LA MNÉMOTECHNIE ET LA MORALE
telle quelle, à l'état brut, Texpérience passée; il faut extraire Tor qu'elle contient.
De là un travail de simplification, d'élimination ou d'oubli. Ce travail s'impose dans l'ordre intellectuel, moral.
Moralement nous ne devons pas charger notre mémoire de Texpérience fangeuse. Il n'est pas d'homme, en quelque milieu qu'il ait vécu, qui n'ait eu sous les yeux des exemples d'égoïsme féroce, d'intérêt sordide, de sale débauche. Celui qui dirait que cette expérience lui a manqué prouverait seulement qu'il n'a pas su voir, préservé peut-être par un excès d'indulgence ou de candeur. Mais les honnêtes gens résistent à la contagion du mal, parce qu'ils sont résolus à chasser de leur esprit les exemples fâcheux, à les tenir en dehors de leur expérience comme inexistants ou non avenus, à les oublier. Quant aux meilleurs, ce sont ceux d'entre nous qui découvrent les « traces », comme diseni les chimistes, des vertus diluées qui existent encor<^ dans le monde, qui les reconnaissent et les suivent. Se composer une mémoire au point dé vue moral, c'est donc purifier sa pensée, pratiquer l'oubli systématique à l'égard de tout ce qui est tache et souillure, faire la police de ses images et ouvrir exclusivement son esprit à tout ce qui est noble et élevé.
De même, au point de vue intellectuel, on ne doit pas charger sa mémoire de connaissances oiseuses. Telle érudition spéciale est souvent un fatras sans nom, beaucoup trop admiré des ignorants. Jules Simon disait de son maître Guigniaut : Il savait tout ce qu'il est inutile de savoir. Le mot s'applique à plus d'un. L'énormité du savoir est une énormité comme les autres. A mesure que le nombre des connaissances s'accroît, un choix plus sévère s'im-
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pose (les connaissances à acquérir. Selon Auguste Comte, le progrès de la science consistera, àTavenir, Bon pas tant dans l'extension que dans Torgamsation ou la hiérarchisation des connaissances.
Ceci est plus vrai encore, ou du moins plus évident, de la science de chacun de nous. On ne peut pas charger indéfiniment sa mémoire : qu'on se 8ontente donc d'y loger ce qui vaut d'être retenu. La mémoire peut se limiter sans s'appauvrir. Elle ne perd rien en se débarrassant de ce qui l'encombre.
Comment surtout l'esprit hésiterait-il à écarter de sa pensée les idées qu'il est sûr de retrouver quand il voudra, grâce aux rapports qu'il y a établis? En systématisant ses connaissances, il les fait sortir les unes des autres.
La systématisation, dit Piéron, a pour effet « la limitation du nombre total des souvenirs et l'utilisation du plus grand nombre possible de souvenirs acquis ». Elle emploie plusieurs procédés, parmi lesquels la « schématisation », consistant essentiellement « en ceci : ramener des sénés de choses nouvelles à apprendre à des enchatDenients habituels de termes déjà connus, en retenant la règle, la olel" qui permet de retrouver les premières, à partir des seconds : toute l'intellectualisation de la mémoire consiste ainsi dans la substitution d'une reconstitution au souvenir brut ».
Le langage, et particulièrement le langage scientifique, dont la forme la plus achevée est la mathématique, est un instrument de schématisation, à Taide duquel on perfectionne la mémoire, ou mieux on la remplace, on apprend à s'en passer.
(inico aux processus intellectuels» c'est-à-dire grâce au ian^'jigj.'. t«>ut se passe conmie fi nous avions une mémoire idôale, capable de classer les faits en les enregistrant et de