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CHAPITRE PREMIER

Les Mendiants se divisent en quatre catégories distinctes : les invalides et malades , les truqueurs , ceux qui font de la mendicité déguisée, et enfin celui .qui n'a recours à aucun vice et se contente de tendre la main au passant.

Comme, sans conteste, le mendiant qui se pose atteint d'infirmité ou de maladie attire le mieux la compassion du public, ce sont les invalides et les malades qui composent la plus grande partie de l'armée mendiante.

Il convient donc de commencer par eux.

LES INVALDBS

On se laisse toujours apitoyer par les plaintes et les prières des malades, et cependant, si on raisonnait un peu, on serait moins

facilement exploité par les mendiants infirmes.

En effet, nul n'ignore qu'il y a, à Paris et dans les autres villes de France, de vastes liospices qui s'ouvrent toujours devant le vélitable invalide. Alors, ou cet individu qui vous tend la main est un faux invalide, et il n'y a qu'à repousser sa demande, ou il est réellement malade, et, comme il se sert de ses infirmités pour se faire des rentes, il ne mérite aucune pitié.

Dans les deux cas, c'est une exploitation de la charité publique ; c'est un pauvre qui n'a droit à aucune sympathie, et auquel on iloit refuser tout secours, si on ne veut pas contribuer au développement que prend chaque jour la Mendicité professionnelle.

Voyons donc les différentes catégories de mendiants invalides qui défilent devant le public.

L'Aveugle

11 y a peut-être de vrais aveugles qui se promènent avec un chien ou un guide pour implorer le passant ; mais, après une enquête

de dix ans, je suis obligé de déclarer que, chaque fois que j'ai cherché à connaître la situation exacte de i' aveugle qui m'implorait, je me suis toujours trouvé en face d'un faux aveugle.

C'est si facile, au bout de quelques jours d'apprentissage, d'ouvrir de grands yeux tout blancs, ou de parer ses paupières closes d'une croûte rouge.

Et pourtant tout le monde se fait prendre à ce stratagème, les médecins eux-mêmes, à moins qu'ils ne s'astreignent à un examen sérieux qu'ils négligent trop souvent.

Je pourrais raconter cent histoires de faux aveugles, mais deux suffiront pour édifier les trop crédules.

Le premier qui me mit sur mes gardes m' apparut, en 1875, sous les traits d'un fort et grand gaillard, les yeux cachés derrière des lunettes bleues et exploitant les habitants de Poitiers. Il était tous les jours assis sur une des marches de l'escalier qui conduit de la gare dans la ville.

Un soir que, passant par là, il m'avait ennuyé de ses récriminations, je l'appelai,

je ne sais trop pourquoi, faux aveugle. Aussitôt, se levant comme mù par un ressort, et oubliant qu'il devait rester aveugle même en présence des insulteurs, il se rua sur moi en ouvrant de larges yeux bien sains, et j'eus toutes les peines du monde à éviter les coups de bâton qu'essayait de me porter ceftaxené,

A quelque temps de là, traversant à Bordeaux la place des Quinconces, je revis mon homme installé 'dans une petite voiture que traînait un jeune garçon suppliant les promeneurs de ne pas oublier son père aveugle et infirme.

Mon indignation ancienne se réveilla contre celui qui se moquait ainsi de la charité publique ; j'avais un ami au parquet, je courus lui raconter le fait.

La police se mit en campagne, et acquit la certitude que mon faux aveugle était le chef d''une bande de voleurs qui, quelques semaines auparavant, avaient dévalisé une boutique de la rue Sainte-Catherine.

Il passa avec ses complices en cour d'^assises, où on releva contre lui 33 vols avec effraction ; et ce fut dépouillé de ses lunettes

bleues, et avec des yeux brillants d'audace, qu'il présenta sa défense le plus habilement du monde, sans pouvoir cependant éviter une condamnation à cinq ans de réclusion.

Le second récit que je veux faire concerne une femme de Nogent-sur-Marne, et je le choisis entre tant d'autres, parce que beaucoup de Parisiens ont connu l'héroïne de mon histoire.

La femme dont il s'agit promenait en 1885 dans les rues de Nogent, sur le bord de l'eau et près de l'église, au moment de la sortie des messes, un aveugle grand et gros, possédant une superbe voix de basse qui chantait pendant que son guide tiendait la main.

