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chanson il a soin d’insérer de temps-en-temps quelque plaisanterie grotesque. Il s’arrôte alors comme pour s’applaudir, ou plutôt pour recevoir les applaudissemenssauvages que mille cris confus font retentir à ses oreilles. Il prolonge sa promenade guerrière aussi long-temps que le jeu lui plaît ; cesse-t-il de lui plaire, il
Ja termine en jetant avec dédain la tête qu’il
avait entre les mains, pour désigner par ce mépris affecté, que c’est une viande de toute autre espèce qu'il lui faut pour coutenter son appétit militaire. Il vient ensuite reprendre sa place, où il n’est pas plutôt assis, qu’on lui coiffe quelquefois la tête d’une marmite de cendres chaudes ; mais ce sont là de ces traits d'amitié, de ces marques de tendresse qui ne se souffrent que de la part d’un ami bien déclaré et bien reconnu : une pareille familiarité d’un homme ordinaire serait censée une insulte. À ce premier guerrier en succèdent d’autres qui font traîner en longueur la séance, surtout quand il s’agit de former de gros partis, parce que c’est dans ces sortes de cérémonies que se font les enrôlemens. Enfin, la fète s'achève par la distribution et la consommation des viandes.
Tel fut le festin militaire donné à nos sauvages, et le cérémonial qui s’y observa. Les Algonkins, les Abnakis, les Nipistingues et les Amenecis étaient de cette fète. Cependant, des soins plus sérieux demandaient ailleurs notre présence ; il se fesait tard, nous nous levâmes, et chaque missionnaire, suivi de ses
Néophytes, alla mettre fin à la journée par les prières accoutumées. Une partie de la nuit fut employée à faire les dernières dispositions pour le départ fixé au lendemain. Le temps pour cette fois, nous favorisa. Nous nous embarquâmes après avoir mis notre voyage sous la protection du Seigneur, par une messe chantée solennellement, avec nplus de méthode et de dévotion qu'on ne saurait se l’imaginer, les sauvages se surpassent toujours dans ce spectacle de religion. L’ennui de la marche me fut adouci par l’avantage que j'eus chaque jour de célébrer le saint sacrifice de la messe, tantôt sur quelques îles, tantôt sur les rivages de rivières, mais toujours dans un endroit assez découvert pour favoriser la dévotion de notre petite armée. Ce n’était pas une légère consolation pour des ministres du Seigueur, d'entendre chanter ses louanges en autant de langues différentes qu’ils étaient de peuples assemblés. Tous les jours chaque nation se choisissait un endroit commode où elle campait séparément. Les exercices de religion s’y pratiquaient aussi régulièrement que dans leurs villages ; de sorte que la consolation des missionnaires aurait été complète, si tous les jours de cette campagne eussent été aussi innocens que le furent les jours de notre marche.
Nous traversämes le lac Champlain, où la dextérité des sauvages à pêcher, nous fournit un spectacle fort amusant. Placés sur le deyant du canot, debout et la lance à la main,
ils le dardaïent avec une adresse merveilleuse, et amenaient de gros esturgeons, sans que leurs petites nacelles, que le moindre mouvement irrégulier pouvait faire tourner, parussent pencher le moins du monde, ni à droite, ni à gauche ; il n’était pas nécessaire pour favoriser une pêche si utile, qu'on suspendit la marche. Le seul pêcheur cessait de marcher ; mais, en récompense, il était chargé de pourvoir à la subsistance de tous les autres, et il y réussissait. Enfin, après six jours de route, nous nous rendimes au fort Vaudreuil, autrement nommé Carillon, où l’on avait assigné le rendez-vous général de nos troupes. A peine commençait-on à distinguer le sommet des fortifications, que nos sauvages se rangèrent en bataille, chaque nation sous son pavillon. Deux cents canots placés dans ce bel ordre, formaient un spectacle que messieurs les offciers fiançais, accourus sur le rivage, ne jugèrent pas indigne de leur curiosité.
