‹ La mémoire et l'oubliChapitre 20 sur 92 · IV. — Relation des deux mémoires · texte numérisé non relu

IV. — Relation des deux mémoires

A la façon dont elle acquiert, dont elle conserve et elle rappelle ses connaissances, on voit que la mémoire organisée a la maîtrise et la possession d'elle-même, (ju'elle se construit, qu'elle choisit sa forme et ses matériaux, bien plus, qu'elle se maintient à volonté et ne se laisse que de son propre consentement diminuer ou abolir. Elle est, selon l'expression stoïcienne, la mainmise sur les images, /pYj<jiç ^avTaatwv, Tandis que la mémoire brute

subit les faits, qu'elle est, on ne sait comment, envahie et désertée par eux tour à tour, tandis qu'elle est, pendant qu'elle dure, la hantise, l'obsession du passé, la possession de l'esprit par les images, la mémoire organisée est un choix intelligent des images du passé, l'appel nominatif des unes, l'omission voulue des autres ; elle est la possession des images par Vesprit. En d'autres tonnes, il V a deux formes de la mémoire, comme il v a deux formes de l'habitude : l'une, active, l'autre passive, et ces deux formes ont leurs lois dilîérciites et contraires : avec le temps, la mémoire passive décroit et se perd, la mémoire active se fortifie et se développe. Celle-ci est donc relativement fixe, celle-là instable.

Ceci toutefois n'a rien d'absolu, par la raison indiquée déjà qu'entre la mémoire brute et la mémoire organisée il n'y a peut être au fond qu'une différence de degré. En effet la mémoire brute a déjà une organisation rudimentaire et simple et la mémoire, dite organisée, est seulement en voie d'organisation. En d'autres termes, tout souvenir est organisé et toute organisation des souvenirs est provisoire, sujette à revision, modifiable et perfectible; si elle perdait ce caractère, si elle devenait jamais achevée, définitive, elle changerait parla même de nature, elle deviendrait irrationnelle, mécanique; elle ressem]>lerait alors à la mémoire brute et en serait une en effet.

Il faut aussi s'entendre sur les mots. Le mot stabilité^ appliqué à la mémoire, ne veut pas dire rigidité de forme, mais plutôt souplesse et sûreté à la fois, souplesse de l'esprit à rentrer en possession de ses richesses et à en opérer le triage et sûreté dans ses opérations, celles-ci ne tombant jamais à côté ni à faux. Si par mémoire stable, il fallait en-

tendre une mémoire stéréotypée, c'est la mémoire brute qui serait stable et la mémoire organisée qui ne le serait pas.

Mais voyons en quoi consiste la supériorité de la mémoire organisée quant à ce qu'on pourrait appeler la possession et Tusage de ses richesses. Pour cela suivons les progrès que cette mémoire réalise à Taide du temps. J'ai remarqué, pour ma part, que je fais toujours mal une leçon que je viens de préparer ; je suis gêné par Tabondance même de mes souvenirs ; suivant Theureuse expression latine, je ne les tiens pas {teneo mtmoria)^ je n'arrive pas à les classer, j'ai de fréquentes redites et d'étranges lacunes, je suis à la fois redondant et incomplet. Au contraire, plus je me fie à ma mémoire, mieux elle me sert ; moins je la sollicite, plus je suis résolu à m'en passer, plus elle entre en coquetterie avec moi, plus elle me comble : s'il m'arrive de traiter une question que je possède à fond, mais à laquelle je n'ai pas eu occasion de penser depuis des années, j'ai le plaisir de retrouver mes souvenirs intacts, sûrs, précis et même nourris, abondants. Je ne suis jamais plus exposé au danger de rester court que quand mes acquisitions sont de formation récente et mal digérées. Je ne suis jamais plus sûr de retrouver mes souvenirs qu'après qu'ils ont paru s'éloigner de moi, mais en réalité se sont tassés, disposés en bon ordre ^. C'est donc du degré d'organisation

1. Il faut ajouter que la préoccupalion de se souvenir empêche de se souvenir, plus particulièrement que la préoccupation de 80 souvenir de tout à la fois, de n'oublier rien empêche de retrouver les souvenirs opportuns, les seuls qui importent : la mémoire brute ou le rappel intégral entre ici en conflit avec la mémoire organis»'*e ou la sélection entre les souvenirs.

Je n'ai pas à ouiminer ici le tort, plus grave encore en un sens, i[ue rapp«;l à lu mémoire fait ;i l'invention. C'est ce tort

de la mémoire que dépendent les vraies qualités du rappel.