Mais les deux complices ne tardèrent pas à se brouiller et, après un copieux dîner arrosé d'un vin trop généreux, ils se séparèrent pour ne plus se revoir, après une scène de pugilat dont un café de la Grande-Rue garde encore le souvenir, et pendant laquelle l'aveugle avait recouvré la vue. Alors, le dimanche suivant, on vit la vieille conduire de lamême façon, et dans les mêmes endroits, un tout petit aveugle à la voix de ténorino.

Il va de soi que les fidèles sortant de la messe se joignirent de nouveau aux canotiers pour donner au petit aveugle, 'comme ils avaient donné, huit jours avant, au grand aveugle.

Rien ne fut changé, ni la générosité hebdodaire des uns, ni la sincérité des autres.

Je ne suis pas retourné à Nogent ; ihais je suis sûr que depuis cette époque la vieille a changé plusieurs fois d'aveugle, car il n'est pas possible que les partages des bénéfices se soient effectués longtemps sans troubler l'entente des deux complices.

Le Manchot

Les manchots, qui font profession de tendre la seule main qu'ils disent leur rester, ne sont pas plus sincères que les aveugles, et toujours le morceau d'os, qui s'agite dans une des manches de leur paletot, n'a rien de commun avec le corps de celui qui demande l'aumône.

J'ai suivi bien longtemps plusieurs de ces manchots sans pouvoir arriver à en prendre un en flagrant délit de tromperie, et, malgré

les assurances de gens bien informés, je commençais à désespérer de m'assurer par moimême de leur mauvaise foi, lorsqu'un soir, à la foire de Saint-Cloud, je fus édifié sur leur compte et sur celui d'un grand garçon se prétendant ancien militaire ayant perdu son bras au Tonkin, et que j'avais rencontré dans toutes les fêtes des environs de Paris.

Une bande d'étudiants et d'étudiantes, qui s'était déjà montrée très généreuse avec lui, répondit mal à ses nouvelles sollicitations.

■ Il se fâcha ; la bande joyeuse se mit à danser autour de lui, mais elle avait à peine commencé sa ronde que la main coupée s'abattait sur la figure d'un des danseurs.

On juge de l'effet produit sur la foule qui s'était déjà amassée à l'endroit de la dispute ; elle entoura, hua le faux manchot qui n'avait pas su jouer son rôle jusqu'au bout, et la police, intervenant à son tour, le conduisit au poste où il ne resta pas longtemps, puisque, trois jours après ce scandale, je le rencontrai boulevard Richard-Lenoir, exerçant de nouveau sa lucrative profession.

Plus tard, même, je constatai combien le

métier de faux manchot pouvait avoii* facilement des amateurs, puisqu'un matin je pus, moi aussi, me procurer un appareil permettant de faire le manchot, en déposant un cautionnement de 20 fr. et en payant 1 fr. par jour de location au fabricant de ces instruments, dont la police semble tolérer le commerce.

Le Boiteux et le Sans-Jambes

Faire le boiteux est chose si commode qu'une telle position sociale n'excite plus la générosité du public et que ce métier de boiteux, déconsidéré, est presque tombé en désuétude.

Il faut aujourd'hui avoir, perdu au moins une jambe pour attirer l'attention des passants.

Doutant de l'infirmité annoncée par plusieurs estropiés et ayant entendu souvent parler de la facilité avec laquelle des hommes lestes et habiles dissimulent une de leurs jambes, et quelquefois les deux, je résolus de faire une enquête sérieuse, qui ne tarda pas

à me donner la preuve que la plupart du temps la jambe qui, en apparence, fait défaut au mendiant, ne lui manque pas en réalité.

Je finis en effet, un jour, par entrer en relations, rue du Mont-Cenis, avec un vieux receleur chez qui la plupart des sans-jambes venaient s'habiller, et je pus, dès lors, satisfaire tout à mon aise ma curiosité.

Ce qui me frappa le plus, ce fut, un soir, l'arrivée de deux frères que j'avais longtemps rencontrés dans la rue Monge et sur le boulevard Saint-Germain,

L'un mettait très habilement sa jambe en ^vant, en la repliant sous lui ; l'autre la pla- "çait en arrière, et tous deux, affirmant qu'ils avaient été blessés à la guerre, ramassaient une somme quotidienne de 20 à 22 francs.