Dès que j'eus mis pied à terre, je m’emressai d'aller rendre mes devoirs à M. le farquis de Montcalm, que j'avais eu l’honneur
de connaître à l’aris. Les sentiments dont il honore nos missionnaires, m'étaient connus. Il me reçut avec cette affabilité qui annonçait la bonté et la générosité de son cœur. Les Abnakis, moins pour se conformer au cérémonial que pour satisfaire à leurs inclinations et à leurs devoirs, ne tardèrent pas à se présenter chez leur . Général. Leur Orateur le complimenta brièvement, comme on l’en avait : eo)
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prié. Mon père, lui dit-il, n’appréhende pas, ce ne sont pas des éloges que je viens te donner ; je connais ton cœur, il les dédaigne ; il te suffit de les mériter. ÆEh bien, tu me rends service ; car je n'étais pas dans un petit embarras de pouvoir te marquer tout ce que je sens. Je me contente donc de t'assurer que voici tes enfans tous prêts à partager tes périls, biens sûre qu'ils ne tarderont pas à en partager la gloire. La tournure de ce compliment ne puraîtra pas venir d’un sauvage : mais on n'aurait là-dessus aucun doute, si l'on connaissait le caractère d'esprit de celui qui le prononça.
J'appris chez M. de Montcalm la belle défense qu'avait faite, quelques jours auparavant, un Officier Canadien, nominé M. de Saintout: il avait été envoyé à la découverte sur le Lac Saint-Sacrement, lui onzième dans un seul canot d’écorce, En doublant une langue de terre, il fut surpris par deux berges Anglaises, qui, cachées en embuscade, l’attaquèrent brusquement. La partie n’était pas égale, Une seule décharge faite à propos sur le canot, aurait décidé. de la victoire ou de la vie des Français, M. de Saintout, en homme sage, gagna à la hâte une île qui formait dans le Lac un rocher escarpé. Il fut vivement poursuivi par les ennemis. Mais il suspendit bientôt leur ardeur par une décharge qu'il fit faire sur eux avec autant de prudence que de bonheur. Les ennemis, déconcertés pour quelques momens, revirent bientôt à la charge; mais ils furent de nouveau si bien reçus, qu'ils prirent le parti
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de débarquer sur la grève, qui était à la por. tée du fusil. Le combat recemmença avec plus d'opinitreté qu'auparavant, mais avec un succés toujours égal pour nous. M. de Saintout s'apercevant que les ennemis n’étaient pas d'humeur à Je venir attaquer dans son poste, ‘et qu’il ne pouvait aller à eux sans risquer de voir son canot couler bas, pensa à la retraite. Il la fit en homme d'esprit, comme il s'était défenda en homme de cœur. Il s’embarqua en présence des Anglais, qui, n’osant le poursuivre, se contentèrent de faire sur lui un feu centinuel. Nous eûmes dans cette rencontre trois blessés, maïs légèrements M. de ” Saiatout était du nombre. M. de Grosbois, cadet dans les troupes de la Colonie, fut tué sur la place. Les ennemis, de leur aveu, étaient sortis de leur fort trente-septs dix-sept seulement y rentrèrent. De pareils coups surprennent en Europe ; mais ici la valeur des canadiens les a si souvent multipliés, qu’on serait étonné de ne les voir pas renouvelés plus d’une fois dans le cours d’une campagne; la suite de cette lettre en fournira la preuve.
Après avoir pris congé de M. de Montcalm, je me rendis au quartier des Abnakis. Je fis avertir l’orateur d'assembler incessamment ses compatriotes, et de les avertir que, devant aller dans quelques jours à l'attaque du fort anglais, j'attendais de leur religion, qu’ils se prépareraient à cette périlleuse expédition, par toutes les démarches propres à en assurer le succès devant Dieu: je leur fis savoir en
même temps, que matente serait onverte ei .
tout temps et à tout le monde, et que je serais toujours prêt, au péril même de ma vie, de leur fournir les secours qu’exigeait mon ministère. Mes offres furent acceptées. Une partie me donna la consolation de les voir s'approcher du Tribunal de la Pénitence. J’en disposai quelques-uns à la réception de l’auguste Sacrement de nos Autels. Ce fut le di- ‘manche suivant, vingt-quatrième de juillet,
u’ils jouirent de ce bonheur. Je n’oubliai rien pour donner à cette action le plus d’éclat qu’il m'était possible. Je chantai solennellement la Messe, pendant laquelle je leur fis la première exhortation Abnakise que j'aie faite dans les formes. Elle roula sur l'obligation où ils étaient de faire honneur à leur téfigion par leur conduite, en présence de tant de nations idolâtres, qui, ou ne la connaissaient pas, où la blasphémaient, et qui avaient les yeux attachés sur eux.” Les motifs les plus propres à faire impression, jé tâchai de les présenter sous des couleurs frappantes'; je n’oubliai pas de leur rappeler les périls. inséparables de la guerre, que leur courage et leur valeur ne servait qu’à multipliér. Si l’attention de l’auditeur et un maintien modeste décidait du fruit d’un discours, j'aurais eu tout lieu de me fékciter de mes faibles efforts. Ces exercices nous menérent bien avant dans la matinée, mais le sauvage ne compte pas les momens qu’il donne à la religion ; il se montre avec décence et avec empressement dans nos Temples. Les
libertés que les Français s’y permettent, et l'ennui qu'ils portent peint jusques sur leur front, ne sont que trop souvent le sujet de leur scandale, Ce sont là d’heureuses dispositions pour en faire un jour de parfaits chrétien.
