PREMIER PROCÈS DE L'ULTRA
Ce qui fait le caractère particulier des articles de La Mennais, soit dans le Conservateur, soit dans le Défenseur, — écrivait Féletz, en août 1820, — c'est la vigueur et l'énergie, et « c'est surtout la précision des idées et la concision du style. On ne peut dire plus de choses, ni les mieux dire, en trois ou quatre pages ». Ce compliment dut faire plaisir au polémiste, parce qu'il répondait exactement à son idéal littéraire.
La Mennais savait « qu'un bon article ne s'écrit point avec la facilité d'une lettre », et exige un travail dont tout le monde ne se rend pas compte. Il se défiait aussi de l'exubérance dans le style, qui « efféminé l'esprit » ; et il n'était satisfait que lorsqu'il pouvait dire : « Je crois ce morceau fort de choses, et l'expression ne les affaiblit pas. « Beaucoup plus que l'influence de Chateaubriand au feuillage abondant et sonore, il subissait alors l'influence de Bonald aux racines profondes et au tronc ferme et droit.
Enfin, il avait confiance dans l'action qu'un article bien fait peut exercer. On lit moins les livres, observait-il, que les journaux, — et sous ce titre il entendait toutes les publi-
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cations périodiques. Celles-ci pénètrent dans toutes les maisons, y portant l'erreur ou la vérité, y formant l'opinion et y dirigeant les passions. « L'impiété s'en fait une arme, et la religion s'en aide. )) Sous ce rapport, les journaux « ne sont pas seulement une tribune, ils sont encore une chaire, et il n'est au-dessous de personne d'y monter ».
Après le Conservateur, qui s'était retiré devant la censure, après le Défenseur, qui ne pouvait lutter plus longtemps contre elle, le Drapeau blanc parut à La Mennais la feuille la moins inaccessible à la liberté de sa plume. Le polémiste n'y démentit point sa réputation d'ultra. Il ne taisait pas son mépris des parlements, et les mots d'inquisition et d'intolérance ne lui faisaient pas mal aux lèvres. Sa hache s'enfonçait à coups francs dans le Constitutionnel, qui le traitait de Torquemada, et qui accusait ses élucubrations d'ineptie et de mensonge. Au reste, l'abbé de Bretagne n'épargnait personne, quand il croyait attaqués les principes fixes ou les doctrines invariables.
Dans les salons, on racontait que, la conversation étant tombée sur ?Ienri IV, Chateaubriand s'était écrié : « Il fut tué par des fanatiques, ce fut une grande perte, c'était un bon prince. » — Erreur, répondit La Mennais, « votre Henri IV était un hypocrite, il n'était pas rentré de bonne foi dans notre sainte religion, les amis de la monarchie doivent abandonner cet homme anx hbéraux ». L'anecdote, si saugrenue qu'elle paraisse, est vraiment symbolique de la différence des tempéraments entre les deux Bretons, — différence qui va éclater, précisément, dans un article du Drapeau blanc.
A la ciiunibre des députés, dans la séance du 25 février 1823, Chateaubriand, ministre des AlTaires étrangères, prit la parole en faveur de l'inlervention française dans les alïaires d'Espagne. Assurément, ce discours contre les
passions révolutionnaires, et pour le rétablissement du pouvoir absolu de Ferdinand VII, était de nature à satisfaire les idées politiques de La Mennais ; et le Malouin de La Chênaie aurait pu signer cette finale du Malouin de Combour : a Espagnols... vous avez arraché l'Europe au joug que les empires les plus puissants n'avaient pu briser ; vous devez à la France vos malheurs et votre gloire : elle vous a envoyé ses deux fléaux, Buonaparte et la Révolution. Délivrez-vous du second comme vous avez repoussé le premier. » Mais notre théologien s'aperçut que, dans son développement. Chateaubriand avait parlé de je ne sais quel droit divin, et avait dit que la souveraineté découle du souverain. Quoi ! le défenseur zélé « de la rehgion et de toutes les saines doctrines w dissimulait le dogme que toute autorité vient de Dieu ! En vérité, on ne pouvait « se défendre d'un sentiment pénible », et il devenait nécessaire de donner un avertissement, poli mais pubUc, à l'auteur du Génie. Dans une séance suivante de la chambre des députés (9 a\Til 1823), ce pré-renanien n'alla-t-il pas jusqu'à dire que, chez les vieux peuples, les arts remplacent souvent les vertus ? Quand la société tombe en dissolution, répondit La Mennais, on ne saurait se consoler de meilleure grâce ; mais des propositions si stupéfiantes méritent bien Quelques réflexions sur notre état présent. Que ces réflexions taquines aient vexé le Malouin de Combour, hous en avons la preuve dans une dépêche du nonce, datée du 1^^ juin 1824. Mais, bientôt, Chateaubriand était chassé du ministère et passait à l'opposition.
