OBSERVATION XVI
(Observation et leçon clinique de M. le P. Potain recveillie par M. le Docteur G, Homolle) {In Thèse A. Mabit, De l'intoxication saturnine, Paris, 1902} (Résumée)
X.., homme de 27 ans, entré à l’hôpital le 3 juin 1878, pour des accidents gastriques graves.
Depuis plusieurs années, le malade fait des excès de boisson, et depuis plus de 18 mois, il a tous les symptômes de la gastrite chronique. Il dit avoir eu deux vomissements noirs couleur mare de café, l’un en décembre 1876, l’autre au mois de février 1878; il a de plus des vomissements fréquents, des douleurs vives à l’épigastre. Le ventre est ballonné, surtout au niveau de l'estomac qui est très dilaté, comme l'indique le bruit de flot pro-
duit par la succussion.
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L’empoisonnement saturnin se manifeste par un liseré gingival très foncé, d’une intensité tout-à-fait exceptionnelle. La stomatite a débuté il y a 3 semaines, elle est intense: langue étalée, avec empreintes noirâtres des dents. Le malade se plaint d’avoir ressenti des coliques autour de l’ombilie. Le foie est rétracté (9 centimètres maximum par M percussion. Facies pâle, ‘teinte subictérique des téguments.
Le mode de pénétration du plomb dans l’ééonomie, était resté douteux, à la suite des premiers interrogatoires; enfin, le malade se décida à raconter qu'il avait, quatre mois auparavant, avalé l’une après l’autre plusieurs balles de plomb, dans l’espérance de calmer les douleurs et les vomissements dont il était tourmenté depuis longtemps. Il donnait d’ailleurs les détails les plus précis en apparence: 1l avait, en 3 semaines, disait-il, avalé 8 “balles et les avait également rendues, la première au bout de 3 jours, et les 7 autres dans les 48 heures qui avaient suivi l’ingestion. Il s'était toujours observé et n’avait jamais, sauf la première fois, pris une balle qu’il ne se fut bien assuré d’avoir rendu la précédente; chacune d’elles avait été lavée avec soin et: grattée pour faire disparaître les inégalités qui pouvaient résulter du moulage, de sorte que la surface était toujours parfaitement lisse et brillante à l’entrée, tandis qu’à la sortie, elle était noire et rugueuse.
Au bout de quelques jours, et après l’administration infructueuse de purgatifs plus doux, deux gouttes d’huile de croton déterminent d’abondantes évacuations, et, ainsi qu’il arrive presque toujours en pareil cas, le volume du foie augmente très notablement; la matité, dans la verticale du mamelon, atteint 17 centimètres le soir même, et 16 le lendemain du jour de purgation (7 juin). :
9 juin: Foie revenu à ses dimensions, rate non augmentée de volume.
Depuis 4 nuits, le malade ne peut dormir, il a de la céphalalgie et des bourdonnements d'oreilles, sans troubles visuels, sans inégalité pupillaire.
pe. ee
10 juin, huïle de Croton, hépatomegalié dans les heures qui suivent. La céphalalgie et l’ictère diminuent. Urines 1600 gr. renfermant 20 gr. 8 d’urée, pas de pigments biliaires, mais de « l’indigose ».
11 juin, urines rares 180 gr., 6,5 gr. d’urée.
16 juin, urine 380 gr., urée 14 gr. 4, vomissements noirs.
18 juin, urine 750, 17 gr. 25 durée. Durant cette période, quelques vomissements, pas de fièvre, l’état général est mauvais, l’ictère s’accentue, la constipation s'établit dans les 3 derniers jours.
19 juin, urine 1500, cépalalgie intense, insomnie malgré l’opium. à
20 juin. Pouls 104. Temp. 37 4. Les douleurs de tête sont devenues intolérables et arrachent des cris au malade, La sensibilité cutanée est presque abolie. Le malade a vomi abondamment.
21 juin, Pouls 104. Temp. 88,2. La céphalalgie n’a pas diminué malgré 2 gr. 50 de chloral, mais le malade est beaucoup plus apathique; il regarde la personne qui lui parle et répond d’une façon sensée mais toujours en fort peu de mots. Les pupilles sont égales, moyennement dilatées et mobiles.