Voilà les occupations auxquelles je me livrai avec bien du plaisir durant notre séjour aux environs du fort Vaudreuil, Il ne fut pas long ; le trisième jour expiré, nous reçûmes l'ordre . d'aller rejoindre l’armée française, vampée à une lieue plus haut, vers le Portage, c'est-à-dire, vers l'endroit où une grande chûte d’eau nous obligeait de transporter par terre, dans le lac Saint-Sacrement, les munitions nécessaires pour le siége. On fesait les dispositions pour le départ, lorsqu'elles furent arrètées par un spectacle qui fixa tous les yeux.
On vit parait au loin, dans un des bras de la rivière, une netite flotte de canots sauvages, qui, par leurs arrangemens et leurs ornemens, annonçaient une victoire. C'était M. Marin, officier canadien d’un grand mérite, qui revenait glorieux et triomphant de l'expédition dont on l'avait chargé. À la tête d’un corps d'environ deux cents sauvages, il avait été détaché pour aller en parti vers le Fort Lydis ; il avait eu le courage, avec un petit camp volant, d’en attaquer les retranchemens avancés, et le bonheur d’en enlever un principal quartier, Les sauvages n’eurent que le temps d'emporter trente cinq chevelnres de deux cens hommes qu'ils tuèrent, sans que leur victoire
fût ensanglantée d’une seule goutte de leur sang, et leur coûtât un seul homme. L’ennemi, au nombre de trois mille hommes, chercha en vain à avoir sa revanche, en les poursuivant dans leur retraite ; elle fut faite sans la moindre perte. On était occupé à compter le nombre de trophées barbares, c’est à-dire des chevelures anglaises dont les canots étaient parés, lorsque nous aperçûmes, d’un autre côté dela rivière, une barque française qui nous amenait cinq anglais liés et conduits par des Outaouacks, dont ils étaient les prisonniers.
La vue de ces malheureux captifs répandit la joie et l’allégresse dans le cœur des assis- tans; mais c'était, dans la plupart, une joie féroce et barbare, qui se produisit par des cris effroyables et par iles démarches bien tristes pour l'humanité. Un millier de sauvages, tirés de trenle-six nations réunies sous l’étendard français, étaient présens et bordaient le rivage. Dans l'instant, sans qu’il parût qu’ils se fussent concertés, on les vit courir avec la dernière précipitation vers les bois voisins. Je ne savais à quoi devait aboutir une retraite si brusque et si inopinée. Je fus bientôt au fait. Je vis revenir un moment après ces furieux, armés de bâtons, qui se préparaient à faire à ces infortunés anglais la plus cruelle des réceptions. Je ne pus retenir mon cœur à la vue de ces cruels préparatifs. Les larmes coulaient de mes yeux: ma douleur cependant ne fut point oisive. J’allai, sans délibérer, à la ren-
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contre de ces bêtes farouches, dans l'espérance de les adoucir ; mais, hélas! que pouvait ma faible voix, aue pousser quelaues sons que le tumulte, la diversité due late, plus encore la férocité des cœurs rendaient inintelligibles ? Du moins les reproches, les reproches les plus amers ne furent-ils pas épargnés à quelques Abnakis qui se trouvèrent sur mon vrai l'air vif qui animait mes paroles, les amena à des sentimens d'humanité. Confus et honteux ils se séparèrent de la troupe meurtrière, en jetant les cruels instrumens dont ils se disposaient à faire usage. Mais qu’était-ce que quelques bras de moins sur deux mille déterminés à frapper sans pitié ? Voyant l’inutilité des mouvements que je me donnaiïs, je me déterminai à me retirer, pour n'être. pas témoin de la sanglante tragédie qui allait se passer, Je n’eus pas fait quelques p?3, qu’un sentiment de comnuits me rappela sur le rivage, d’où je jetai