Le ton du polémiste est plus pressant, lorsqu'il s'adresse à Frayssinous, évêque d'Hermopohs in partibus infidelium et grand maître de l'Université. Cet ancien ami couvre de sa soutane violette et de sa réputation vertueuse un monopole qui est odieux à tous les ultras. Le gouvernement a
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conservé la formidable machine napoléonienne pour la transformer en instrument de la Restauration. Mais il faut du temps pour changer l'atmosphère spirituelle de tant de maisons, qui s'offrent, ou qui s'imposent, plutôt, aux Français de toute croyance et de toute opinion. — En attendant, La Mennais se charge d'exposer les réclamations des catholiques et de divulguer les méchantes histoires qui arrivent dans beaucoup d'écoles. Le 22 août 1823, dans le Drapeau blanc, il écrit à M. d'HermopoUs une lettre ouverte, qui constitue un acte d'accusation contre l'anarchie intellectuelle et morale de l'Université, et contre l'inertie apparente du grand maître. Il cite des faits de nature à émouvoir les esprits religieux : élève enlevé de force du confessionnal par un maitre d'études, trente élèves cachetant leurs lettres avec des hosties reçues à la communion, maire obhgé de menacer proviseur et professeurs de poursuites devant les tribunaux... Bref, il dénonce certains étabhssements comme des séminaires d'athéisme et des vestibules de l'Enfer. — On sait combien les administrations ont horreur de ces avis publics, qui osent mettre en doute leur sagesse et leur vigilance, et qui prétendent les obhger à faire quelque chose. Malheur donc à l'inférieur qui a plus d'esprit ou de zèle que de grade ! L'archevêque de Paris fut scandalisé de voir un membre du bas clergé manquer de déférence à « Monseigneur l'évêque d'Hermopolis », son supérieur. Dès le 24 août, Hyacinthe-Louis, comte de Quélen, envoya une missive à La Mennais, pour le menacer d'un interdit, et le reprendre d'être si osé de tremper ses lèvres dans le sang de V Agneau de Dieu, après avoir laissé couler de sa plume un fiel tant pernicieux. L'abbé répondit aussitôt :
« Monseigneur, — il me serait dilhcile d'exprimer le « pénible étonnement que j'ai éprouvé en lisant la lettre « que vous m'avez écrite... Quand je ne serais pas revêtu
« du sacerdoce, le simple caractère d'honnête homme m'obli- « gérait à repousser, avec le vif sentiment de l'honneur « blessé, les imputations qu'elle contient... De toutes les « tristes nécessités qu'entraîne souvent avec elle une exis- « tence publique, celle de me justifier, dans une circons- « tance telle que celle-ci, est assurément ce qu'il m'était le « moins permis de prévoir. Depuis que j'ai consacré ma vie « à la défense de la religion, j'ai dû, sans doute, m'accou- « tumer aux injustices de ceux que je combattais ; mais, « j'avoue. Monseigneur, que je n'étais pas préparé à trouver « un langage semblable, et plus amer encore, dans la bouche « d'un des premiers pasteurs de cette Église à qui j'ai dévoué « tous mes travaux... Quoi I les âmes se perdront en foule ; « des enfans, pour qui Jésus-Christ est mort, descendront « par milUers dans les enfers, et il faudra garder le silence ; « et l'on sera coupable d'avertir leurs parens... Monseigneur, « vous ne le pensez pas ; vous ne pouvez pas le penser. — « Pour moi, je le déclare en présence de Dieu : ce que j'ai « fait, ma conscience m'ordonnait de le faire. Si j'avais « écouté, en cette occasion, des conseils humains, c'est alors « que j'aurais dû craindre de tremper mes lèpres dans le sang « de l'Agneau de Dieu... Une interdiction ? ce ne serait pas « pour moi. Monseigneur, que j'en gémirais davantage... » Remarquons, en passant, ce ton de respect hautain. L'écrivain parle de puissance à puissance. Il estime qu'une plume, dans une noble main, est aussi un titre, — qui vaut bien celui de ministre ou de prélat. L'archevêque répUqua dans une nouvelle lettre, en maintenant son point de vue, mais il était battu.
