‹ La mémoire et l'oubliChapitre 86 sur 92 · II. — La mnémotechnie conçue comme une morale · texte numérisé non relu

II. — La mnémotechnie conçue comme une morale

Après avoir pris la mnémotechnie au sens le plus étroit, donnons-lui son sens le plus large : au lieu de la réduire à l'hygiène, faisons-la rentrer dans la morale.

Elle est déjà, en tant qu'art, un emploi de la

voloiilé, el, à ce titre, requiert ou comporte toutes les qualités morales. Exercer, fortifier la volonté, « se soumettre à une discipline de travail inflexible », s'astreindre tous les jours, et sans jamais s'octroyer de vacances, à des exelrcices d' « assimilation >^y le !ioir, et de « reconstitution », le matin, prendre « intérêt I» à ce travail, avoir « foi » en ses bons effets, voilà, selon Georges Art, le seul moyen d'exercer et de fortifier la mémoire. « Nous n'aurons jamais une solide mémoire aussi longtemps que nous n'aurons pas une ferme volonté. » Hendre la mémoire sûre, impeccable, automatique représente un travail à rebuter les hommes sans courage. La loi est : « Tu gagneras ton inconscient à la sueur de ton conscient. »

Mais le but est digne de l'etfort, car le résultat est heureux cl le moyen, intelligent : « on fait passer une notion dans l'inconscient d'autant plus complètement, profondément que le conscient s'est emparé d'elle avec |)lus de vigueur, l'a examinée avec plus de soin, la pesant, l'analysant, la recomposant ensuite fwur saisir l'ensemble >», et, quand cette notion est entrée dans la mémoire,. est possédée pleinement, qu'on ne dise pas qu'elle est « devenue banale » ; on l'a rendue familière, oui, mais le familier n'est pas le banal!

Jouissons donc sans remords du fruit de notre labeur ; mais nous ne pouvons le goûter en paix, car la fin visée, la sûreté mécanique de la mémoire, n'est jamais atteinte ; du moins nous ne pouvons compter qu'elle Test, et nous devons faire comme si elle ne Tétait pas, nous soumettre à des « épreuves d'endurance », espacées de loin en loin, considérer notre lâche comme jamiiis achevée.

le m'arrête, ne voulani pas résumer le livre de

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M. G. Art. On voit assez quel en est Tesprit et Tac- •cent. M. Art a la foi d'un apôtre. Il croit à Tulilité de la niémoire, à Tobligation de la développer et 4'en pousser le développenaent toujours plus loin par les méthodes les plus sûres, mais les plus laborieuses. La mnémotechnie ainsi pratiquée devient une vertu.

Mais cette vertu, beaucoup la jugeront une vertu professionnelle, étroite, et ne se croiront pas tenus <le Tacquérir. Il faudrait prouver qu'elle a une valeur générale, proprement humaine. Si Ton a en vue, non la mémoire de l'écolier, ni même la mémoire intellectuelle, mais la mémoire tout entière, celle donc aussi des sentiments et des actes, si de plus on donne au mot mémoire son sens idéal, si on entend par là, non « une mémoire trop fidèle et des associations impératives », ce qui constitue, en certains cas, une véritable calamité, un fléau, mais une mémoire sélective qui ne retient que ce qui est digne d'être retenu, si la mémoire est ainsi la personnalité se constitîiant au cours de l'expérience, traitant celle-ci comme la matière dont elle forme et nourrit son esprit, en prenant ce qui lui convient et rejetant le reste, comment douter que la culture de la mémoire ne joue dans la vie morale le premier rôle, cette vie consistant presque tout entière dans l'acquisition de ce trésor d'expériences dont notre sagesse est faite?

L'humanité, a dit Auguste Comte, se compose de plus de morts que de vivants. Combien cette pensée •est plus vraie encore, ou du moins plus saisissante et plus claire, appliquée à l'individu ! Qui ne se sent avant tout l'homme de son passé! Combien les souvenirs tiennent plus de place dans la vie de chacun

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(le nous que les impressions présentes ! C'est au point que le passé pèse parfois sur nous comme un jou^ et qu*on nous invile à le secouer, à tourner les yeux vers Tavenir. Mais on oublie que, dans ce cas encore, la force qui nous pousse en avant n'est autre chose que l'impulsion qui nous est communiquée par notre éducation, par nos acquisitions antérieures et, en remontant plus haut, par tout le passé de civilisation qui nous porte. Si nous donnons au mot mémoire son vrai sens, celui d'assimilation, et non d'emmagasinement, du passé, la mémoire est encore l'instrument du progrès, celui-ci n'étant que la raison qui se transmet et se poursuit d'un siècle à l'autre chez les peuples, d'un âge à raiitre, chez les individus.

Ouand on oppose la mémoire à la raison, quand on la regarde comme un obstacle au progrès, c'est (|u'on la couroit comme arrêtée dans son développem(?nt, déjà frappée de stérilité et de mort. Mais la vraie mémoire n'est pas le passé devenu une obsession, comme chez les vieillards; c'est le passé continuant à vivre en nous, mais s'enrichissant du présent, se prolongeant en lui, bien mieux, se resserrant pour lui fiiire place, entrant avec lui dans ce système de représentations qui constitue notre esprit, notre moi. La mémoire véritable, vivante, est une réadaptation continuelle, une perpétuelle mise au point : on ne maintient ses souvenirs qu'en les révisant sans cesse, qu'en les accordant entre eux (»t iwec les ac(iuisilions antérieures. Il n'est <li)M(: pas jxîrniis d'isoler la mémoire, de la concevoir à pari (le la raison (pii la dirige, de la raison «lu'i'lio srri, qu'rile enrichit de ses expériences. Notr*' but «ioil êlr*^ de nous composer un trésor de Souvenirs. Mais pour cola il ne s'a<^it pas de recueillir

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