es yeux sur ces malheureuses victimes dont on préparait le sacrifice. Leur état renouvela ma sensibilité. La frayeur qui les avait saisis, leur laissait à peine assez de force pour se souteir; leurs visages consternés et abattus étaient une vraie image de la mort. (C'était fait de leur vie ; en effet, ils allaient expirer sous une grêle de coups, si leur conservation ne fût venue du sein même de la barbarie, et si la sentence de mort n'’eût été révoquée par ceux mêmes qui, ce semble, devaient être les premiers à la prononcer. L'officier Français qui commandait dans la barque, s'était aperçu des
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mouvemens qui s'étaient faits sur le rivage ; touché de cette commisération si naturelle à un honnête homme à la vue des malheureux, il tâcha de ia faire passer dans le cœur des Outaouacks, maîtres des prisonniers ; il mania si adroitement leurs esprits, qu’il vint à bout de les rendre sensibles, et de les intéresser en faveur de la cause des misérables. Ils s'y portèrent avec un zèle qui ne pouvait qu'infailliblement réussir. A peine la berge fut-elle assez près du rivage, pour que la voix pût y porter, qu'un Outaouack, prenant fièrement la parole, s'écria d’un ton menaçant : Ces prisonniers sont à moi; je prélends qu'on me respecte, en respectant ce qui m'appurtient ; trève d'un mauvais traitement dont tout l'odieux rejaillirait sur ma téte. Cent officiers français auraient parlé sur le même ton, que leurs discours n'auraient abouti qu'à leur attirer à eux des mépris, et à leurs captifs des redoublemens de coups ; mais un sauvage craint son semblable, et ne craint que lui: leurs moindres disputes vont à la mort ; aussi n’en viennent-ils guères là. Les volontés de l’Outaouack furent donc aussitôt respectées que notifiées : les prisonniers furent débarqués, sans tumulte et conduits au fort, sans même que la moindre huée les y accompagnât. Ils furent d’abord séparés ; ils subirent l’interrogatoire, où il ne fut pas nécessaire d'user d'artifices, pour en tirer les éclaircissemens qu'on souhaitait. La frayeur dont ils n'étaient pas trop bien revenus leur déliait la langue, et
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leur prétait une volubilité qui apparemment n'aurait pas eu lieu sans cela. J’en visitai un dans un appartement du Fort, occupé par un de mes amis. Je lui donnaï par signe les assurances. les plus propres à le tranquiliser ; je: lui fis présenter quelques rafraïichissemens, qu’il me parut recevoir avec reconnaissance.
Après avoir satisfait ainsi autant à ma compassion qu’aux besoins d'un malheureux, je vins hâter l’'embarquement de mes gens ; il se fit sur l’heure. Le trajet n’était pas long. Deux heures suffirent pour nous rendre, La tente de M, le Chevalier de Lévi, était placée à l'entrée du camp. Je pris la liberté de présenter mes respects à ce: Seigneur, dont le nom:annonce: le mérite, et dans quile nom est ce qu’il y a de moins respectable. . La conversation roulait sur l’action qui avait: décidé du sort des cinq anglais, dont je viens de détailler la périlleuse aventure : j'étais: bien éloigné d’en: savoir les circonstances ; elles auront de quoi surprendre. Les voici. | M; de Corbiese, officier français, servant dans les troupes de la colonie, avait été: commandé la nuit précédente pour. aller croiser: sur 16 Lac Saint:Sacrement. Sa troupese montait environ à cinquante français, et à un peu plus de trois cens sauvages. Au premier point: du jour, il découvrit un corps de trois cens anglais, détachés aussi en parti dans une quinzaine. de Berges. Ces sortes de bateaux hauts de bord, et forts en. épaisseur; en concurrence avec de frèles canots,. compensaient
suffisamment, et au-delà, la petite supériorité que nous pouvions avoir du côté du nombre.