22 juin. L’apathie et l’indifférence vont presque jusqu’au coma; le malade entend cependant et se retourne du côté où l’on a prononcé son nom; il voit et suit du regard la main qu’on promène sur ses membres pour apprécier l’état de la sensibilité, mais il 11 ne semble pas s’apercevoir de ce qu’on lui fait quand on le pique ou qu’on pince la peau. Cette anesthésie paraît en particulier être absolue au membre supérieur droit. De temps en temps seulement il pousse de longs gémissements ou des cris inarticulés comme ceux de la méningite.
T1 n’a pas d’hémiplégie manifeste; cependant, les membres supérieur et inférieur droits semblent être plus flasques que ceux du côté opposé.
L'urine est rare (500 gr.); il y a eu une selle, pas de vomissement.
Le soir, l’hémiplégie droite est évidente; elle porte sur les mem-
bres et la face et intéresse même l’orbiculaire des paupières et le frontal. : |
Dans les efforts que fait le malade pour se retourner sur le lit, le bras droit reste pendant derrière le dos, tandis que le gauche se contracte avec énergie. É
L’anesthésie, le mutisme et l’indifférence sont absolus. La température est retombée à 37°7; le pouls s’est accéléré à 112°6. Mort dans la nuit.
Autopsie (M. du Castel). Montre que le malade avait trompé. Il avait parlé de 8 balles avalées l’une après l’autre et rendues successivement, et l’on en trouve 26 dans l’estomac (24 balles sphériques gros calibre et 2 chevrotines pesant ensemble 300 grammes. Tout ce que l’on croyait savoir de l’époque à laquelle le malade avait commencé son étrange pratique, du temps pendant lequel le plomb avait séjourné dans l’estomac, échappe donc.
L’estomac, énormément dilaté, renferme, avec les balles, un liquide coloré en noir verdâtre (sulfure de plomb?) diffèrent comme aspect des matières vomies le 16 juin. Pas de lésions ni de cicatrice de la muqueuse.
Intestin congestionné: muqueuse coccale teinte en noir (par le plomb). Foie pâle; poids 1190, un peu gras. Rate 175 gr. Reins anémiés, de poids 130 à 135 gr. Les cellules sont légèrement granuleuse. Poumons, un peu d’émphysème. Cœur mou et pâle, mais en somme normal. Le cerveau est un peu ramolli (?), pas d’œdème cérébral manifeste; pas d'infiltration séreuse de la dure mère, pas d’épanchement dans les ventricules ou dans les grandes
cavités de l’arachmoïde.
Nous avons tenu à rapporter cette ancienne obser-
vation qui nous paraît être qu'on nous pardonne
l'hypothèse un cas de méningite saturnine aiguë. Elle est intéressante à plus d'un point de vue. En
effet, c'est d’abord un exemple des cas d'intoxication
rares après ingestion où stagnation dans l'organisme (balle de revolver) de doses massives de plomb. Van Helmont avait conseillé l'introduction de grenaille de plomb dans l’estomac pour combattre certaines indispositions, et quoique rejetée depuis longtemps, cette méthode reste encore isolément dans la mémoire populaire. Mais ces rares cas d'intoxication, que Mabit a réuni dans son intéressante thèse, se manifestent presque tous par des coliques : L'observation de Potain est la seule dans laquelle on signale des symptômes nerveux qui pourraient être étiquetés hystérie (à cause de l’hémianesthésie et de l'hémiplégie sans lésion cérébrale) où eucéphalopathie saturnine. — D'autant plus qu'on a trouvé 0 gr. 006 de plomb dans l’encéphale par l’analyse chimique.
Cette évolution en 2 phases, l’une de troubles digestifs, l’autre de symptômes cérébraux qui viennent clore la scène rentre bien dans le cas de la méningite telle que la conçue M. le Docteur Mosny. La céphalalgie, l’insomnie — même ce cri qui rappelait, dit Potain, celui de la méningite, puis cette hémiplégie motrice et sensorielle avec paralysie faciale, pendant que s'installe une fièvre éphémère avec pouls accéléré. Tout cela ne parle-t-il pas en faveur de la méningite saturnine. On ne peut invoquer le rôle du rein, qui était presque indemne à l’autopsie, et dont la participation ne s’imposait pas en clinique, en l’absence de l’albumine; on ne peut invoquer une lésion locale cérébrale, puisqu'il n'y en avait point. Et vraiment à choisir entre l’hystérie (Debove) et l’encéphalo-