Volupté
2. Dans l'article cité, on verra une psychologie pénétranto de la « nostalgie » ou du « passéisme », état d'âme très voisin de celui que nous étudions ici, s'il n'y est pas identique.
3. On pourrait signaler encore un état intermédiaire entre le souvenir pur et la perception pure, entre l'obsession du passé et l'absorption dans le présent, à savoir « cet état d'étonnement et de trouble inquiet où tombe l'âme qui vient
Non! les autres ont aussi leur mémoire, la mémoire de leur tempérament ou de leur âge; ils ont les souvenirs qui s'accordent, soit avec le présent dont ils jouissent, soit avec l'avenir dont ils s'enchantent.
La mémoire est, pour chacun de nous, la provision d'images qui répond à ses besoins, qui traduit et reflète sa personnalité, son moi intime et profond. Notre mémoire, c'est nous-mêmes, c'est notre •image. La mémoire d'un de nos états en particulier, c'est cet état interprété et coloré par toutes nos sensations présentes, ces sensations ayant elles-mêmes pour prolongement notre vie antérieure tout entière; la mémoire intégrale ou mémoire en général, c'est l'ensemble de nos états, présents * et passés, interprétés les uns par les autres, ou, mieux encore, c'est l'acte sans cesse rencnivelé, par lequel notre vie passée cherche à se mettre d'accord avec ellemême et avec les sensations présentes, ou inversement notre vie présente cherche à s'accorder avec elle-même et avec les souvenirs du passé.
11 y a dès lors deux sortes de mémoires : celle qui fait entrer dans un moule ancien tous les faits nouveaux et interprète le présent par le passé et celle qui élargit le cadre de ses images pour y donner pïace aux acquisitions nouvelles et tend ainsi à subordonner le passé au présent. La [)remière est un type rigide qui défend son intégrité contre les
<1 obtenir ce qu'elle a longtemps drsiiv. Kilo, est habituée à désirer, ne trouve plus (pioi désirer, et cependant n'a pas encore de somyenir ». (Stendhal, le Rouge et le Noir, XV.)
1- Les états présents n'apparaissent à la conscience qu'après ^«p, ils ne sont perçus que par rc flexion, que par un retour du moi sur lui-même; ils relèvent donc de la fncfnoire immédiate; l'introspection est rélrospeclion.
envahissements* de rexporience ; la seconde est un type souple et modifiable, qui s'adapte à Texpérience. Ces deux formes de mémoire sont caractéristiques de deux formes d'esprit : le misonéisme et le philonéisme.
En se plaçant à ce point de vue, on sera moins sévère pour ce qu'on appelle l'infidélité du souvenir, on comprendra que la mémoire, étant fonction du moi, n'a et ne peut avoir qu'une vérité relative. Chacun de nous a sa vision du passé, sa mise au . point, son recul pour en mesurer l'éloignement. Pour les uns, le passé est oublié et mort; pour les autres, il reste vivant et garde tout son éclat et sa fraîcheur. Aux uns le passé paraît indifférent et importun; aux autres il fait l'effet d'être le paradis perdu, le refuge, le port où l'on s'abrite contre la réalité brutale et les événements fâcheux.
La mémoire ne peut être séparée des autres fonctions de l'esprit, de la faculté de percevoir et de sentir en particulier. On a dit que connaître, c'est reconnaître, que toute science est réminiscence. Le mot peut se retourner : se rappeler, c'est comparer, confronter le passé avec le présent, éclairer l'un par l'autre. Ainsi celui qui a perdu sa jeunesse d'ânne s'exagère la fraîcheur de ses souvenirs : la sensation actuelle donne le ton de la sensation remémorée. On met la platitude du présent en regard de la splendeur du passé et la sensation décolorée fait l'éblouîssement du souvenir. Parce' qu'elle se met d'accord avec la perception, la mémoire paraît se contredire; en réalité elle remplit sa fonction et suit sa loi. Nous avons sur les mêmes faits, suivant les cas, des retours attendris ou amers. Un événement, heureux ou malheureux, une crise d'âme changent l'horizon de notre vie. Dès lors, parce que nous ne
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sommes plus présentement les mômes, nous ne nous apparaissons plus les mêmes dans le passé.. Mais de ce qu'elle est inconstante, de ce que tour à tour elle forge et détruit des idoles ne concluons pas que la mémoire est illusoire et trompeuse. Elle est ce qu'elle doit être. Le passé est fonction du présent. Nos états se modifient mutuellement. S'ils demeuraient tels qu'ils nous ont paru d'abord, c'est alors qu'ils cesseraient d'être vrais, de cette vérité relative qu'en psychologie nous pouvons seule atteindre et que nous devons seule poursuivre. Notre mémoire doit se transformer pour rester dans la note juste. Ses infidélités apparentes font son exactitude. Par cela seul que nos états se pénètrent, se renforcent ou s'annulent, les souvenirs ne peuvent rester simplement une succession ou suite d'images distinctes, il faut qu'ils forment une série d'images qui se corrigent, s'effacent et se complètent, qu'ils composent un tableau, ou mieux qu'ils s'organisent et réalisent un tout vivant, à la fois un et complexe.