Cependant nos gens ne balancèrent pas à aller engager l’action ; l'ennemi parut d’abord accepter le défi de bonne grâce : maïs cette résolution ne se soutint pas. Les français et les sauvages, qui ne pouvaient raisonnablement fonder l'espérance de la victoire que sur l’abordage que leur nombre favorisait, et qui d’ailleurs, risquaient tout à se battre de loin, se mirent à serrer de près l’ennemi, malgré la vivacité du feu qu’il fesait. L’ennemi ne les vit pas plutôt à ses trousses, que la terreur lui fit tomber les armes des mains. Ilne rendit plus de combat, ce ne fut plus qu’une déroute. De tous les partis le moins honorable sans contredit, mais, qui pis est, le plus dangereux, était de gagnor la grève. C’est celui auquel il se détermina. Dans l'instant on les voit tirer avec précipitation vers le rivage : quelques-uns d’entr’'eux, pour y arriver plutôt, se mettent à la nage, en se flattant de pouvoir se sauver à la faveur des bois ; entreprise mal concertée, dont ils eurent tout le temps de pleurer la folie. Quelque vitesse que les.efforts redoublés des rameurs pussent dofner à des bateaux que l’art et l’habileté de l’ouvrier avaient rendus susceptibles de célérité, elle n’approchaïit pas, à beaucoup près, de la vitesse d’un canot d’écorce ; il vogue, ou plutôt il vole sur l’eau avec la rapidité d’un trait. Aussi les anglais furent-ils bientôt atteints. Dans la première chaleur du combat, tout fut
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massacré sans miséricorde : tout fut haché en pièces. Ceux qui avaient déjà gagné les bois, n’eurent pas un meilleur sort. Les bois sont l'élément des sauvages ; ils y coururent avec la légéreté des chevreuils. Les ennemis y furent joints et coupés par morceaux. Cependant les Outaouacks voyant qu'ils n'avaient plus affaire à des combattans, maïs à des gens qui se laissaient égorger sans résistance, pensèrent à faire des prisonniers. Le nombre en monta à cent cinquante-sept, celui des morts à cent trente-un ; douze seulement furent assez heureux pour échapper à la captivité et à la mort. Les berges, les équipages, les provisions, tout fut pris et pillé. Pour cette fois, monsieur, vous vous attendez, sans doute, u’une victoire si incontestable nous coûta cher. Le combat se donna sur l’eau, c’est-àdire, dans un lieu tout-à-fait découvert ; l’ennemi n’y fut pas pris au dépourvu. Il eut tout le temps de faire ses dispositions ; il combattait de plus de haut-en-bas, pour aïnsi dire ; du haut de ses berges, il déchargeait la mousqueterie sur de faibles canots d’écorces, qu’un peu d’adresse, ou plutôt qu’un peu de sang-froid aurait aisément fait submerger avec tous ceux qui les défendaient. Cela est vrai : cependant un succès si complet fut acheté au prix d’un seul sauvage blessé, dont le poignet fut démis par un coup de feu.
Tel fut le sort du détachement de l’infortuné M. Copperelh, qui en était le commandant, et que le bruit général dit avoir péri sous les
eaux. Les ennemis ne s'expriment sur les désastres de cette journée, qu’en des termes qui marquént également et leur douleur et leur surprise. Ils conviennent ingénument de la grandeur de leur perte. Il serait, en effet, difficile de s'inscrire en faux contre la moindre articularité : les cadavres des‘officiers et de eurs. soldats, en partie :flottans sur les eaux du Lac St;-Sacrement, en partie encore étendus sur le : rivage, déposeraient contre ce désaveu.' Quant à leurs prisonniers, la plus
rande. partie gémit encore dans les fers de M. e Chevalier de Lévi. Je les vis défiler par bandes, escortés de leurs vainqueurs, ‘qui, oc- -cupés en:barbares de leur-triomphe, ne ‘paraïlssaient guères d'humeur à :adoucir la défaite des vaincus. Dans l’espace d’une :liene qu'il me fallait faire pour rejoindre mes Abnakis, je fis rencontre de ‘plusieurs petites troupes de. ces captifs. Plus d’un sauvage - m'arrêta sur mon chemin pour faire montre de sa prise en ma présence, et pour jouir en
assant de mes-applaudissemens. L'amour de
a patrie ne-:me permettait pas d’être insensi- -ble à des ‘succès qui intéressaient la: nation. : Mais le titre de malheureux est respectable, non-seulement à la religion, mais à la: simple nature. Ces prisonniers d’ailleurs s’offraient à moi sous un. appareil si triste, les yeux ‘baignés de larmes, le visage couvert de sueur et même de sang, la corde au cou. A cet aspect, des sentimens de compassion et d'humanité avaient :bien:droit sur: mon cœur, Le rhum
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dont s'étaient gorgés. les nouveaux maîtres, avait échauffé HA tètes et irrité leur férocité naturelle. Je craignais à chaque instant de voir quelque prisonnier, victime et de la cruauté et de l'ivresse, massacré sous mes . yeux, tomber mort à mes pieds ; de sorte que . ÿ'osais à peine lever la tête, de peur de rencontrer les regards de quelqu'un de ces. malheureux. Il me fallut bientôt être témoin d’un spectacle tout autrement horrible que ce que ce que j'avais vu jusques-là,
Ma tente avait été placée au milieu du £amp des Outaouacks. Le premier objet qui se présenta à mes yeux, en y arrivant, fut un grand feu ;.et des broches de bois plantées à terre désignaient un festin. C’en était un.