Les exceptions à cette loi ne sont qu'apparentes ; bien interprétées, elles la confirment. D*où rient par exemple qu'on ne connaît plus les questions qu'on a trop étudiées, que la discussion embrouille ? Oa plutôt qu'en conclure, sinon que la mémoire ne doit se charger que de ce qu'elle peut porter, ou plus exactement que l'esprit ne parvient à retenir que ce qn'il est capable de faire entrer dans un type d'organisation viable, autrement dit, est soumis à la . nécessité de comprendre (au sens vrai et étymolojnque du terme) tout ce qu'il apprend.

Les opinions contraires sur la valeur de la mémoire paraissent dès lors explic^ablet?. On dit, et on est fondé à dire du mal de la mémoire, si l'on a en vne la mémoire passive et inorganisée, qui n'est (jue la sensation redondante. Dieu nous ganlo en elTet d'une mémoire impitoyable, qui ne sait pas choisir, et qui se charge pour la vie d'une hotte de faits, d'idées, de mots et de phrases, ramassés parmi les décombres sur toutes les routes du savoir î Une telle mémoire est insolente ; elle a été donnée aux sots pour l'humiliation des gens d'esprit. Heureux plutôt, dit Montaigne, ceux qui n'ont point de « gardoire î » Le pédantisme au moins leur est interdit et le bon sens chez eux ne risque pas de périr étouffé sous le fatras des mots.

La mémoire brute s'oppose à la raison ; elle est Tenregistrement mécanique et aveugle de tous les

qu'avait en vue Saint-Cyran, disant, dans non Traité de la prédication évangélique, « qu'il n'y avait rirn do plus dangereux que de parler de Dieu par mémoire plutôt «juo par mouvement du cœur ». (Sainte-Beuve. Port-Royal, l, p. 482. Paris, Hachette, iê^.

faits passés. Mais il y a une autre mémoire, toute pénétrée de raison, qui est le triage intelligent des faits passés, leur classement méthodique, leur mise au point. Montaigne, ce grand seigneur dans Tordre de Tesprit, ce « pédant à la cavalière», a bien pu faire fi de la mémoire, entendue comme une faculté humble et roturière, distincte du jugement; mais, suivant la juste et fine remarque de Malebranche, il avait, en plus, ou à défaut, de cette mémoire qu'il traitait de simple « gardoire » (et j'ajoute : il ne se fût pas peut-être défendu d'avoir) une mémoire admirable et toiijours prête, lorsqu'il s'agissait de citer et d'accumuler de^ faits à l'appui d'une thèse, d'une boutade ou d'une simple vantardise. Autrement dit, s'il n'avait pas (c'était du moins sa prétention) la mémoire des faits bruts, il avait celle des faits significatifs et probants. De même Pascal « avait, au témoignage de sa sœur. M"'*' Périer, une mémoire si excellente qu'il disait qu'il n'avait jamais oublié aucune des choses qu'il avait voulu retenir m. Nicole confirme ce fait et en précise la nature, w Pascal, dit-il, avait une mémoire prodigieuse où les choses, encore mieux que les mots, se gravaient à tel point que lui-môme avouait franchement qu'il n'avait jamais laissé fuir ce qu'une fois il avait saisi par le raisonnement. » Cette mémoire des choses plus encore que des mots, qui n'oublie rien de ce que l'esprit s'est appliqué à savoir, a voulu retenir, et a saisi pay* le raisonnement, c'est ce que nous avons appelé la mémoire organisée. Il est naturel que Montaigne et Pascal, qui ne sont pas^ des érudits, mais des penseurs, présentent le type d'une telle mémoire. Mais l'érudition elle-même comporte l'organisation : ainsi il n'en est pas de plus vaste que celle de Brunetière, par la raison qu'il n'y en a pas

qui soit conduite par une méthode plus ferme et plus rigoureuse. Comment donc les hommes, servis, comme Montaigne, par une heureuse mémoire ontils pu, sans injustice ni ingratitude trop noire, dédaigner la mémoire et dire : « Savoir par cœur n'est pas savoir » ? C'est que leur dédain s'adressait à la mémoire brute et était un hommage rendu à la mémoire intelligente.

Cependant ne poussons-nous pas trop loin l'opposition entre les deux mémoires? Ne cédons-nous pas à cette manie de la distinction dont il est toujours difficile à l'analyse de se défendre ? Nous ne voudrions pas donner à penser que la mémoire est partagée en deux, bien plus déchirée, en lutte contre elle-même. Nous croyons, et nous montrerons plus loin, que la mémoire est une. Si l'on peut distinguer une mémoire brute et une mémoire organisée, c'est donc sous cette réserve que ces mémoires néanmoins s'accordent et se rejoignent. Reste avoir en quel sens et de quelle manière.

