide d’un peu de suif qui sert de pommade. Voilà Je fard qui se met en œuvre dans ces occasions d'appareil, pour embellir non seulement le visage, mais encore la tête, presque tout-àfait rasée, à un petit flocon de cheveux près, réservé sur le sommet pour y attacher des plumes d'oiseaux ou quelques morceaux de porcelaine, ou quelqu’autre semblable colifichet. Chaque partie de la tôte a ses ornemens marqués : le nez a son pendant. Ily en a aussi pour les oreilles, e sont fendues dès le bas âge, et tellement allongées par les poids dont elles ont été surchargées, qu'elles viennent flotter et battre sur les épaules. Le reste de l'équipement répond à cette bizarre décoration. Une chemise barbouillée de verm'!ic:, des colliers de porcelaine, des bracelets d'argent, un grand couteau suspendu sur la poitrine, une ceinture de couleurs variées, mais

) leurs artiale moi, je mique, que ne | festin issememens nomig on, le > de la \ seul rentes l’aide Voilà asions sut le out-à:

près, r des ix de colifiemens ena dès le poids | vienreste déco-

ME EL dé ALLER P

d'arà poimais

toujours burlesquement assorties, des souliers de peau d’orignal ; voilà quel est l’accoutrement sauvage. Les chefs et les capitaines ne sont distingués de ceux-ci que par le haussecol, et ceux-là que par un médaillon qui représente d’un côté le portrait du Roi, et au revers, Mars et Bellone qui se donne la main, avec cette devise : virus et honor.

Figurez vous donc une assemblée de gens ainsi parés et rangés en haie. Au milieu sont placées de grandesfchaudières remplies de viandes cuites et coupées par morceaux, pour être plus en état d’être distribuées aux spectateurs. Après un respectueux silence, qui annonce la majesté de l’assemblée, quelques capitaines députés par les différentes nations qui assistent à ta fête, se mettent à chanter successivement. Vous vous persuaderez sans peine ce que peut ètre cette musique sauvage, en comparaison de la délicatesse et du goût de l’'Européenne. Ce sont des sons formés, je dirai presque au hasard, et qui quelquefois ne ressemblent pas mal à des cris et à des hurlemens de loups. Ce n’est pas ià l’ouverture de la séance, ce n’en est que l'annonce et le prélude, pour inviter les sauvages dispersés à se porter au rendez-vous général. L'assemblée une fois formée, l’orateur de la nation prend la parole, et harangue solennellement les conviés. C’est l’acte le plus raisonnable de la cérémonie. Le panégyrique du roi, l’éloge de la nation française, les raisons qui prouvent la légitimité de la guerre, les motifs de gloire

et de religion, tous propres à inviter les jeunes gens à marcher avec joie au combat : voilà le fond de ces sortes de discours, qui, pour l’ordinaire, ne se ressentent point de la barbarie sauvage ; j'en ai entendu plus d’une fois qui n'auraient pas été désavoués par nos plus beaux esprits de France Une élequence puisée toute dans la nature n’y fesait pas regretter le secours de l’art,

La harangue finie, on procède à la nomination des capitaines qudoivent commander dans le parti. Dès que quelqu'un est nommé, il se lève de sa place:et vient se saisir de la tète d’un des animaux qui doivent faire le fond du festin. Il l'élève assez haut pour être aperçu de toute l'assemblée, en criant : Voilé da tête de l'ennemi. Des cris de joie et d’applaudissements s'élèvent alors de toutes parts et annoncent la satisfaction de l'assemblée, Le capitaine, toujours la tête &e l'animal en main, parcourt tous les rangs, en chantant sa -chanson de guerre, dans laquelle il s’épuise en fanfaronade, en défis insultans pour l'ennemi, et en éloges outrés qu'il se prodigue. A les entendre se prôner dans ces momens d’un enthousiasme militaire, ce sont tous des Héros à tout emporter, à tout écraser, à tout vaincre, À mesure qu'il passe en revue devant les sauvages, ceux-ci répondent à ces chants par des cris sourds, entrecoupés et tirés du fond de l’estomac, et accompagnés de mouvemens de corps si plaisans, qu'il faut y être fait pour les voir de sang-froid. Dans le cours de la

Page 1