‹ La mendicitéChapitre 1 sur 13 · MAISON D'ÉDITION DE V UTILE-OFFICE · texte numérisé non relu

MAISON D'ÉDITION DE V UTILE-OFFICE

Gabriel PARI SOT, Directeur-Fondateur

47, Galerie Vivienne, 47 — (6, rue Vivienne)

(Entre la Bourse et le Palais-Royal)

Totis droits réserfés

aENERM.

C^est un sujet toujours neuf, bien que cependant on ait écrit sur la question depuis des siècles.

Et cela se comprend, car si les mendiants changent de costume, de façon' d'opérer, de lieux d'habitation, suivant les pays, suivant les époques, il y a toujours des mendiants curieux à observer et dont l'étude est instructive pour les moralistes et utile pour les législateurs.

Et on peut dire que c'est avec un égal plaisir qu'on lit sur ce sujet la correspondance de Voltaire, les mémoires publiés sous le règne de Louis XV sur les Truands,

sur leur existence, sur leurs repaires, sur leurs tlrôleries mêmes, et qu'on entre avec Victor Hugo dans cette Cour des Miracles où les }}lus jolies filles y donnaient rendezvous à des galants de haute marque.

Et un auteur de grande envergure, comme l'était ce maître, nous intéresserait aussi bien aujourd'hui en nous dépeignant le Château Rouge, le Père Lunette, la Mère Gay, toutus |Jcirties de l'ancienne Cour des Miracles, ayant conservé les allures de cette dernière.

Mais s'il y a eu beaucoup d'écrivains ayant clierehé à présenter à leurs contemporains cette partie de la population peu connue du public, je dois néanmoins constater que, seul, le côté ilescriptif y a trouvé son compte, et que mille part, excepté dans quelques édits royaux dont J3ersonne ne s'est jamais d'ailleurs [iiéuccupé, on n'a visé le côté sérieux de la question, c'est-à-dire cherché les moyens pnitiiiues pour faire disparaître cette maladie de la société qu'on appelle la Mendicité, et (jui, si elle peut prêter à des canevas de romans, voire même à de gracieuses poésies.

n'en est pas moins, en somme, une plaie hideuse encourageant tous les vices parce qu'elle a pour première cause la paresse, et qu'en dégradant celui qu'elle atteint elle lui fait vite perdre notion du bien et du mal, du vice et de la vertu, la notion de la dignité humaine, et donne à ses contemporains un déclassé de plus, souvent même dangereux, par son exemple et par ses besoins, qu'il cherche à satisfaire sans apporter sa part au travail national.

Est-ce à dire qu'il faille frapper sans distinction ceux qui tendent la main, et dont quelques-uns n'ont subi qu'un instant d'égarement ?

Assurément non.

Puisque nous avons, dans la circonstance, à traiter des malades, c'est surtout de guérison dont nous avons à nous occuper ; c'est une plaie qu'il est utile de soigner d'abord avant de songer à la répression.

Cependant, empressons-nous aussitôt d'ajouter que nous rencontrons, hélas ! le plus souvent parmi les mendiants des malades récalcitrants, des coureurs de routes qui se

4 LA MEiNDICITÉ

[ihiîsciît tUms It^iir état et sont réfractaires à toute idée traniélioration ; à ceux-là il faut fiùvv |)i'eii(Iir It^ remède malgré eux, il faut a|ï|ïli(|iier Iv p^nisement forcé ; c'est alors (|n'a|j|>arail la ré[ïression nécessaire

Mais livcc qiu'l tact, avec quelles précautions, avec quelle légèreté de main il faudra user de cette rêju^^ssion que certains moralistes ue tieiMieJit même pas à justifier.

Et, eu elTet, le professionnel le plus endurci, fnt-il le [)Ius vieux cheval de retour (ju'oii [ïnisse rencontrer, ne fait de mal à [ïei'soune s'il se présente tel qu'il est; s'il jîreuil ce qu^nj lui donne, quand il cherche a apitoyer le [ïulilic sur son sort ; on ne peut vraiuient [ïas dire que l'acte qu'il comn^et jîeut être eousidéré absolument comme un délit.

11 uieiidie, mais il ne menace pas; il reçoit l'aumône, uvms il ne dérobe pas le bien de relui qu*il iuijjli)îH\

Et (lonr pnuviui' édicter contre lui des lois dt* réjiresssion, il faudra évidemment cherelier des uïoyens détournés et considérer cette répressiuu comme devant prévenir des

délits et des crimes qu'un état de vagabondage peut, dans l'avenir, l'exciter à commettre; ou encore il faudra voir dans la mendicité professionnelle une façon d'abuser de la confiance des donateurs, dans le but de se procurer des secours destinés aux vrais malheureux qui s'en trouveront ainsi privés.

Contre ce raisonnement, il ne me semble pas possible d'élever une objection.

D'abord, il est certain que l'état de mendiant ne peut qu'engendrer des délits et des crimes.

Nous n'aurions, pour le prouver, qu'à invoquer réloquence de la statistique qui nous indique que, sur cent voleurs condamnés, il y en a au mois quatre-vingts qui sortent de la catégorie des mendiants et vagabonds, et qui établit que vingt pour cent des assassins viennent des rangs de cette dernière classe de la société.

Mais point n'est besoin de statistique pour prouver ce que je viens d'avancer ; les faits sont ici tout à lait corroborés par la vraisemblance de ce qui doit se passer.