La mémoire brute est aussi la mémoire naturelle, d'où il faut toujours partir, avec laquelle il faut nécessairement compter, la mémoire organisée, que nous lui opposons et que nous élevons si fort audessus, n'étant après tout que cette mémoire naturelle dont l'art sait tirer heureusement parti et qu'il porte à sa dernière perfection.

Sans la mémoire naturelle, on ne peut rien; cette mémoire étant donnée, on en peut utiliser les ressources, accroître le pouvoir, mais il faut la posséder d'abord, à l'état brut, élémentaire. En cet état, elle est déjà prodigieuse, mais inégale; elle enregistre et fait revivre plus de faits qu'on ii^aurait jamais pensé, mais elle a aussi des lacunes déconcertantes, d'inexplicables oublis. Il y aura lieu dès lors, non

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d'en changer la nature, mais d'en régler ou plutôt d'en régulariser Tusage. La mémoire, à T^tat natu* rel, peut tout retenir, mais aussi tout oublier; il s'agit de faire le choix de ce qu'elle doit retenir et a intérêt à oublier; il s'agit de l'alléger, de la soulager, de ne la charger ou meubler qu'à bon escient. En outre, la mémoire naturelle rappelle tout à la fois et en bloc ; il s'agit de réduire judicieusement ses évocations aussi bien que ses acquisitions. La mémoire organisée, c'est donc la mémoire naturelle, captée à sa source et canalisée. La question qui se pose, pour la discipline de l'esprit, est la suivante : Qu/e memorke committenda^ quie hi memoriatn revocanda^ quw non ? Ignorer cette question ou la tenii pour non avenue, c'est en rester à la mémoire brute : la résoudre, c'est organiser la mémoire.

Ceux qui ont poussé le plus loin l'opposition de la mémoire et du jugement, ceux qui ont établ; entre ces deux opérations de l'esprit une différence de nature (Montaigne, Pascal), n'ont pas ignoré el méconnu pour cela leur intime relation. Pascal a dit : « la mémoire est nécessaire pour toutes le^ opérations de l'esprit », entendant par là, non pas seulement qu'elle fournit la matière, à savoii l'expérience, à laquelle l'entendement s'applique el qu'il a pour fonction d'organiser, mais encore que les opérations propres de l'entendement deviennent à leur tour la matière de la mémoire, en sorte que le jugement au la croyance relève, en fin de compte «le la raison et de l'habitude (ou mémoire) ou, poui parler son langage, de Vesjmt et de Vautomate :

11 faut faire croire nos deux pièces : Vespritj par le! raisons qu'il suffit d'avoir vues une fois en sa vie, car d*ei avoir les preuves toujours présentes, c'est trop d'affaire et V automate, par \ii coutume,..

Autrement dit, après aroir saisi la Vérité par le raisonnement, après Tavoir comprise, il faut confier le résultat ainsi atteint à la mémoire, et ne plas faire ëésormais appel à la raison, ne plus remettre en question ce qui a été résolu par elle. C'est pourquoi Descartes disait que les vérités acquises par l'esprit, mais dont les preuves ont cessé de lui être présentes, ont besoin d'un autre critérium que Tévidence et exigent comme supplément de garantie la Téracité divine. A proprement parler, Dieu ne vient pas en aide à la raison, et n'a pas à la garantir, mais il répond de la fidélité de la mémoire, laquelle de son côté répond de la vérité des raisonnements qui lui ont été confiés. La raison se convertit donc en mémoire ; ce qui a été compris est finalement retenu comme vrai, après qu'il a cessé d'apparaître comme tel, et il faut que toute vérité en vienne là d'être admise sans preuves et d'être seulement retenue : c'est le plus court et c'est le plus sûr.

Le plus court, cela va de soi ; mais le plus sûr, comment le prétendre? Pascal dit pourtant bien en propres termes : « La coutume fait nos preuves les plus fortes et les plus crues », et il a raison, s'il ne s'agit que de la force psychologique de la croyance. Sans doute il serait scandaleux que la coutume suiîit à donner accès aux vérités dans l'âme (quoique cela arrive souvent en fait), mais il est exact que la coutume (ou l'habitude) consacre la vérité, l'imprime seule fortement, naturdlevient en nous et qu'une vérité, à laquelle cet appui naturel viendrait à manquer, serait inconsistante et faible, et ne ferait que nager, comme dit Montaigne, en la superficie de la cervelle.

Faisons donc à la mémoire une place à côté de la raison ou plutôt admettons que l'esprit fasse sa

substance des vérités qu'a établies sa raison, autrement dit, confie à sa mémoire le dépôt précieux de ces vérités et ne distingue plus dès lors en lui ce qui est mémoire et ce qui est raison, la mémoire étant au service de la raison et la raison se convertissant en mémoire. Concluons. La mémoire brute est la mémoire réduite à elle-même et livrée à elle-même, memoria sibi permissa ; la mémoire organisée est la mémoire, à laquelle Tentendement s'ajoute pour la régler et la conduire, pour lui donner sa forme parfaite et son développement normal.