Mais à Ciel ! quel festin !. Les restes d’un cadavre anglais, écorché et décharné : plus d'à moitié. J’aperçus un moment après, ces inhumains mangeant, avec une famélique avidité, de eette chair humaine ; je les vis puiser à grandes euïllers leur détestable bouillon, et ne pouvoir s’en rassassier, On m'y apprit qu'ils s'étaient disposés à ce régal, en buvant, à pleins crûnes le sang humain ; leurs visages encore barbouïllés, et leurs lèvres teintes :assuraient la vérité du rapport. Ce qu'il y a de plus triste, c’est qu'ils avaient placé : toutauprès une dixaïne d’anglais, pour être: spectateurs de leur infame repas. L'Outaouack approche de l'Abnakis ; je erus qu’en fesant à ces monstres d’inhumanité quelque.douce représentation, je gagnerais quelque chose sur
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eux. Je me flattais. Un jeune déterrainé 4h l parole, et me dit en mauvais français: oi avoir le goût français, moi sauvage, cette viande bonne pour moi. ILaccompagna son dis.
cours par l'offre qu’il mefit d’un morceau de grillade anglaise. Je ne répliquai rien à son raisonnement digne d’un barbare ; quant à ses offres, on s’imagine aisément avec quelle horreur je les rejetai, Instruit par Finutilité de cette tentative, gue mes secours ne pouvaient qu'être tout-àit infructueux pour les morts, js me tournai du côté des vivans, dont le sort me paraissait cent fois plus à plaindre. J’allai aux anglais : an de. la troupe fixa mon attention : aux orneme»s militaires. dont il était en’ore paré, je reconnus un officier; sur le-chanp mon arti fut pris de l’acheter, et de lui assurer sa berté avec la vie. Je m’approchai dans cette vue d’un vieillard Outaouack, persuadé que le froid de la vieillesse ayont modéré sa férocité, je le trouverais plus favorable à mon dessein ; je lui tendis la maïn, en le saluant poliment, dans Pespérance de le gagner par ces manières prévenantes ; mais ce n’était pas un homme avec qui j'avais à traiter, c'était pis qu'une bête féroce, qu’on adoucit au moins ar des caresses, Von, me dit-il, d’un ton oudroyant et menaçant, tout propre à me remplir de frayeur, si j’avais été dans ce moment susceptible d’autres sentimens que ceux qu’inspirent la compassion et l'horreur. Non, Je ne veux point de les amitiés : retire-loi. Je
ñne crus pas devoir attendre qu'il me réitérat un compliment de cette espèce ; je lui obéis.
J’allai me renfermer dans ma tente, et m'y livrer aux réflexions que la religion et l’humanité peuvent suggérer dans ces sortes de circonstances. Je ne pensai point à prendre des mesures pour précautionner mes Abnakis contre des excès si crians. Quoique l’exemple soit un écueil redoutable pour tous les hommes, en matière de tempéranee et de mœurs, ils étaient incapables de se porter à ces ex. trémités ; on leur, doit même cette justice que, dans les temps où ils étaient plongés le plus avant dans les ténèbres du paganisme, jamais ils n’ont mérité l’odieux nom d’antropophages. Leur caractère humain et docile sur cet article les distinguait dès-kors de la plus grande partie des sauvages de ce continent.
. Ces considérations me conduisirent bien avant dans la nuit.
Le lendemain, à mon réveil, je comptais qu'il ne resterait plus autour de ma tente aucun vestige du repas de la veille. Je me flattais que les vapeurs de la boisson dissipées, et l’émotion inséparable d’une telle action étant appaisée, les esprits seraient devenus plus rassis, et les eœurs pins bumaïns. Je ne eonnaissais pas le génie et le goût Outaouac. C'était par choix, par délicatesse, par friandise, qu’ils se nourrissaignt de chair humaine. Dés l'aurore ils n'avaient rien eu de si pressé que de recommencer leur exécrable euisine. Déjà ils n’attendaient plus que le moment déairé où