Eji eiYet, le mendiant ne devient-il pas voleur ot assassin, par la force même de son état ?

Son |)remier besoin est de maudire le monsieur bien mis, qui passe restant sourd à ses suppli châtions ; de là à désirer s'emparer de CQ que ce monsieur a dans sa poche, il n'y a qu'uu tout petit pas bientôt franchi, et, sans qu'il soit besoin des conseils ou des excitations de camarades, notre homme en arrive vite h essayer de réaliser son désir.

UiKî fois le vol commis, il faut à tout prix évitcT la prison, le juge d'instruction, le tribiiTial, et pour se mettre à l'abri des soupçons, le mendiant devenu voleur n'hésite pas k supprimer ceux qui pourraient le dénoncer, et de V oleur il devient assassin.

N'est-ce pas la plus stricte logique ?

N'est-ce pas le plus simple bon sens qui nous conduit à cette conclusion? N'est-ce pas là une conséquence naturelle de la Mendicité |irofessionnelle.

Donc, combattons hardiment la Mendicité dans notre pays pour arrêter d'abord le développement de la criminalité, et combat-

tons-la aussi pour ne pas voir, oh ! comble des immoralités, les plus indignes des paresseux profiter des aumônes qui devraient n'appartenir qu'aux vrais malheureux.

Plus on réfléchit et plus on est convaincu qu'il y a là un détournement exercé au détriment des souffreteux, et détournement qui doit être qualifié d'autant sévèrement qu'il atteint des bontés qui ne peuvent se défendre.

Et certainement quand je dis qu'il y a là détournement, j'emploie bien le mot propre.

Car le budget que chacun destine aux pauvres n'est pas élastique, c'est une somme fixe pour telle catégorie d'individus ; si une autre catégorie s'en empare, je ne peux vraiment pas appeler l'acte commis autrement qu'un détournement.

Certes, si le donateur faisait quelques efforts pour reconnaître le bon grain de l'ivraie, pour trouver celui qui a vraiment besoin, la tentative de détournement pourrait exister sans que ses effets aient à nous préoccuper.

Mais, hélas ! sans regarder la main qui se tend vers lui, le bienfaiteur laisse tomber

son aumône. Tant mieux pour celui qui se présente le premier ; mais on peut être sûr que celui-là n'est jamais véritablement malhoiii^eux, ou n'est malheureux que par sa fnukï-

l^^nc, puisqu'il n'y a rien à attendre de la [>i udence des personnes charitables, force nous est d'avoir recours à une loi répressive pour' empêcher le gaspillage de sommes qui suffiraient à soulager toutes les misères, et qui, détournées de leur destination, ne servent, pour la plupart, qu'à encourager la pai't'sse et à développer chaque jour le ti( Mil lire de mendiants professionnels.

l)r telle sorte que, lorsque ceux-ci reçoivt/fiL les faveurs du public, on lit à chaque instant dans les journaux des faits-divers comme le suivant :

La Misère

M'" C..., âgée de quarante ans, et sa fille, hi^ôt' de quatorze ans, exerçant toutes deux la i*rûfession de danseuses, ont tenté, hier, de su suicider dans leur domicile, rue Laferrière,

en absorbant du laudanum. Secourues à temps par les voisins, dont l'attention avait été éveillée par leurs gémissements, elles ont été transportées, à peu près hors de danger, la mère à Lariboisière et la fille à Thospice des Enfants- Assistés, rue de Sèvres,

C'est malheureusement encore à la misère qu'il faut attribuer cette double tentative de suicide. »

Ou encore comme cet autre :

Mort de faim

« Hier, sur la place du Trône, on ramassait le corps inanimé d'un homme proprement mis et qui succombait avant l'arrivée du médecin,

» Il fut constaté que le malheureux était mort de faim.

» C'était un menuisier qui ne travaillait pas depuis quelque temps, et, au dire des voisins, n'avait pas cessé un seul jour de chercher de l'ouvrage ».

C'est pourquoi il n'y a pas à hésiter à

appliquer, à ceux qui ne veulent pas qu'on les j^^uérisse de la maladie de la Mendicité, un système de répression qui les oblige à se laisser soigner.

C'est de cette façon qu'ont agi la plupart des nations civilisées, et il faut bien reconnaître que, dans ces sortes de questions, la France ne brille pas par son initiative.

KL si les efforts des nations qui ont entrepris de faire disparaître de chez elles la Mendicité n'ont pas tous été couronnés d'un plein succès, il n'est pas possible de nier qu'en Allemagne, en Suisse et en Belgique les tentatives de lutte contre la Mendicité professionnelle au profit de celui qui souffre ont produit les plus sérieux résultats.

iVest pourquoi j'ai pris, en France, l'initiative d'une campagne analogue.

A Hacher un grelot, avec l'intention de le faire sonner, jusqu'à ce qu'on ait parcouru toufe la route, c'est aller presque toujours au succès.

Aussi ai-je attaché mon grelot, et l'ai-je attathé avec la résolution de faire tout ce qu'il faudra pour qu'on l'entende sonner.

Et maintenant, comme pour attaquer une organisation, la première condition et de bien la connaître, nous allons étudier soigneusement les mendiants, montrer leurs trucs et les suivre dans leurs lieux de rendez-vous.

Page 1