Une dernière question se pose, bien faite pour diviser les philosophes : la vraie mémoire est-elle la mémoire considérée dans son type inférieur, à son humble origine ou la mémoire arrivée au terme de son évolution, déûnie par son « idée », au sens platonicien, c'est-à-dire par sa forme achevée? On en peut discuter, mais la seconde hypothèse nous paraît, non pas la plus vraie (car il s'agit ici de point de vue et de méthode, et non pas de doctrine), mais la plus suggestive et la plus féconde. On connaît mieux la mémoire en l'étudiant dans son organisation et en s'appliquant à saisir ses modes de combinaison ou ses formes qu'en la prenant ou la supposant antérieure à toute forme ou non entrée encore dans une forme définie.

Mais, quand on conçoit la mémoire comme une organisation ou un groupement, une synthèse d'images, on est tenu de chercher quel est le principe de cette organisation, quelle est la loi qui préside à Tordre ou arrangement des images. Ce principe, cette loi, c'est la personnalité ou le moi. S'il n'y a pas une mémoire, mais des mémoires, c'est qu'il n'y a pas un homme unique, l'homme en .{général, mais qu'il n'existe que des hommes indivi-

duels, distincts les uns des autres, les uns tournés vers le passé, les autres, vers Tavenir, les passéistes, les futuristes, comme les appelle Palante^, sans compter les présentéistes, plongés tout entier dans l'actuel.

La mémoire n*est pas la même chez tous les hommes; non seulement elle n'existe pas chez tous au même degré, mais encore et surtout elle n'a pas pour tous la même importance, la même signification, la même valeur. Il en est pour qui le passé existe, et même seul existe : ce sont les natures prédestinées au souvenir. Tels sont, dans Tordre du «enliment, Rousseau, Sainte-Beuve, Amiel.

Jean-Jacques écrit : « Les objets font sur moi moins d'impression que les souvenirs », et Amiel : ^< J'ai l'émotion rétrospective ». Sainte-Beuve a la même disposition sentimentale, et l'analyse ainsi :

J'ai toujours eu à cœur le souvenir plutôt que Tespérance, le sentiment et la plainte des choses évanouies plut'^t que l'étreinte du futur. Le souvenir, en mes moments d'équilibre, a toujours été le fond reposant et le plus bleu de ma vie, ma porte familière de rentrée au ciel... En tout ffinaps, même dans les années turbulentes et ascendantes, j'ai dû au souvenir une grande part de mes impressions profondes. Dans les divers âges de la vie que j'ai parcourus, <^mme j'anticipais prématurément l'expérience d'idées et le désappointement ordinaire à l'âge qui succède, je vivais peu de la jouissance actuelle et c'était du souvenir encore que les plus fraîches réparations me venaient. Quand je goûtais un vif bonheur, j'avais besoin, pour le compléter, de me figurer qu'il était enfin loin de moi et que je repasserais un jour aux mêmes lieux et que ce sçrait alors une délicieuse tristesse que ce bonheur à l'état de

1. Voir son brillant article, Nostalgie et futurisme (Revue philosophique, avril 1916).

souvenir. Dans ma vue des événements du dehors et mes jugements sur l'histoire présente, j'étais ainsi : le sentiment d'un passé encore tiède et récemment inhumé m'enlaçait par des sympathies invincibles... Quand ma lèvre de jeune homme brûlait de saluer les aurores nouvelles, quelque chose au fond de moi pleurait ce qui s'en est allé*.

Cet arrière-goût du passé dans le présent, ce besoin de recul pour goûter le présent même n*esl pas une condition de la mémoire, mais une forme de mémoire spéciale, celle qui appartient aux vieillards et plus généralement aux Ames faibles, languissantes, manquant de jeunesse, peu ouvertes à la vie et à Tespérance, à celles que Palante appelle « nostalgiques ^ ».

Mais en regard de ceux qui ne peuvent ainsi se détacher du passé, il y a place pour ceux qui, au contraire, s'absorbent dans le présent et pour ceux, plus nombreux encore, qui, par toutes leurs pensées, vivent déjà dans le future. N'avons-nous à tenir compte que de ceux qui s'abandonnent à la pente du souvenir, que de ceux qui ne cherchent ou du moins ne trouvent plus dans leurs sensations présentes que l'écho de leurs émotions passées et s'écrient avec le poète :

Les voilà, ces buissons où toute ma jeunesse,

Comme un essaim d'oiseaux, chante au bruit de mes pas !

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