De ce que nous admettons la relativité de la mémoire et la diversité des mémoires il ne s'ensuit pas que nous soutrayions la mémoire, à toute loi, que nous l'afFranchis^ions de toute vérité et lui reconnaissions le droit d'être ce qu'elle veut ou ce qu'elle peut. Nous croyons au contraire qu'il y a une mémoire normale, difficile d'ailleurs à réaliser et rare, comme l'état de santé on général. Cette mémoire serait exempte à la fois d'excès et de défaut : de l'excès qui consiste à ne pouvoir se -détacher du passé, du défaut qui consiste à s'absorber dans le présent. Vivre dans lo présent, plus encore dans l'avenir, n'avoir point de regard pour le passé, le négliger, le tenir en dédain ou en mépris, c'est ce qu'on entend par n'avoir point de mémoire; mais
subir l'obsession du passé, être incapable de s'intéresser au présent, c'est, selon nous, n'avoir pas. de mémoire non plus. La mémoire en effet, telle que nous la concevons, ne consiste pas tant à garder l'impression du passé qu'à faire cadrer cette impression avec celle du présent; par suite, du jour où des impressions nouvelles ne se gravent plus, où le point fixe du présent ne sert plus à mesurer la fuite du passé, la vis memorixe est abolie, les produits de la mémoire subsistent, mais la mémoire elle-même n'est plus. Pour parler comme Descartes, la mémoire n'est pas une conservation, mais une création continuée; elle se fait, se défait et se refait à toute heure; elle est une organisation qui se poursuit, sans s'achever jamais; elle est une mise au point, un compte à jour, une perpétuelle refonte d'un système d'images. Sa perfection consiste à maintenir l'équilibre entre le passé et le présent, à ne pas anéantir l'un devant l'autre et surtout à ne pas les brouiller, les confondre, à ne pas retrouver l'un dans l'autre.
La mémoire, entendue- comme l'organisation des images du passé, sera normale, quand elle sera la fusion de ces images entre elles, leur exacte concordance, les justes proportions données à chacune d'elles dans l'ensemble. Mais tout cela suppose de larges brèches pratiquées dans la mémoire brute qui est, comme on l'a vu, la mémoire sans discernement et sans choix ou mémoire intégrale. L'oubli vient en aide à la mémoire; il opère le déblaiement des matériaux que l'esprit ne peut faire entrer dans ses constructions. L'appauvrissement des souvenirs facilite leur organisation. On sait combien le recul du passé est favorable au juixernent. Tel esprit, sensé et pénétrant, ne juge bien (ju'après coup les événe-
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ments et lee personnes; au contact de la réalité immédiate, il est aes^ailli et dominé par trop d'impressions; il ne classe pas ce qu'il observe, il n'embrasse pas ce qu'il voit. Sa mémoire trop riche déborde le cadre d'une organisation précise. On ne juge bien qu'en gros. Les idées générales et sommaires sont seules justes. Elles répondent à la fois aux exigences de la science et aux besoins de l'esprit : elles favorisent le jugement et soulagent la mémoire.
La mémoire normale est donc limitée ; (^Ue est une réduction de l'expérience. 11 suit do là qu'elle est la reconstruction, non l'image du passif On la compare mal à une plaque photograf)hique; elle n'est pas un cliché, mais un tableau. Les lacunes du souvenir ne peuvent manquer de changer l'aspect de la vie écoulée, à moins qu'il n'y ait un art de garder au passé sa physionomie exacti», alors qu'on ne le conserve pas dans son intégrité matérielle. Cet art existe et Ribot Ta heureusement délini. « La connaissance du passé, dit^il, ressemble à un tableau aux perspectives lointaines, à la fois trompeur et exact, et qui tire son exactitn<le de l'illusion même. Si, par une hypothèse irréalisable, nous pouvions comparer notre passé tel qu'il a (Hé. llxé pour nous objectivement, avec la représentation subjective que nous en donne notre mémoire, nous verrions (|ue cette copie consiste en un système particulier de projection; chacun de nous s'oriente sans peine dans ce système parce qu'il le crée * ».
Nous revenons ainsi à la distinction que nous avions établie d'abord. La mémoire normale, c'est ce que nous avons appelé la mémoire organisée. La