Le pain même qu'on leur donnait n'était .pas perdu, car le vieux receleur où ils s'habillaient en avait le placement chez les bourgeois de Clignancourt, qui l'achetaient pour leurs chiens.

Mais le type le plus curieux dont je fis la connaissance, rue du Mont-Cenis, fut un an-

â3 LÀ MENDICITÉ

cien clerc d'avoué tombé dans la misère, après avoir allégé de 500 francs la caisse de son patron.

Notre ex-clerc exhibait sa jambe coupée peudaiit neuf mois dans toutes les rues de Paris ot, aussitôt le mois de juillet arrivé, il s'engageait pour exploiter les stations balnéaires dans une troupe d'artistes dont il était le premier danseur sur échasses.

N'est-ce pas merveilleux ?

La maison de la rue du Mont-Cenis est la plus achalandée, mais elle n'est pas la seule, parait-il, où l'on puisse se transformer en inliriiie des jambes.

Eu effet j'ai rencontré, il y a quelques^ mois, un mendiant privé d'une jambe que je n'ai pas vu rue du Mont-Cenis, et qui ne m'en a pas JBoins étonné par sa hardiesse et son habileté.

J'étais assis, vers une heure du matin,* avec quelques amis, sur la terrasse d'un café de la rue Auber, lorsque cet homme, exhibant un us à la place de la jambe droite, s'arrêta devant nous pour demander d'un ton impératif r aumône à un de mes compagnons.

Celui-ci protesta contre cette façon d'implo-rer la charité publique et appela le garçon, le priant de le débarrasser des importunités de cet homme.

Mais à peine celui-ci avait-il touché l'épaule de l'infirme, qu'immédiatement, s'appuyant sur ses béquilles, le mendiant fit un effort et, sortant une nouvelle jambe de son pantalon, lança un formidable coup de pied dans l'estomac du garçon de café qui, sans un pas vivement fait en arrière, eût pu être gravement blessé.

Les consommateurs indignés se précipitèrent sur ce boiteux phénomène qui avait deux jambes et demie, et il ne dut qu'à la faveur de la nuit la possibilité de se soustraire au châtiment qu'il avait mérité.

Mais le public oublie vite, on le sait ; aussi ne s'étonnera-t-on pas si je dis que, tous les soirs, sans souci du passé, notre industriel continue son exploitation devant les cafés de la rue Auber et du grand boulevard, et qu'il vit à Asnières, très considéré, au milieu d'un groupe de voisins qui le prennent pour un employé du ministère de la justice.

Culs - de - jatte

Sous le titre général de boiteux se place le chapitre des culs-de-jatte ; et, contrairement à ce que nous avons constaté pour les autres catégories de mendiants-infirmes, nous avons (\e vrais et de faux culs-de-jatte.

Je dois avouer cependant que jusqu'à l'année dernière je n'avais cru qu'au faux culde-jatte ; et cela n'a rien d'étonnant, car tous les infirmes de cette espèce que j'avais rencontrés et auxquels j'avais offert une indemnité raisonnable m'avaient montré qu'ils étaient, quand ils le voulaient, plus ingambes que moi.

J'avais même été étonné de la souplesse acquise p^r ces sortes de mendiants qui n'avaient aucune peine pour se redresser sur leurs jambes, et reprendre aussitôt la position du travail.

Un jour même il me fut permis d'assister à une scène que je ne résiste pas au plaisir de raconter.

Une bande de mendiants, professant diverses infirmités, avait été accusée, par un

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marchand de chaussures de l'avenue de Clichy, d'avoir soustrait à son étalage huit paires de souliers.

. Aussitôt quatre gardiens de la paix, requis, s'étaient mis à leur poursuite et, désespérant d'atteindre une partie de la bande qui se sauvait trop vite, ils avaient dirigé leurs pas vers deux pauvres culs-de-jatte que k foule plaignait déjà.

Mais, ô stupéfaction ! dès qu'ils virent les gardiens de la paix sur le point de les atteindre, les culs-de-jatte se dressèrent sur leurs' jambes et commencèrent une course folle où l'autorité fut vaincue.