Frayssinous, de son côté, annonça dans le Moniteur qu'il marcherait avec force et mesure, c'est-à-dire, glosa La Mennais, selon la mesure de sa force. En même temps, le conseil des ministres décidait d'obtenir une réparation judiciaire,
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en police correctionnelle : on poursuivrait non l'auteur de l'article, mais l'éditeur responsable. Ce dernier fut condamné, le 5 septembre 1823, à quinze jours d'emprisonnement et cent cinquante francs d'amende. A quelque temps de là, le grand maître s'exprimait en ces termes : « M. de la Mennais dit beaucoup de mal de l'université, il ne connaît même pas tout. Mais comment remplacer cette institution qu'il voudrait détruire ?» — C'est à propos du procès contre le Drapeau blanc que le polémiste écrivit ce mot : « Ils ne savent donc pas... ce que c'est qu'un prêtre ? Eh bien, ils l'apprendront 1 » Le parti libéral tira cette parole de son contexte, où elle avait un sens très élevé, et la mit en cours avec une signification de haine. Que de fois elle a été jetée à la face de son auteur !
L'abbé envoya à Rome un mémoire pour y faire comprendre son attitude vis-à-vis de l'Université. — Dans une dépêche du 4 septembre, le nonce avait pris parti contre les articles du Drapeau blanc. — Puis l'ultra persévéra dans sa lutte contre les illogismes de la Restauration, dont il ne cessait de sonner le glas, parce qu'elle voulait vivre avec des éléments révolutionnaires, la charte et la tribune. Au reste, il disait avec candeur : Je n'aime Vexcès en rien.
Ses invectives contre les hommes au pouvoir venaient de sa croyance à l'omnipotence des gouvernements pour façonner la société : « Les peuples, disait-il, ne sont que ce qu'on les fait, criminels ou vertueux, paisibles ou remuans, religieux ou incrédules, au gré de ceux qui les conduisent. « Seulement, les gouvernements manquent de foi dans la puissance que Dieu leur a donnée, et ils s'imaginent augmenter leurs chances de durée par des transactions entre l'erreur et la vérité. L'Europe serait catholique dans dix ans si les princes voulaient, mais ils aiment mieux s'écrouler sous leurs trônes que d'obéir à la doctrine du salut.
Quant aux assemblées délibérantes, elles ne peuvent qu'entraver l'action de l'autorité : « Je ne saurais quelquefois m'empêcher de penser que Dieu a permis l'invention du représentatif, dans un siècle d'orgueil, afin d'humilier les hommes en leur montrant jusqu'où peut aller la bêtise humaine » (14 janvier 1830). Il condamnait même le jury des cours d'assises, comme recelant le principe anti-social de la souveraineté du peuple, devant laquelle le Pouvoir commettait la faute de s'inchner.
L'idéal serait, évidemment, dans l'Eghse, un Grégoire VII, élevé à la Chênaie, et dans l'Etat, un Roy, napoléonien et ménaisien.