J'en étais là de mes observations sur cette catégorie de mendiants, lorsqu'un matin je reçus avis d'un employé de la préfecture de police, lequel me rendit souvent de grands services au cours de mes recherches, qu'il venait d'arriver d'Espagne un lot d'une centaine de véritables culs-de-jatte, se livrant ouvertement à la mendicité sur la place du Trône, au milieu des baraques de la Foire au pain d'épices.

Quelques heures après la réception de cet

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avis, j'étais au milieu des culs-de-jatte espagnols, auxquels le commissaire de police venait déjà de signifier leur congé.

Un d'eux, qui parlait à peu près le français, voulut bien causer quelques instants avec moi.

Il me raconta qu'il appartenait à uae famille dont le père était joueur d'orgue et la mère diseuse de bonne aventure, et qu^il en était le onzième et dernier enfant.

Que sur ces onze enfants, tous garçons, un seul, l'aîné, avait été épargné; les autres, livrés dès leur plus jeune âge à un médecin spécialiste, avaient été faits culs-de-jatte.

Il ajouta qu'aucun de ses frères ne succomba à la suite des tortures causées par l'opération, mais il m'affirma qu'il n'en avait pas été de même pour beaucoup d'enfant^ de son village, estropiés de la même façon.

Pauvres hères, qui ne savaient pas que rien n'est plus facile que de simuler le cul-dejatte, et cela sans que la santé en soit atteinte !

Mon Espagnol m'expliqua que ses camarades et lui étaient venus en France par suite des mauvaises affaires qu'ils faisaient en Espagne.

— Cette infirmité, me dit-il, rapportait beaucoup îl y a quelques années ; mais, en présence dô ce gain extraordinaire, les culsde-jatte pullulèrent bientôt dans le pays, et déterminèrent un tel encombrement qu^une partie des anciens résolurent de s'expatrier et d'aller chercher fortune à l'étranger.

Naturellement, une de ces premières troupes voyageuses s'était dirigée vers la France, ce pays célèbre par son hospitalité et sa générosité.

— Ce qui d'ailleurs a été une bien mauvaise idée, termina mon interlocuteur, puisque vous voyez, monsieur, qu'au bout de trois jours de recettes, et de bonnes recettes, ma foi, on nous jette à la porte sans nous donner le temps de gagner Targent nécessaire, à notre retour.

En effet, le lendemain, plusieurs agents reconduisaient à la frontière tous les culs-dejatte, hommes et femmes, car la plupart de ces estropiés formaient des couples, des ménages qui doivent réserver, hélas, à leurs enfants une destinée égale à la leur, ce qui

est peu rassurant pour Tamélioration de la race espagnole.

Mais, quoi qu'il en soit, vrais ou faux culsde-jatte sont autant de miséreux qui s'abattent sur la charité publique ; et si la Cour des Miracles n'existe plus en fait, les anciens truands sont aujourd'hui avantageusement représentés, et leurs leçons très suivies de nos jours dans tous les pays d'Europe.

Sourds-Muets

Toutes les infirmités sont, en effet, exploitées par eux, il y en a même qui s'improvisent sourds-muets.

Je sais bien que maintenant on apprend à parler à ces pauvres malades et que dès lors cette infirmité sera moins en vogue que par le passé; cependant, il y a encore des mendiants sourds-muets, et il y en a même beaucoup.

On les rencontre surtout aux abords des cafés, des gares et des stations d'omnibus.

Ils déposent sur chaque table placée en dehors des estaminets un alphabet de sourds-

muets ; c'est là leur façon de faire comprendre qu'ils demandent la charité.

Libre au consommateur d'acheter l'alphabet, ou de donner deux sous et de le rendre.

Aux gares et aux stations d'omnibus, ils ont tout imprimée une page relatant leurs malheurs, et ils l'exhibent aux personnes qu'ils jugent compatissantes.

Quand la recette est suffisante, tous ces gaillards regagnent leur assommoir et retrouvent leur langue pour commander leur absinthe.

J'ai constaté même qu'ils étaient plus bruyants que les autres ; cela s'explique par le silence qu'ils sont forcés de garder toute la journée.

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